ET POLITIQUE
I. Superficie, limites. — II. Agrandissements territoriaux. — III. Population. — IV. Aspect physique. — V. Climat. — VI. Notes historiques. — VII. Les sept présidents du Brésil et leur oeuvre. — VIII. Division politique des Etats. — IX. Composition des Chambres, périodes présidentielles de l’Union et des Etats. — X. Orientation politique des partis. — XL Ministères et ministres. — XII. Favoritisme. — XIII. Elections présidentielles, M. Buy Barbosa et le nouveau président maréchal Hermes da Fonseca. — XIV. Quelques hommes, Rio Branco, etc...
I. — Les États-Unis du Brésil occupent aujourd’hui un rang trop élevé dans la famille des nations pour qu’il soit besoin d’en tracer ici une description géographique détaillée. Nous nous bornerons donc à donner quelques indications géographiques historiques, politiques et administratives, renseignements qui peuvent avoir leur utilité.
Comme on le sait, le Brésil occupe la moitié de l’Amérique du Sud, de l’équateur, qui coupe l’Amazone à son embouchure au 32® degré de latitude sud. Les limites de cet immense État sont faciles à définir, car il confine à tous les pays de l’Amérique du Sud, sauf à l’Équateur et au Chili. Le littoral brésilien s’étend sur plus de 5.000 milles sur l’Océan atlantique; quant à la superficie du pays, il semble qu’on ne soit pas tout à fait d’accord sur le chiffre total : d’aucuns lui donnent 8.300 kilomètres carrés, d’autres 8. 528.000; mais ce pays, déjà si vaste, s’est encore beaucoup agrandi depuis les premières évaluations, en raison des acquisitions récentes, contestation de frontières, dont les arbitrages ont été rendus en sa faveur. Sa superficie peut donc être évaluée à près de 9.000.000 de kilomètres carrés, on dit 9.075.000, à peu près celle des États-Unis.
IL — Ces chiffres sont approximatifs, naturellement, mais si
on considère que l’arbitrage de Berne, dans la question du contesté franco-brésilien, lui a donné près de 300.000 kilomètres carrés, celui, plus ancien, de Cleveland, dans la question du territoire de Misiones, une région plus grande encore à laquelle il faut ajouter le territoire de l’Acre, de 200.000 kilomètres carrés, ils sont bien près de la vérité . Tous ces arbitrages réglés en faveur du Brésil, grâce à l’habileté du baron de Rio Branco, son adroit ministre des Affaires étrangères, ont encore augmenté l’influence économique de la Confédération sur d’immenses régions qui ne lui appartiennent pas, mais dont elle tirera tout le bénéfice.
C’est tout d’abord en raison des facilités de communication que présente l’Amazone, l’Ucayali, le Jurua, le Javary et autres affluents de l’ouest, tout le trafic de l’Amazonie péruvienne s’opérant par les États d’Amazonas et de Para. D’autre part, grâce à l’acquisition de l’Acre et surtout à la construction du chemin de fer du Madeira au Mamoré, c’est le commerce de tout l’Orient bolivien s’écoulant par le grand fleuve.
Au sud-ouest encore, toute la région bolivienne, depuis la Paz, pourra écouler ses produits par le chemin de fer du nordouest, qui, après avoir traversé les États de Sâo Paulo et Matto Grosso, viendra aboutir à Corumba, sur le Paraguay. Cette dernière ligne, qui atteint aujourd’hui le rio Parana, ne sei-a complètement achevée que dans deux ans, suivant les ingénieurs, mais il faudra bien compter trois années.
III. — En ce qui concerne la population qui peuple l’immense territoire brésilien, il est difficile d’en donner un chiffre exact, même quelque peu approximatif; quelques recensements ont été tentés, il est vrai, en 1872 et 1890; mais ces recensements n’ont guère fourni de résultats probants. Dans les villes, des chiffres approchants ont pu être donnés, mais dans l’intérieur, même dans les endroits où le recensement était possible, les gouverneurs ou présidents d’États se sont heurtés à la méfiance des populations ignorantes, pour qui cette enquête cachait, ou le service obligatoire, ou l’établissement d’un impôt. En outre, sur ces immenses étendues, il n’est pas douteux que nombre de familles et même de petites agglomérations restent ignorées. En résumé, la population des États-Unis du Brésil peut osciller entre 23 et 24 millions d’habitants; c’est là, d’après les chiffres que nous avons pu recueillir et les constatations que nous avons pu
faire de la densité de la population dans certaines régions, un total qui approche de la vérité.
