Lé père Dutertre, vol. I, p
>selon leur invariable coutume, le besoin pour le drcit,: répondirent que, vu leur nombre, ils n'avaient . .ÎM)int assez de terre, et que les Français en avaient trop. D'Énambuc, qui sentait l'impossibilité de soutenir honorablement ce débat dans 1 état de faii felesse où se trouvait sa colonie, partit; pour la France ..afin de solliciter un secours sérieux.
laLeicardinal le reçut bien. Il avait compris l'im-
,r|)ortance d'établissements français dans les Antilles,
riefeeU) désirait la réussite. Mais les embarras que lui
ti suscitait la politique européenne, la froideur de la
fGOUT,:qaii subissait son joug sans aider à aucun de
ises. pfojets,i avaient rendu sa bonne volonté à peu
pfrès Mutile. Il cherchait en vain autour de lui des
<)ag€©ts idisposés à seconder son activité : le peuple
'.în/était point encore en mesure de lui en fournir, et
ïifla nobLesse, ne pouvant plus protester par la révolte,
protestait par le silence et l'immobilité. Après avoir
été si longtemps le principal véhicule de la grande
machine de l'État, elle semblait s'être condamnée
au repos depuis que le cardinal avait mis la main
au timon.
Heureusement que la nouvelle apportée par d'Énambuc était de nature à vaincre cette systématique apathie. Jusqu'alors les gentilshommes n'avaient vu dans la nouvelle colonie qu'une entreprise formée sous la protection de leur ennemi, et avaient affecté de n'y prendre aucun intérêt; mais lorsqu'on vint leur dire que des Anglais voulaient usurper un territoire marqué aux armes de France, le sentiment national se réveilla dans toutes les âmes, et ce coin de terre dont nul ne se souciait la veille devint précieux à tous. Enfin, le bruit s'étant répandu que le roi d'Espagne, de son côté, envoyait don Frédéric de Tolède avec une puissante flotte pour détruire les établissements de Saint-Christophe, l'intérêt grandit avec le danger, et l'on s'écria de toutes parts que ce serait une honte pour le roi de laisser ses sujets à la merci des Anglais et des Espagnols.
Ainsi appuyé par l'opimon de la cour, le cardinal ordonna d'équiper six navires, dont il confia le commandement à un chef d'escadre, M. de Guzac, avec ordre de se rendre à Saint-Christophe pour veiller à la défense « de l'honneur et des intérêts du roi. » A cette époque, un tel armement ne pouvait se faire que lentement et avec de grandes difficultés. L'État n'ayant encore ni port militaire ni marine, nos flottes ne se composaient guère que de navires achetés aux marchands du Havre, de Dieppe et de Saint-Malo, ou de corsaires dont on louait les servi-
ces pour un temps, comme autrefois ceux des condottieri d'Italie. M. de Guzac ne put donc partir que Ters la fin de juin 1629.
Dès son arrivée à Saint-Christophe, il avertit le
gouverneur anglais de faire rentrer ses gens dans
ics limites assignées à chaque nation par le traité
de 1627. Au lieu de répondre directemeiit, Waër-
nard, demanda trois jours, espérant les employer à
se mettre en défense ; mais M. de Guzac ne lui en
laissa pas le temps. 11 entra toutes voiles déployées
dans la grande rade, où se trouvaient dix navires
{^anglais, 'les attaqua malgré Tinfériorité du noTîibre,
«en prit trois, et força les autres à fair ou âse' jeter
'à.la côte. Cette ^action déconcerta tellement Waer-
.jaard, qu'il envoya déclarer, le soir môme/qu'il était
ylprêt. à.rendre les terres: usurpées,! ce jqui fut 'oxé-
!'<cuté.
