‹ Au bout du mondeChapitre 33 sur 50 · Mathias Dupuis, loco àtaio · texte numérisé non relu

Mathias Dupuis, loco àtaio

donc d'autre soulagement que celui qui leur venait des Caraïbes. Geux-ci, touchés de leur misère, ne se présentaient Jamais aux habitations françaises sans anporter des fruits, du poisson ou de la cassave. Mais cette libéralité même éveilla l'avidité de quelques-uns des hommes qui approchaient de ^I. de l'Olive; ils lui représentèrent que les sauvages avaient dans leurs carbets tout ce qui manquait à la colonie, et qu'en les chassant de l'île, on passerait subitement de la disette à l'abondance.

M. de l'Olive, qui joignait à l'inconsistance dont nous avons déjà parlé une de ces bravoures puériles et brouillonnes qui cherchent le combat sans se demander quelle en sera la suite, applaudit à cette proposition et courut en faire part à M. Duplessis; celui-ci se montra aussi surpris qu'indigné. Après avoir représenté à son associé toute l'injustice et tout le danger d'une pareille guerre, et lui avoir rappelé les recommandations faites par la compagnie et par le cardinal, il finit par déclarer qu'il périrait plutôt que de prendre part à une action aussi honteuse.

— Je la ferai donc seul, répliqua brusquement de rOlive ; et, sans vouloir entendre aucune autre objection, il retourna au fort.

M. Duplessis avait jusqu'alors supporté toutes les contrariétés et toutes les misères avec un courage plein de patience, sinon d'activité. Entravé dans ses projets, trompé dans ses calculs de fortune, navré par le spectacle de souffrances qu'il ne pouvait soulager, il s'était soumis à tout, abritant son cœur dans la religion et les affections domestiques; mais cette fois l'épreuve était trop forte et la résignation lui manqua. Prévoyant les conséquences de l'indigne violence que méditait M. de l'Olive et se voyant impuissant à l'empêcher, il se laissa aller à

an découragement chaque jour accru par la désertion de ses gens, qui, dans l'espoir de partager les profits de l'expédition, le quittaient pour son associé. Un chagrin domestique * acheva de briser cette âme plus tendre que forte. Il tomba malade, languit quelque temps, et, ayant annoncé d'avance l'heure de sa mort, il expira les lèvres sur le crucifix; amèrement regretté des siens, qui, selon l'habitude, ne comprirent combien il méritait d'être aimé que lorsqu'il leur manqua.

Les Caraïbes, qui avaient pour lui une grande vénération, montrèrent autant de douleur de cette m.ort que s'ils eussent perdu le plus grand de leurs chefs; mais, comme ils craignaient M. de l'Olive, ils ne reparurent plus aux habitations françaises, ce qui hâta les actes d'hostilité qiue l'on méditait contre eux.

Un hamac de coton, oublié sur le rivage par quelques varreurs, et trouvé par les sauvages, qui l'emportèrent après avoir laissé en échange des

i . Le danger de irtort que couTUt mademoiseîlij Du^leasis, <ïu?il aimait tendi-emeat. (Le père Dutertre, vôL 1, p. 83.)

fruits et uq javaris, fut le prétexte saisi par le gouverneur de la Guadeloupe pour déclarer la guerre aux Caraïbes.

Il débuta par le meurtre d'un vieillard plus que centenaire, le capitaine Ycmce, qui fut lâchement assassiné avec un de ses fils; puis il se mit en marche vers le quartier occupé par les sauvages, espérant y trouver tout en abondance. Mais ceux-ci, avertis à temps, avaient pris la fuite, après avoir coupé le bois de leur manioc au ras de terre, de sorte que les colons ne purent le découvrir et continuèrent^ dit récrivais auquel nous empruntons tous ces détails, « à enrager de faim sur ks vivres qu'ils foulaient aux pieds sans les connaître. »

Du reste, la vengeance des saài^ages ne se fit point attendre : aidés par leurs frères de Saint-Vincent et de la Dominique, parmi lesquels ils s'étaient retirés, ils commencèrent une guerre sans trêve et sans merci^ qui tint la Guadeloupe haletante pendant trois années et faillit compromettre la colonisation de toutes les Antilles.

Or, pendant que ceci se passait, la prospérité de Saint-Christophe allait toujours croissant sous la sage direction du commandant d'Énambuc. Il commençait môme à se trouver trop à l'étroit, et se mit à chercher autour de lui les moyens de s'étendre. Ne pouvant plus songer à la Guadeloupe, où son ancien lieutenant l'avait prévenu, il se décida pour la Martinique, et obtint de la compagnie le droit d'y établir une colonie.