Ce ne sont pas les États les plus vastes qui nourrissent le plus d’habitants; parmi les États où la population est plus dense, il faut signaler, en premier. Minas Geraes, avec un peu plus de quatre millions et demi d’habitants, pour une superficie de
575.000 kilomètres carrés, puis vient Sâo Paulo qui, avec ses
290.000 kilomètres carrés, nourrit près de 3 millions d’habitants. En troisième lieu vient l’État de Bahia avec 2.400.000 habitants, puis, par ordre, Pernambuco (2.100.000) et Rio Grande do Sul avec 1 million et demi; les États de Rio, Ceara, Alagoas ont une population à peu près égale.
IV. — On croira facilement qu’un pays aussi vaste présente des aspects extrêmement variés. Ainsi, au nord, nous trouvons l’immense plaine amazonique, couverte d’immenses forêts avec, çà et là, quelques éclaircies. Le littoral forme une sorte de plateau peu élevé et d’une grande variété d’aspect. 11 montre également un long ruban de verdure d’une végétation tropicale exubérante qui, même à l’heure actuelle, est à peine entamée.
Au centre, particulièrement dans l’État de Minas Geraes, c’est un amas de groupes montagneux coupés d’une multitude de fertiles vallées. Au sud, le plateau s’élève davantage, formant des degrés qui s’élèvent jusqu’à 1.000 mètres d’altitude. La forêt couvre aussi une partie de cette région, mais elle n’ofîre plus la même masse compacte; elle est d’aspect moins tropical que dans le bassin de l’Amazone et renferme des prairies immenses.
A ce sujet, il faut dire que les forêts brésiliennes présentent des aspects différents; les plus imposantes par leur immensité sont celles de l’Amazone et les forêts plus belles encore qui bordent le littoral jusqu’au tropique du Capricorne. Sur les plateaux de Parana, de Santa Catharina et du Rio Grande do Sul, les forêts ne sont composées sur d’immenses étendues que d’une seule essence, le pin, l’araucaria brasiliensis.
Sur les plateaux moins élevés de l’intérieur, surtout vers le nord, les forêts se nomment des catingas, elles sont en général composées d’arbres rabougris et clairsemés. La commission Rondon, qui vient d’établir une ligne télégraphique entre Cuyaba, capitale de l’État de Matto Grosso, et le port fluvial de Santo Antonio sur le rio Madeira, a traversé une région de forêts
d’un aspect jusqu’alors peu commun; cette forêt d’un nouveau genre est appelée charavascaL . ' .
Elle se compose d’arbres à tronc de faible diamètre, de lianes et de fines taquaras (bambous divers) le tout tellement enchevêtré que l’accès en est beaucoup plus difficile que celui des grandes forêts vierges, car aussitôt entamé par le sabre d’abatis . (facâo de matto), ce matelas , végétal se referme sur le voyageur, demandant de nouveaux efforts de la part du compagnon qui'le suit.
V. — Le climat du Brésil est bien moins dur pour l’Européen que le climat d’Afrique. L'émigrant s’y fait parfaitement bien, surtout dans les six États du Sud, où l’Européen s’acclimate si complètement et si facilement qu’il peut, sans inconvénient, se livrer à la culture et à tous les autres travaux, comme le prouve la population des néo-brésiliens ou émigrants qui ont fait souche et ont donné naissance a une race pleine de vitalité.
C’est dans le nord et sur le littoral jusqu’à Rio de Janeiro que la chaleur se fait le plus sentir, toutefois elle ne s’élève guère à. plus de 36°; dans l’intérieur, les grandes chaleurs sont rares et dans les régions sous-tropicales et tempérées le thermomètre descend parfois à 3° au-dessous de zéro.
Entre la température du jour et celle de la nuit, on remarque parfois une différence de 10°, mais la moyenne ne dépasse pas 7°; la ■ différence entre l’été et l’hiver est à peine de 3° et les nuits sont fraîches. Ces circonstances se modifient graduellement quand on descend vers le sud, même à travers les États les plus chauds, Ceara et Rio Grande do Norte. Les saisons étant tout à fait l’opposé de celles de l’Europe, la température minimum est toujours en juillet et maximum en février.
