‹ Au bout du mondeChapitre 27 sur 50 · Le père Dulertre, vol. Il, p · texte numérisé non relu

Le père Dulertre, vol. Il, p

2. « Comme ils ne savent point compter, lorsqu'ils conviennent d'un rendez-vous pour une expédition de guerre, ils mettent, un à un, un nombre égal de pois dans des calebasses et en tirent un chaque jour. » (Rochefoht, p. 469.)

Ces circonstances étaient inquiétantes; cependant le capitaine français ne savait encore jusqu'à quel point elles pouvaient le concerner, lorsqu'une jeune fille caraïbe qui s'était montrée plus sensible que les autres aux instructions religieuses, et que l'on avait baptisée sous le nom de Barbe, demanda à lui parler. Elle l'avertit que les boyez avaient convoqué une assemblée de tous les Caraïbes de Saint-Christophe, et qu'après avoir fait circuler Vouïcou, l'un d'eux avait prononcé un long discours dans le lan-

gage réservé pour les grands conseils *. Il s'était étudié à y rappeler toutes les injustices commises à Saint-Christophe parles Espagnols^ ajoutant que tous les hommes de mer ^ étaient les mêmes, et que les Français et les Anglais ne bâtissaient des forts que pour se rendre maîtres de l'île entière. Ils vous chasseront d'ici, s'était-il écrié, puis de l'île qui est la plus voisine, puis de l'autre, puis de l'autre encore, et quand ils auront tout pris, il faudra que le misérable Caraïbe aille habiter la mer avec les poissons 3. » Après ce discours, les vieilles femmes, qui s'étaient enivrées d'oiiïcou, avaient commencé leurs chants lugubres, rappelant combien de leurs parents avaient déjà été frappés par le tonnerre des blancs et excitant les jeunes gens à la vengeance. Enfin, la guerre avait été résolue. On avait expédié des capitaines aux autres îles, qui devaient envoyer leurs guerriers pour surprendre les blancs à la pleine lune prochaine, et les Caraïbes de Saint-Christophe

{, Le père Du tertre, vol. If, p. 401. .2. Nom que les Caraïbes donnent aux Européens. 3. Rochefort, p. 4o0.

préparaient déjà le roucou et le génipa pour leurs teintures de guerre *.

D'Énambuc fît avertir Waërnard du danger commun qui les menaçait. On tint conseil au fort, et il fut décidé que l'on préviendrait les Caraïbes en les attaquant. Les deux capitaines partagèrent leurs gens en petites troupes, et, dès la nuit suivante, les sauvages furent surpris dans leurs carbets et, pour la plupart, égorgés.

Quelques jours après, parut la flotille arrivant des autres îles. Elle était montée par quatre mille Caraïbes, qui, ne sachant rien de ce qui s'était passé, débarquèrent sans défiance et vinrent donner dans une embuscade que d'Énambuc et Waërnard leur avaient préparée. Dès les premiers coups de feu, ils s'enfuirent en désordre vers leurs canouas; mais là le combat devint terrible, et ils ne se retirèrent qu'après avoir laissé la plage couverte de

{. Les Caraïbes se peignaient toujours de roucou, comme nous l'avons dit; mais, lorsqu'ils devaient combattre, ils ajoutaient à celte couleur rouge des raies noires tracées avec le fruit du génipa.

leurs cadavres. Les Français et les Anglais perdirent cent des leurs dans cette rencontre, et tous les

blessés qui avaient été atteints par les flèches em-

m poisonnées des Caraïbes, succombèrent quelques

heures après, dans des convulsions semblables à la

rage.

Maîtres de Saint-Christophe par cette double victoire, Waërnard et d'Énambuc laissèrent leur colonie naissante aux soins de deux lieutenants, et se rendirent en Europe, afin d'obtenir de leurs gouvernements l'autorisation nécessaire pour continuer l'œuvre commencée.

Avant de partir, d'Énambuc chargea son brigantin de ce qu'il trouva de plus curieux dans l'île, et surtout de petun *, dont l'usage avait été intro-

1. Nom américain de cette plante, qui fut nommée tabac parce qu'on la tirait, dans le principe, de tabago, et enfin

duit en France, depuis quelques années, par Tentremise d'un ambassadeur à la cour de Portugal, M. de Nicot, qui en avait envoyé à Catherine de Médicis. Adopté presque aussitôt par les grands seigneurs, le tabac était devenu un objet de mode, et les gentilshommes les mieux accommodés ne marchaient plus sans leur petite carotte de petun et leur petite râpe sculptée, fabricant eux-mêmes, aux cercles de la cour, dans les ruelles et jusque dans les églises *, coXXe poudre de la reine.