La Martinique, ou Madanina en caraïbe, qui se trouvait située entre le 14° et 15o de latitude nord,

avait ravanlage d'être rencontrée J'une des premières par les navires qui arrivaient de France. Elle offrait, sur une superficie de quarante-sept lieues carrées, toutes les productions communes aux Antilles, était arrosée par plus de quarante cours d'eau, dont quelques-uns passaient pour navigables, et possédait plusieurs rades excellentes, parmi lesquelles se trouvait ce port naturel nommé le Carénage, qui devait plus tard servir d'abri aux navires de toutes nations appelés à commercer avec les Antilles. Mais tous ces avantages étaient effacés par un inconvénient qui faisait regarder la colonisation de l'île comme impossible : les serpents y étaient si nombreux, que leur odeur douceâtre se faisait sentir avant de débarquer, et si dangereux, que la moindre morsure causait la mort dans les trois jours. Aussi inspiraient-ils une terreur qui empêchait les navires d'aborder à la Martinique pour y prendre du bois ou de l'eau. Les Caraïbes eux-mêmes n'y habitaient qu'en petit nombre et à contre-cœur. Selon leur tradition, ces serpents, que Fon ne rencontrait que là et à Sainte-Alouzie, y

avaient été apportés par leurs ennemis, les Allouagués, qui avaient ainsi voulu, disaient-ils, ^av&r la flèche de guerre sous chaque feuille.

D'Énambuc n'ignorait point ce danger, mais il savait trop bien ce que peuvent la volonté et la prudence pour s'en épouvanter. 11 y avait encore à Saint-Christopiie un certain nombre des compagnons qui avaient aidé au douloureux enfantement de la colonie, et que les misères supportées avaient aguerris, non découragés. Il choisit parmi eux environ cent hommes, tous gens de main, accoutumés à l'air et au travail, leur donna de bonnes armes, des outils, du plant de manioc, et partit à leur tête pour la Martinique, où il arriva en juillet 1635. Il fit aussitôt défricher, bâtit un fart où il laissa un lieutenant, puis retourna à Saint-Christophe en recommandant par-dessus toute chose de conserver la paix avec les Caraïbes.

Mais ceux-ci, poussés à bout par les violences de M. de rOlive, avaient juré d'exterminer les hommes de mer dans toutes les îles. Ils se réunirent donc au nombre de quinze cents, et arrivèrent au son de

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leurs conques marines. Au lieu d'aller à leur rencontre, les Français, qui voulaient éviter d'attaquer Les premiers, chargèrent jusqu'à la gueule les troiâ canons qui défendaient le fort, se couchèrent derrière la palissade et attendirent. Prenant ce silence pour de la terreur, les Caraïbes se précipitèrent vers le retranchement en lançant leurs flèches; mais tout à coup trois éclairs partirent, et la mitraille couvrit la terre de blessés et de morts. Les survivants, épouvantés, s'éparpillant au milieu de cette troupe en désordre, prirent la fuite en criant que tous, les mahoym de France étaient dans le fart.

La leçon était assez forte pour qu'une seconde fut inutile. Les Caraïbes envoyèrent, peu de jours après, deux de leurs capitaines pour faire la paix, et les colons purent continuer leurs travaux sans craindre d'être surpris et égorgés.

D'Énarabuc apprit avec joie ces heureux commencements ; mais , prévoyant qu'il ne pourrait aichever lui-même son œuvre, il voulut au moins en assurer le succès en Ja. confiant a quelqu!un qui

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eût de son sang dans le cœur, et il envoya M. du Parquet, son neveu , jeune homme élevé à son école, et cousin de celui dont la mort sublime avait racheté l'honneur national à l'attaque de Saint- Christophe par les Espagnols. Cette précaution prise et toutes ses autres affaires réglées, le commandant d'Énambuc mourut vers la fin de l'année 1636, « plein de jours, » selon l'expression de l'Écriture, et pouvant se rendre ce magnifique témoignage, qu'il avait accompli tout ce qu'il avait essayé I

A la nouvelle de sa mort, le cardinal de Richelieu, qui, comme il le disait lui-même, n'avait besoin de se frotter à un homme qu'une fois pour savoir s'il était de plomb, de fer ou d'or, le cardinal de Richelieu, qui s'émouvait peu et ne louait guère, demeura comme frappé, et, après un long silence, il dit tout haut à ceux qui l'entouraient :

— Le roi, messieurs, ne perdra jamais de plus utile serviteur.