Depuis la capitale jusqu’à l’extrémité sud du Brésil, la chaleur diminue sensiblement et le climat devient plus frais. Le printemps est éternel dans toute la force du terme. Les six États du Sud, Sào Paulo, Parana, Santa Catharina, Rio Grande do Sul, une partie de Matto Grosso et de Minas Geraes avec la partie montagneuse du centre présentent une température douce identique à celle des pays méridionaux de l’Europe. Il gèle souvent dans le sud, dans les États de Parana et de Rio Grande do Sul; les flaques d’eau se couvrent d’une couche de glace de 5 millimètres, et il arrive que le thermomètre descend à 3° au-dessous de zéro.
On peut donc dire qu’au point de vue de l’acclimatation étrangère, le Brésil peut être classé en deux immenses bassins, celui de l’Amazone et celui du Parana. Toute la région nord du bassin amazonique, sauf quelques parties, est surtout un pays d’exploitation, mais où l’Européen peut parfaitement s’y acclimater; en revanche, la région opposée, celle qui commence aux montagnes où prennent leurs sources le Parana, le Paraguay et l’Uruguay présente les avantages des zones tempérées, tandis que ]a végétation conserve encore toute la vigueur des tropiques; les colons y retrouvent les latitudes, les montagnes et jusqu’aux productions du vieux continent. Les États que nous avons nommés plus haut sont la partie vitale du Brésil; ce sont les plus riches. C’est dans ces États qu’on rencontre les colonies européennes les plus prospères. C’est vers ce point que se dirige aussi le courant de l’émigration.
Le climat du Brésil est donc généralement sain, on n’y connaît pas, en général, les maladies graves qui déciment ordinairement les grandes populations, mais est-ce à dire que le Brésil est partout d’une salubrité parfaite? Ce serait inexact. Il est indéniable que la fièvre intermittente, l’impaludisme, règne à l’état endémique sous des formes plus ou moins bénignes sur les rives de certains cours d’eau; il est inutile et maladroit de dissimuler cette particularité, spéciale à quelques zones et qui n’a rien d’extraordinaire, d’autant plus que, même sur les bords des rivières dites insalubres, aucun cas dangereux de fièvre intermittente ne se déclare chez l’Européen qui a la moindre notion d’hj^giène.
La saison la plus favorable pour arriver au Brésil est l’hiver ou la saison sèche, qui dure d’avril à novembre, c’est la plus saine de l’année; contrairement à ce qui se passe en Europe, l’été est en même temps la saison des pluies. C’est à cette époque que la chaleur semble plus énervante parce qu’un peu plus humide; pendant notre dernier séjour à Rio de Janeiro, nous avons observé que le thermomètre marquait ordinairement 23° à 6 heures du matin, 29° à midi et 26° à 10 heures du soir. Nous avons subi dans la République Argentine et même à Paris des température!! bien plus élevées.
VL — Le caractère de cet ouvrage ne nous permet pas de nous étendre sur les événements historiques dont le Brésil a été
le théâtre; ces faits sont connus du plus grand nombre, un aperçu très rapide sera donc suffisant.
Le Brésil fut découvert le 22 avril 1500 par Pedro Alvares Cabrai qui, à la tête de treize caravelles, aborda sur ses côtes et en prit possession au nom de son maître le roi de Portugal, alors dom Manoel. Toutefois, ce ne fut qu'une trentaine d’années plus tard que fut fondée, dans le port de Sâo Vicente, la première ville coloniale.
En 1582, le roi Joâo VII organisa la colonie en y établissant douze capitaines héréditaires. Plus tard, ces capitaines furent remplacés par un gouverneur général qui résida^à Bahia et continua la lutte contre les Indiens de l’intérieur.
En 1580, le Portugal ayant perdu sa dynastie régnante par la mort du cardinal-roi dom Enrique, le royaume tomba sous la domination du roi d’Espagne, Philippe IL Le Brésil devint alors colonie espagnole, mais principalement la partie sud; quant au nord, à partir de Pernambuco, il fut occupé par les Hollandais, qui étaient en guerre avec l’Espagne. Ce ne fut qu’en 1640 que le Portugal recouvra son indépendance avec le roi dom Joâo IV de Bragance, lequel reprit possession de ses colonies et y nomma un vice-roi. C’est à partir du xvii® siècle que commence vraiment le développement du Brésil, en tant que colonie, on y faisait surtout le trafic des bois précieux, mais la richesse du pays résidait surtout dans l’exploitation de nombreuses et importantes mines de diamants et d’or, existant dans l’intérieur du pays.