D'Énambuc vendit sa cargaison entière de tabac ^ à. raison de dix francs la livre, ce qui lui permit de .paraître à la cour «avec force plumes, velours et .-soieries, » et dans l'équipage d'un homme qui avait .découvert un .nouveau Pérou. Aussi ne fut-il: bien- , ..tôt , question, que . du capitaine normand et des . merveilles qu'il racontait de ces. Ânt-Isles,^où l'arbre .ne cessait de porter, en. .toute saison et en. même

' 'niebtiane', Au nom' de M. Nicot, qui Tavàit fait connaître, en -Erance, le premier.

1. Les prédicateurs du temps se plaignaient beaucoup de cet j.'jUSâge, prétendant que le^btuit des râpes dans les- églises e«npêc.idiait d'enten^re-là parôlasainîc.

temps, le bouton, la fleur et le fruit. Le cardinal de Richelieu, qui, comme la plupart des grands génies politiques, avait la superstition du succès ef n'aimait à protéger que les gens heureux, voulut voir d'Enambuc. Il l'écouta avec attention, se fil montrer sur une carte la position des îles Caraïbes, s'informa de leur étendue, de leurs productions, puis promit à'en parler au roi^ c'est-à-dire d'y réfléchir.

Ces réflexions furent favorables à la colonisation, et, peu de jours après, d'Enambuc reçut une commission qui l'autorisait, ainsi que son compagnon de Rossey, à former des établissements tant à Saint Christophe et à la Barbade, que dans les autres Ant Isles de l'Amérique, leur en concédant pour vingt ans tous les produits, même « celui des mines d'or et d'argent qui, selon l'avis des Indiens, se trouvent en icelles, » à la seule charge de payer au roi le dixième de tous ces produits, et de maintenirjea pays colonisés sous sa domination *.

l. La commission est datée du 31 octobre 1626, signe'e Ari

Le cardinal n'en resta pas là : comme d'Énambuc et de Rossey manquaient d'argent pour leur entreprise, il forma sous le nom de Compagnie des Iles une association de seigneurs, qui devait fournir les fonds nécessaires à la colonisation. Richelieu donna pour sa part deux mille livres et un vaisseau ; mais il eut peu d'imitateurs. Aucun prince, aucun grand seigneur de la cour ne voulut s'intéresser à l'entreprise, et, sauf la signature de M. d'Effiat, nous ne voyons au bas de cet acte d'association que des noms obscurs, comme ceux de Morand, Ferrier, Canelet, Cornuel, Marion *. Aussi ne put-on réunir que quarante-cinq mille livres, sur lesquelles il fallait acheter trois navires, des armes, des vivres, et payer les gages des gens que l'on emmenait.

D'Énambuc vit bien que la somme était insuffisante, surtout passant par les mains de commis que la compagnie avait chargés de tous les achate; mais

mand, cardinal de Richelieu; sur le repli, Martin, et scellée en double queue de cire rouge.

1. L'acte est de la même date que la commission, et passé devant de Beaufort et de Beauvau, notaires.

c'était un de ces caractères hardis qui, après avoir emprunté aux secours humains ce qu'ils peuvent fournir, s'en remettent tranquillement pour le reste à la fortune, bien décidés à remplacer les ressources par la patience.

Il repartit donc pour Saint-Christophe avec cinq cents engagés, tant Normands que Bretons. Mais les navires étaient trop petits pour tant de passagers, les vivres embarqués par les commis se trouvèrent insuffisants, de sorte que la faim, la soif et la maladie firent périr la plupart des colons avant leur arrivée.

Pendant ce temps, Waërnard, accueilli et soutenu par l'aristocratie anglaise, formait à Londres une compagnie dont milord Karlay se déclara le chef, et qui le mit à même de revenir à Saint-Christophe avec toutes les ressources nécessaires au succès d'une colonie. L'île fut alors régulièrement partagée entre les deux nations : les Français en occupèrent les extrémités nord-ouest et sud-est, tandis que les Anglais gardaient le centre. L'acte de partage renfermait en outre un traité offensif et défensif

coiïfef eies Caraïbes et: des • Espagmis!, i reBgagemen<;>" de/se. rendiiejréQiproqueiîïenti 'les déserteuTSJ ouvié!3^>; esclaves fugitifs, et la promesse de continuer à vitn?«i> en paix, dans les cas de guerre entre l'Angleterre et la France, à moins d'ordres contraires venant d'Europe; auquel cas on serait tenu de s'avertir avant de faire aucun acte d'hostilité *. Cette convention signée, M. de Rossey fut envoyé en France pour solliciter de nouveaux secours.

Mais la plupart des associés de la Compagnie des Iles regrettaient déjà l'argent placé dans cette entreprise. On réunit à grand' peine trois mille cinq cents livres pour envoyer successivement à Saint-Christophe deux flibots mal armés, qui y arrivèrent sans vivres et chargés de mourants. Une trentaine de ceux-ci, débarqués au soleil couchant, ne purent êlre transportés aux habitations, et furent abandonnés sur la plage jusqu'au lendemain; mais la même nuit, les Caraïbes descendirent des montagnes comme une avalanche, et lorsque les colons

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