Éloge immense, et qui pourtant n'était que vrai; car le roi, c'était la France, et d'Énambuc avait été

le premier à lui prouver qu'elle pouvait prendre sa part dans ce testament d'Adam, qui, selon le pape Alexandre VI, léguait l'Amérique entière aux seuls Espagnols.

La mort de d'Enambuc clôt pour ainsi dire la première période de notre histoire coloniale dans les Antilles, la période d'enfance, d'apprentissage et de faiblesse. Nos établissements de Saint-Christophe, de la Guadeloupe et de la Martinique, vont maintenant se fortifier et s'étendre dans les îles voisines. La jeunesse commence pour eux, une jeunesse chargée d'orages, sans doute, mais aussi pleine de ressources admirables, d'énergie, et inépuisable en grandes actions. C'est surtout dans ce qui va suivre que nous allons retrouver le génie français avec

^ vivacité bienveillante, son entrain et son goût pour les choses d'honneur^ si nous pouvons nous exprimer ainsi. Mais avant de passer au récit de cette brUlante époque, qui comprend environ soixante années, nous croyons nécessaire de faire connaître l'organisation de nos établissements d'outre-mer au moment où s'achève l'ère de fondation que nous venons de parcourir.

Ainsi que nous l'avons déjà vu, tous les teridtoires à occuper étaient la propriété d'une compagnie, qui en faisait ensuite des concessions partielles à certains C9n4ateu3?$ de colonies, auxquels le Toi accordait de plus le gouvernement des terres concédées., ce qui leur donnait le double caractère de propri-étetire^ ejt de chefs niilitaires.

Ces fondateurs partaient de France avec des colons et des engagés. On appelait colons ceux qui se rendaient aux îles pour y former une habitation à leur compte et de leurs propres ressources; ijs pajajent leur passag:e et ne recevaient aucune indemnité. Les engagés, au contraire, étaient des ouvriers loués par le gouvernement, pa»r la, con\pa-

gnie ou par les colons, et destinés au travail des habitations, comme les nègres le furent plus tard. Leur engagement était habituellement de trois ans, ce qui les faisait appeler dans les colonies des (rente-siœ mois. Leurs gages dépendaient des conventions faites avec les maîtres; mais ï ordinaire des îles était de cent livres de tabac par an *.

Arrivé au lieu dont la propriété lui avait été concédée, le chef de la colonie procédait au partage des terres, qui étaient distribuées entre les colons proportionnellement au nombre de bras que chacun d'eux pouvait employer. Mais la plupart se contentaient de ce que Ton nommait un étage , c'està-dire de cent pas de large sur mille de long. Chacun bâtissait ensuite sa case et défrichait sou terrain.

Une fois leur temps de service achevé, les engagés s'associaient deux à deux, obtenaient à leur tour un étage, et devenaient colons.

Tous les achats se faisaient en denrées du pays

i. Rochefort, p. 339.

et surtout en tabac, qui était comme la monnaie courante des Antilles. La compagnie elle-même le recevait en payement des marchandises d'Europe, dont elle avait un dépôt dans chaque île.

Les habitants de la colonie ne payaient ni tailles, ni droits de douane, ni lods et ventes pour la mutation des propriétés, mais un seul impôt établi au proût de la compagnie et du gouverneur. Cet impôt, qui fut d'abord payé fort inexactement, et qui varia beaucoup, selon la prospérité de nos établissements et la bonne volonté des colons, se soldait par tête, tous les ans, sauf les trois premiers, où l'on en était exempt. Il était généralement de soixante ou de cent livres de tabac pour la compagnie, et de vingt-cinq pour les gouverneurs. Ceux-ci avaient droit à un certain nombre de domestiques qui ne payaient point de capitation. Les principaux officiers et les commis de la compagnie jouissaient de la même immunité.

Le tribunal dans chaque île était composé du gouverneur et de ses lieutenants. Il se réunissait tous

les dimanches au fort ou sous un arbre, et les diffé-

rends y étaient jugés sans autres frais qu'une amende destinée à l'entretien de l'église ou aux: pauvres.

Il n'y avait point de garnison aux Antilles ; mais les engagés, qui avaient servi pour la plupart, fprmaient, sous le commandement de leurs maîtres, des compagnies aussi braves qu'aguerries. Chaque île était partagée en quartiers, et chaque quartier avait son lieutenant qui faisait monter la garde exactement, veillait à l'entretiendes armes, et convoquait son quartier tous les mois pour un exercice général.