A la fin du xviii® siècle, en 1789, éclata la fameuse conjuration mincira, ayant pour but de secouer le joug de la métropole. Cette conjuration, dénoncée, finit par l’exécution de son meilleur apôtre, Tiradente. En 1808, le Portugal ayant été occupé par les Français, le roi Joâ,o VI dut quitter précipitamment Lisbonne et avec toute sa cour se réfugia à Bahia, puis à Rio de Janeiro. C’est peu après son arrivée que fut décrétée l’ouverture des ports du Brésil au commerce universel, abolissant l’odieux monopole dont souffrait la colonie, les industries furent elles-mêmes déclarées libres. Les étrangers commencèrent alors à affluer dans les villes du littoral. En 1815, le Brésil fut élevé au rang de royaume, sous le nom de Royaume-Uni du Portugal, du Brésil et des Algarves. En 1820, une révolution qui éclata à Porto en Por-
tugal, mit fin au royaume absolu et le roi Joâo VI fut invité par les Cortès à prendre le titre de roi constitutionnel. Après quelques hésitations, il rentra en Portugal, laissant la régence à son fils dom Pedro, qui, profitant de l’absurde maladresse des Cortès qui décidèrent la recolonisation du Brésil, proclama, en 1822, l’indépendance du Brésil et se fit couronner empereur.
En 1831, à la suite de dissentiments avec le peuple, il abdiqua volontairement en faveur de son fils et prit possession du trône de Portugal laissé vacant par la mort de son père Joâo VL De 1831 à 1840, époque où le jeune empereur fut déclaré majeur, le Brésil passa par une série de troubles. Dom Pedro II régna pendant quarante-neuf ans^ son règne fut marqué par la guerre avec le Paraguay; cette période fut employée au développement des libertés et de la paix; à l’établissement de chemins de fer, de la navigation à vapeur, de lignes télégraphiques et au peuplement du sol par l’émigration européenne. Une des grandes réformes de la fin de l’empire fut l’abolition de l’esclavage en 1888. Le 15 novembre 1889 eut lieu, sans effusion de sang, la révolution qui renversa l’empire et proclamait la République des États-Unis du Brésil.
VII. — Depuis 1889 jusqu’à 1910, sept présidents se succédèrent au gouvernement de la Confédération brésilienne; aucun ne fut inférieur à la tâche qui lui incombait et n’a failli devant les difficultés de certains moments; le premier fut le maréchal Deodoro da Eonseca qui garda la présidence ou plutôt la dictature jusqu’en 1891, époque où il démissionna; il fut remplacé par le vice-président maréchal Floriano Peixoto, qui termina en 1894. Ces deux présidences furent plutôt des périodes de dictature, rendues nécessaires par l’anarchie intérieure; le maréchal Floriano dut réprimer d’une main de fer la révolte de l’escadre en 1893-94. Le 15 novembre 1894 arriva au pouvoir le premier président civil, M. Prudente de Moraes, qui réalisa la pacification tout en étouffant les germes naissants du militarisme sectaire; il gouverna de 1894 à 1898. Le président Campos Salles, qui vint après, trouva les finances en piteux état; il entreprit de les réorganiser et réussit à réhabiliter le crédit brésilien; sa présidence dura de 1898 à 1902. M. Rodrigues Alves lui succéda de 1902 à 1906; ce président trouva les finances améliorées et le prestige financier rétabli; il entreprit alors de donner à Rio une
nouvelle santé, de doter le pays de ports; c’est à lui que Rio de Janeiro doit sa transformation, ses embellissements, son assainissement et son nouvel outillage commercial. Le pays lui doit aussi d’avoir amené le baron de Rio Branco au ministère des Affaires étrangères, lequel, par une action diplomatique des plus habiles, sut porter très haut le prestige du Brésil, devant les républiques de l’Amérique latine et attirer sur son pays l’attention sympathique des États européens. Sous le gouvernement de M. Affonso Penna, qui s’acheva par la mort de celui-ci en juin 1909, furent entrepris d’importants travaux de ports et de chemins de fer et inauguré le programme de peuplement du sol, le développement du progrès agricole et pastoral. Un des meilleurs collaborateurs de M. Affonso Penna fut M. Miguel Calmon du Pins etAlmeida; ce jeune ministre des Travaux publics, du Commerce et de l’Agriculture poussa au développement des voies ferrées à travers l’intérieur, s’efforçant de relier entre eux des États jusqu’alors isolés.