Cette affaire réglée, M. de Guzac attendit qi^lques .o^rsila flotte espagnole ; puis, se persuadant qu'elle •savait passé oulre sans attaquer Saint-Ghriatophe, ')t 11! -permit aux cinq navires «pi l'accompagnaient A^A%iC(mrw le bon &a^^c^,et lji^même.alia^;atteHdre
des gaiions à l'embouchure du golfe du Mexique.
A peine était-il parti, que don Frédéric de Tolède
parut avec une escadre de cinquante navires, et
vint jeter l'ancre devant la forteresse. de ia^a^^e
Terre ^ commandée par M. de Rossey.
Nous avons déjà dit un mot de ce gentilhomme,
dont la vie entière n'avait été qu'une suite d'incon-
?. séquences et de contrastes. On citait de lui des ac-
Jitions d'une témérité fabuleuse et des lâchetés dont
//!un soldat du guet eût rougi. Envoyé par d'Énambcc
/pour: chercher en France du secours, il avait vendu
son navire, et était parti avec le commandant i de
.' fta^ily pour )ies mers d'Irlande, tandis que ses com-
.' pagnons mouraient de faim en attendant son retour;
puis, comme s'il eût voulu racheter cette iaute, il
était revenu à Saint-Christophe pendant les plus
'•^mauvais jours de la colonie, et s'y était montré plein
'• de patience, de dévoùment et de résolution.
Malheureusement, l'arrivée des Espagnols le surprit dans un de ses moments de couardise. Bien que -jd'Enarabucet Waérnard lui eussent envoyé neuf cents hommes, il laissa les ennemis débarauer et se
retrancher à quelques pas du fort, sans essayer la moindre résistance. Ce fut alors qu'un neveu du capitaine d'Énambuc, M. du Parquet, honteux de cette inaction, s'élança, suivi de quelques hommes, dans les retranchements ennemis, tua le commandantespagnol, une dizaine de soldats, et tomba sur leurs cadavres percé de dix-huit coups. Cette mort héroïque, qui eût dû servir d'exemple à de Rossey, lui fit perdre la tête; il s'élança vers la chaloupe en jetant le cri de sauve qui peut/ et s'embarqua pour la Capsterre *, oubliant même d'emporter le drapeau qu'il avait été chargé de défendre.
D'Énambuc essaya d'abord de rassurer les fuyards, puis de les décider à la résistance; mais de Rossey assembla les principaux habitants, et ce conseil de peureux, présidé par un lâche, décida que l'on quitterait Saint-Christophe sur les navires qui se trouveraient à la rade. D'Énambuc, que l'on menaça
1. Capsterre signifie capus terra. C'est le nom donné à la parlie de l'île faisant face au vent, qui, comme on le sait, souffle presque constamment de l'orient à roccident. Le côté opposé est
appelé basse terre.
d'égorger s'il s'y opposait, dut s'embarquer avec les autres ; mais ils ne purent gagner Antigoa, où ils voulaient aller, et furent obligés de se disperser sur les îles de Saint-Martin, TAnguille, Saint-Bârthélemy et Montserrat. De Rossey, croyant alors tout espoir perdu, résolut de clore par une trahison cette série de lâchetés; il gagna le capitaine du navire sur lequel il se trouvait, et partit avec lui pour la France, où il fut arrêté, dès son arrivée, et conduit à la Bastille par ordre du cardinal.
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Vers ce temps^ un des vaisseaux de M. de Cuzac étant revenu à Saint-Christophe, le capitaine Girou, qui le commandait, apprit, à son grand étonnement, tout ce qui s'était passé. Après la fuite des Français, don Frédéric de Tolède avait sommé la colonie anglaise d'évacuer l'île, ce à quoi elle s'était soumise. Une partie des habitants avait été expédiée pour l'Europe, et les autres s'étaient engagés à s'embarquer un peu plus tard. Mais une fois la flotte espagnole partie, ils avaient oublié leur promesse, et, se voyant seuls dans Saint-Christophe, ils s'étaient dé-
cidés à y demeurer. Ils déclarèrent même au capi-* taitte Girou que ïîle entière leur appartenait désormais, Qi l'avertirent de quitter la rade s'il ne voulait., êire traité en ennemi. Le Français irrité leur répondit qu'il acceptait la guerre, et, commençant aussitôt l'attaque, il leur prit deux navires qui étaient à . l'ancre près du fort II fit. ensuite passer sur ces na-, vires une partie; de son équipage, se mit à la. recherchedu capitaine d'Énambuc et de ses compagnons, , les ramena à Saint-Christophe, et les rétablit dans leurs quartiers sans que. les Anglais , osassent s'y , opposer.