Ce fut à cette énergique organisation que les colons français durent leur constante supériorité militaire sur les Anglais, qui, selon Texpression d'un écrivain du temps, « avaient peuplé les Antilles de pauvres serviteurs plus propres à ratisser le manjoe et à éjamber le tabac, qu'à soutenir Tlionneur de leur pays. »

La mort du commandant d'Éiiambuc ayant laissé Saint-Christophe sans gouverneur, et le capitaine du Halde, qui y servait déjà, ayant refusé de lui succéder, la compagnie nomma à cet emploi M. de ûa Grange Fromentau ; mais, lorsqu'il voulut faire see préparatifs de départ, il s'aperçut qu'il manquait d'argent, et qu'il lui serait impossible de s'établir dans son gouvernement sur un pied convenable. Il se décida donc à résigner sa nouvelle dignité en des mains plus opulentes, et il proposa à M. Lonvilliers dePoincy de lui céder tous ses droits, moyennant un

prêt de quatre mille cinq cents livres et la lieutenance générale de Saint-Christophe.

M. de Poincy, qui faisait partie des chevaliers de Saint- Jean de Jérusalem, possédait en bénéfices de son ordre plus de vingt mille livres de revenus, et le roi l'avait nommé chef d'escadre de sn marine en Bretagne. « C'était, dit le père Dutertre, un guerrier consommé, un grand politique, un homme puissant en richesse, en amis, et une des bonnes têtes de l'Europe. » Mais c'était en même temps un ancien commandeur des galères de Malte, amoureux de cette royauté despotique de la mer, qui ne relève que de Dieu et de la tempête, habitué aux combats sans merci, aux têtes abattues sur un signe, et aux prises de navires chargés de belles esclaves ; car, comme il arrive toujours, les chevaliers de Saint-Jean avaient fini par adopter, en grande partie, les mœurs des ennemis qu'ils combattaient ; et Ton eût dit, à voir leur manière de vivre, que parmi les dépouilles des Turcs, dont ils s'enrichissaient depuis si longtemps, ils avaient trouvé tous leurs vices. M. de Poincy, qui se sentait mal à l'aise en France, au

milieu des mille entraves que lui imposaient les lois et l'usage, pensa qu'il retrouverait dans le gouvernement d'une colonie éloignée l'autorité absolue qu'il regrettait, et accepta avec empressement les offres de M. de La Grange. 11 fut en conséquence nommé gouverneur de Saint-Christophe, le 15 février 1638, et de plus lieutenant-général de sa Majesté dans toutes les îles de l'Amérique.

Il partit, en conséquence, quelques mois après, avec une suite nombreuse, composée de soldats, de domestiques et d'ouvriers. Mais, en arrivant à Saint- Christophe, il trouva que son lieutenant, qu'il avait expédié en avant, n'avait rien préparé pour le recevoir. Dans sa première indignation, il voulut détruire les plantations entreprises par celui-ci et le renvoyer en France ; la crainte de se révéler trop tôt aux colons le retint, et il se résigna à recevoir des excuses. Ce fut ce qui perdit M. de La Grange : le commandeur n'avait contre lui que de la colère, cette réconciliation forcée changea sa colère en haine.

Après s'être fait reconnaître à Saint-Christophe,

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M. de Poincy se rendit dans le même but à la Martinique et à la Guadeloupe. Là, il put s'assurer pîir lui-même des efforts prodigieux qu'avaient dû faire les fondateurs pour former ces établissements, et de la négligence que mettait la compagnie à rempjir ses obligations. Malgré les demandes réitérées des gouverneurs, les colons n'avaient point assez de poudre pour tirer chacun quatre coups de mousquet; les canons étaient sans affûts, il n'y avait à la Martinique, pour tout ouvrier, qu'un charpentier sans outils, et la voile de la chaloupe qui faisait le service de Saint-Christophe a'^ant été déchirée par np. coup de vent, 11 ne se truvoa point dans les magasins une seule aune de toile pour la réparer *. Or c'était à cette époque et au milieu de cette disette de toutes ressources, que la compagnie écrivait à M. du Parquet de bâtir à la Martinique un arsenal, une ville et un hôpital ! M. du Parquet répondit qu'on ne construirait point un hôpital avec les deux mille livres de tabac que la compagnie proposait de con-

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