A la mort de M. Affonso Penna, M. Nilo Peçanha, vice-président de la République, prit le pouvoir pour le restant de la période qui s’achève au 15 novembre 1910. Homme probe et d’énergie, le nouveau président s’efforça de réprimer nombre d’abus, tout en continuant le programme de son prédécesseur : diffusion de l’enseignement, augmentation des voies ferrées, peuplement du sol, développement de l’agriculture. Des élections présidentielles ont eu lieu en mars 1910 : c’est le maréchal Hermes da Fonseca, neveu du premier président du Brésil, et ancien ministre de la Guerre, qui a été élu président à une grande majorité; M. Wenceslau Braz, actuel président de Minas Geraes, a. été nommé vice-président.
VIII. — A ce sujet, il est bon de rappeler que le Brésil est une République fédérale composée de vingt États, un District fédéral (^) et le Territoire fédéral de l’Acre. Ces États sont absolument autonomes; ils forment, en quelque sorte, de petites républiques, ayant leurs présidents et leurs Chambres. Ils ne dépendent du pouvoir fédéral que pour les relations avec
(1) La ville de. Rio de Janeiro et ses faubourgs forme en quelque sorte un territoire neutre sous le nom de District Fédéral, celui-ci se trouve placé non sous l’autorité directe du président de la République, mais sous celle du préfet municipal nommé par le président et placé à la tête du Conseil municipal. Cette nomination doit être ratifiée par le Sénat.
^extérieur, la défense nationale, les questions d’ordre général. Dans chaque État, les municipes forment encore autant de petits centres indépendants, puisqu’ils possèdent leur autonomie en ce qui concerne leurs ressources et administration particulière.
Il est assez difficile de se prononcer sur les avantages ou les
Rio de Janeiro. — Vue partielle : à droite la rue do Ouvidor.
désavantages de cette organisation qui a ses bons côtés. On pourrait peut-être lui reprocher cependant d’avoir déchaîné un véritable fléau, celui de la politique qui, au Brésil, pire peut-être qu’en P^urope, fausse et corrompt tout comme un poison, pénètre tous les milieux sociaux, depuis les plus humbles jusqu’aux plus hauts fonctionnaires de l’État.
IX. — La Chambre des députés est composée de 212 membres dont le mandat est de trois années. Le Sénat se compose de 63 membres, renouvelables par tiers de trois en trois ans ; le
premier tiers est élu pour 9 ans, Tautre pour 6 ans et le dernier pour 3 ans, ceci d’après le chiffre respectif des voix obtenues.
Le président et le vice-président de la République sont élus pour quatre ans; ils doivent être Brésiliens et âgés d’au moins trente-cinq ans. Si le président meurt ou résigne ses fonctions dans le cours des deux premières années, il est procédé à de nouvelles élections; s’il reste moins de deux ans, c’est le viceprésident qui assume le pouvoir jusqu’à la fin de la période présidentielle. En cas de cessation des deux, dans le même laps de temps, les présidents du Congrès et le président du Suprpme Tribunal fédéral devraient assumer le pouvoir. Pour la présidence de la République, comme pour les deux Chambres, les élections ont lieu au suffrage direct. Sont électeurs tous Brésiliens ou naturalisés âgés de vingt et un ans.
La durée de la période présidentielle diffère suivant les Etats. Ainsi, elle est de trois années dans les États d’Alagoas, Sergipe et Goyaz. De cinq ans dans l’État de. Rio Grande do Sul et de c[uatre ans dans tous les autres États, c’est-à-dire Santa Catharina, Bahia, Parana, Sâo Paulo, Rio de Janeiro, Minas Geraes, Matto Grosso, Pernambuco, Parahyba, Rio Grande do Norte, Ceara, Piauhy, Maranhâo, Para et Amazonas.
X. — Dans tout le Brésil, l’orientation politique du parti qui préside aux destinées d’un État est donnée, dans chacun d’eux, par un chef politique unique et absolu. !