Ce fut ainsi que la colonie,, perdue parle départ . précipité de M. de Cuzac et la lâcheté ducommanî^ dant de Rossey, se trouva rétablie trois mois après,,.,, grâce à la persévérance de d'Énambuc et à la résolution du capitaine Girou., Nous verrons les mômes» faits se reproduire sans cesse dans cette histoire des . colonisations françaises, où le gouvernement de la.. mère-patrie ne se fait sentir que dans les j purs de.. prospérité, pour réclamer des privilèges, et où tout est abandonné aux efforts particuliers dans les jour^'
Î44 AU BOUT DU MÛiNDE
de danger. Aussi peut-on dire que l'individualité française n'apparaît nulle part ailleurs avec autant d*éclat. A mesure que nous avancerons, nous verrons les événements prouver jusqu'à l'évidence que ce n'est point le caractère du peuple, mais la volonté de ses maîtres, qui a nui à nos établisssments d'outre-mer. Le Français peut coloniser comme tout autre; mais la France n'a jamais voulu de colonies avec suite et ferveur. Elle les a laissé fonder, elle les a soutenues un instant, puis elle y a renoncé, non parce qu'elles avaient échoué, mais pour n'a- Yoir point à les défendre. Sauf Richelieu et Colbert, qui avaient senti l'importance de ces établissements, mais qui ne purent faire ce qu'ils auraient voulu parce qu'ils étaient seuls de leur avis, notre tradition gouvernementale a toujours signalé les colonies comme un embarras, et nos hommes d'État ont toujours cherché à s'en délivrer, par la raison qu*amoindrir la France, c'était simplifier son admi- Bistratioa !
Rentrés en possession de leurs terres, les Français de Saint-Christophe se remirent à les cultiver avec courage. Leur roucou, leur tabac et leur coton étaient achetés par les Hollandais, qui leui portaient en échange les productions d'Europe. L'aisance succéda à la misère; d'Énambuc entretenait dans la colonie renaissante l'amour du travail et l'esprit de concorde. Lui seul réglait les prix, veillait à l'exécution des marchés, et jugeait les différends. Les Anglais, qui étaient toujours plus nombreux, essayèrent bien deux ou trois fois de troubler
celte prospérité et d'empiéter sur nos quartiers; mais l'altitude résolue des colons les força toujours à rent-rer dans leurs limites. La confiance du chef français semblait s'être communiquée à tous les habitants. On ne les rencontrait que deux paires de pistolets accrochées à leur ceinture de cuir, le fusil sur l'épaule, et prêts à défendre au prix de leur sang les biens acquis au prix de leurs sueurs. Le bruit de ce changement finit par se répandre en France. On apprit que les Hollandais se vantaient de faire de gros bénifices dans la nouvelle colonie, dont le tabac était le meilleur de toute l'Amérique. A cette découverte., \^Çompa.gnie des Ile^, qui avait perdu de vue Saiïitr Christophe, se rappela tout à coup ses droits. Elle réclama Texécution du privilège exclusif de commence qw l^i avait été accordé, et, afin de prouver qu'elle ne renonçait pas à la colonie, elle lui expédia une patache qui portait pour principaux secours quelques officiers et anspessades, deux femmes, deux enfants et deux commis * l