Il n’y a pas d’exception; du sud au nord, chaque État possède son chef politique ; celui-ci domine dans nombre de détails de la direction publique, administrative et économique; il a une influence incontestable et incontestée sur le président et les membres du gouvernement de chaque État. Ces chefs politiques, tout comme de simples fonctionnaires, peuvent être destitués par leur parti, tel l’exemple de l’État d’ Amazonas où le chef politique Sylverio Nery a été destitué de sa qualité; cependant, cet État était à peu près considéré comme un. fief des Nery, où plusieurs membres de cette famille s’étaient succédé comme présidents ou chefs politiques.
C’est ainsi, comme le disait également le Jornal de Commercio, que parmi les États formant la grande Confédération brésilienne, il en est qui peuvent être considérés comme inféodés (escravisados, réduits en esclavage, d’après les propres termes
du Jornal de commercio), en raison de ce que ces États obéissent, en tout et pour tout, à certains chefs déterminés; ils peuvent donc être considérés comme de véritables fiefs féodaux; les États du littoral nord, à l’exception de Piauhy et de Maranhâo seraient des États inféodés. Il en est, comme le Ceara, où les membres d’une même famille se relayent continuellement au pouvoir.
XL — Les ministres de l’Union sont au nombre de sept, Affaires étrangères, Finances, Justice, Guerre, Marine, Travaux publics. Agriculture et Commerce; ce dernier ministère, duquel on attend beaucoup, a été créé en 1909; son premier titulaire fut un homme de valeur reconnue et jouissant de l’estime de tous. M. Candido Rodrigues, ancien secrétaire de l’Agriculture de l’Etat de Sâo Paulo, était tout désigné pour la tâche difficile d’organiser ce nouveau département. Il est déplorable que le groupement auquel appartenait cet éminent homme d’État, l’ait contraint, par son attitude vis-à-vis du gouvernement, à donner sa démission.
L’esprit politique est pourtant très tolérant au Brésil, on ne regarde pas aux convictions religieuses ou politiques d’un homme pour lui confier des fonctions importantes.
Les ministres sont, au Brésil, plutôt les secrétaires d’État du Pouvoir exécutif ; choisis et nommés par lui, ils ne dépendent donc pas, ce qui est heureux, d’un caprice ou d’un vote de la Chambre.
Toutefois, l’avènement d’un nouveau président amène des changements parmi les détenteurs de portefeuilles. Ces changements n’entraînent heureusement pas, la plupart du temps, de modifications dans les entreprises commencées sous le précédent gouvernement; celui qui arrive reprend la tâche, là où l’a laissée celui qui se retire, tous se suivent et se complètent, donnant rexem.ple d’une solidarité qui ne se voit pas toujours en Europe où chaque nouveau gouvernement s’empresse de modifier ou détruire ce qu’a fait le précédent. Cela est dû, sans doute, à ce qu’il n’existe pas encore, dans cet heureux pays, de parti politique ayant un programme bien défini.
XII. — On a reproché à l’Empire d’être le règne du népotisme et du favoritisme; il semble que malgré le bon vouloir de certains chefs d’État, tel le D'’ Nilo Peçanha et les bonnes réso-
AU BRÉS.IL
lutions de certains ministres, la République n’ait pas encore pu échapper à ce fléau. MM. les députés et sénateurs se chargent parfaitement de maintenir l’épidémie, leur activité est, à cet égard, considérable en tout temps; ne sont-ils pas sans cesse harcelés par de jeunes politiciens, fils d’électeurs influents ou autres? Il faut le dire, les Facultés de droit fabriquent vraiment trop de docteurs qui, pour un petit nombre d’utiles citoyens, laissent sur la route trop de déclassés. Aussi, on se demande, quand on pénètre dans le cabinet d’un ministre, comment ce dernier peut se livrer à un travail utile, lorsque son bureau est rempli de sénateurs et députés qui viennent prendre de ses nouvelles, recommander quelqu’un, ou causer entre eux, entrant et sortant comme chez eux, sans se faire annoncer, pendant que certaines personnalités venues là pour affaires sérieuses sont tenues, de ce fait, à faire antichambre. Plusieurs ministres ont essayé, mais en vain, de mettre fin à cet abus. Résignés, ils tournent la difficulté en recevant . d’un, côté- de la table une communication sérieuse, et subissant de l’autre un bavardage inutile. Ils en sont quittes pour travailler beaucoup chez eux le soir, et y donner rendez-vous le matin aux personnes avec lesquelles ils désirent s’entretenir sérieusement.
Le Parlement brésilien imitant en cela ses similaires d’Europe, les Latins en particulier, adore gaspiller son temps en interminables discours; les députés, comme les nôtres, se complaisent, en intrigues de couloirs, quand ils n’interviennent pas en faveur de quelques amis. Nombre de fonctionnaires étant renouvelés à chaque changement de ministère, et la faveur prévalant dans le choix des employés, il arrive que certaines administrations sont pourvues de serviteurs souvent ignorants ou tout au moins négligents. Ce qu’il y a de pis, c’est qu’il existe, dans de nombreuses administrations, par exemple dans les chemins de fer, quatre fois plus de personnel qu’il n’en serait besoin.
Malgré ce favoritisme, qui n’est pas particulier au seul Brésil puisqu’il sévit chez nous et ailleurs, il faut bien vite ajouter que le haut personnel gouvernemental reste sain, quoi qu’on ait pu dire. En cela, il y a une différence bien grande à établir entre le Brésil et certains Etats hispano-américains que nous avons .visités, où le parti au pouvoir exploite, sinon le. crédit de l’Etat, du moins les hautes fonctions qu’il occupe, réalisant parfois des
fortunes scandaleuses. Au Brésil, ministres et hauts fonctionnaires descendent du pouvoir les mains nettes et souvent plus pauvres qu’a leur arrivée. Tout ce qu’on peut, en somme, leur reprocher, c’est qu’ils ne sont pas toujours à l’abri de faiblesses al egard des proches et des amis, maladie du caractère brésilien. Ne sont-ils pas latins comme nous!
XIII. — Comme nous l’avons dit, il n’y a pas, au Brésil, à proprement parler, de partis politiques organisés tels que nous les comprenons. Les deux partis en présence ne sont autre chose que des syndicats d’intérêts et de tempéraments divers qui se disputent le pouvoir. Malgré cette absence de partis, les luttes politiques n’en sont pas moins ardentes entre les détenteurs du pouvoir et les aspirants au pouvoir. C’est pour les élections présidentielles qu’on note une certaine organisation pour la lutte électorale; celle-ci est nécessaire, car l’influence des États dans une élection présidentielle est tout à fait considérable, en raison des intérêts régionaux qui entrent en jeu. Certains États voudraient garder le^ monopole de donner des présidents à l’Union par exemple, Sâo Paulo, Minas Geraes, Rio Grande do Sul, Bahia, États dans lesquels la lutte est toujours la plus vive.
,,, pourrait supposer que ces compétitions sont favorables à 1 éclosion de candidatures d’hommes d’une valeur médiocre : on ferait erreur, car, après une lutte plus ou moins ardente, on est toujours tombé d’accord sur le nom d’une personnalité de haute valeur, capable de gouverner sagement et de servir son pavs avec dignité et distinction.
La dernière élection de ce genre a eu lieu en mars 1910. Les deux candidats en présence étaient : M. le maréchal Hernies da honseca, ancien ministre de la Guerre et M. Ruy Barbosa, homme politique de grand talent oratoire. Beux clans, deux partis se formèrent pour défendre ces deux candidatures. Les partisans de M. Ruy Barbosa représentaient la candidature Hernies comme une candidature militaire, candidature de dictature qui,
SI elle aboutissait, devait plonger le pays dans une ère dé desordre et d’anarchie. Le parti qui défendait M. Ruy Barbosa était^ dit civiliste. Une campagne extrêmement ardente fut rn^enée dans tous les États, mais c’est surtout dans l’État de Sao Paulo, centre des civilistes, à Minas Geraes et dans le Rio Grande do Sul, que la lutte fut la plus vive.
Pendant notre voyage a travers les divers États du Brésil, j nous avions, en consultant les autorités, la presse et les prmcrpales personnalités, acquis la certitude du succès du maréchal Hermes, car, là-bas, les opinions se déploient au grand jour, et il était facile de se rendre compte qu’il y avait, de ce côté, une grande majorité. L’événement vint confirmer cette conjecture ; nous rentrions à peine que nous apprîmes la nouvelle de l’élection du maréchal Hermes. Malgré sa réelle valeur, son talent incontestable et incontesté, M, Ruy Barbosa avait contre lui le souvenir de sa manière de faire comme ministre des Finances, lors de son passage au pouvoir pendant la durée du gouvernement provisoire qui prit les rênes du gouvernement après la chute de l’Empire. Plein d’ardeur au travail et pétri de bonnes intentions, M. Ruy Barbosa est, dit-on, abso u dans ses idées, nerveux et irritable; homme aux passions vivesj ^ de style et de langage arrogants, autoritaire au suprême degré, i semble n’avoir qu’un but, absorber ou annihiler tous ses collègues; ceci n’empêche pas M. Ruy Barbosa d’occuper au Parlement une situation prépondérante.
Nous avons eu l’occasion de causer longuement avec le maréchal da Fonseca et nous avouons que ce brillant militaire, à qui l’armée et le pays doivent beaucoup, dont, d’après les exagéra- | tiens des luttes politiques, l’élection équivalait à livrer le pays , aux factions militaires et devait être le signal de troubles graves, nous est apparu comme un homme probe et de bon sens qui avoue n’être pas un profond politicien, mais qui a une grande expérience des hommes et des choses. Ce farouche dictateur a l’allure et le langage d’un paisible bourgeois, plein de scrupules, respectueux de la légalité et de la constitution e dont le plus vif désir est de continuer l’oeuvre de ses prédécesseurs, au milieu de l’ordre intérieur et de la paix extérieure. Le proo-ramme gouvernemental du maréchal est tout à fait civil ; pas°de dépenses inconsidérées, pas d’aventures financières, et fermement et sagement, il gouvernera comme un civil seconde par des hommes de bonne volonté et de haute valeur, comme il I n’en manque pas au Brésil, auxiliaires dont il saura s’entourer I et qui faciliteront sa tâche. Il y parviendra, car il a le double I prestige et du nom historique qu’il porte, celui du marecha ■ Deodoro da Fonseca, son oncle, dont l’épée fonda la République, ||
et de son œuvre personnelle de réorganisateur de l’armée brésilienne. Soldat de race, caractère intègre et rigide, ferme sur la discipline, il s’est révélé aussi bon commandant de la brigade de -police et chef de police du district fédéral, que comme commandant de la quatrième circonscription militaire, celle de Rio de Janeiro, et enfin, comme ministre de la Guerre, un véritable organisateur énergique. Il a montré que, bien que n’étant pas un politicien, il ne manquait pas de souplesse.
On s’est plu à représenter le maréchal Hermes da Fonseca comme animé envers la France de sentiments peu bienveillants ; ces bruits sans consistance ont pris naissance au moment du voyage que le maréchal fit en Allemagne, désigné par le gouvernement de M. Affonso Penna pour répondre à une invitation courtoise de l’empereur. Certes, le maréchal Hermes, alors ministre de la Guerre, fut heureux de l’occasion qui lui était offerte de visiter un pays qui tient une si large place parmi les grandes puissances et dont le développement industriel est colossal, et il rapporta, en plus du souvenir de l’accueil cordial qui lui fut fait, une vive impression de ce qu’il avait vu en Allemagne. C’est là ce qui servit de thème aux interprétations erronées sur les sentiments intimes du maréchal vis-à-vis de la France; on lui reprochait surtout de ne s’être pas arrêté en France, mais comme il nous le répétait encore dans une conversation récente, pendant son séjour à Paris, « mon voyage en Allemagne fut des plus précipités et mes fonctions de ministre de la Guerre ne m’ont pas permis de m’arrêter en France comme je l’aurais désiré : je n’aurais pu y faire que des visites hâtives qui auraient davantage donné lieu à de mauvaises interprétations. Mon sentiment vis-à-vis de la France est celui de tous les Brésiliens imbus dès l’enfance des idées françaises, c’est-àdire un sentiment de vive sympathie et d’admiration; votre langue nous est familière, et c’est dans les livres français que nous .suivons les évolutions du génie humain, ainsi que votre organisation industrielle, commerciale, administrative et militaire. Nous le voudrions que, par tradition et par affinité de race, nous ne poürrions cesser d’aimer votre pays » .
Nous sommes convaincu de la sincérité de ces paroles, d’autant plus que nous avons maintes fois entendu d’autres personnalités s’exprimer de la même façon.; c’est l’apathie et l’indiffé-
rence des gouvernants mises à profit par les jaloux qui occasionnent les malentendus.
XIV. — Comme nous l’avons dit déjà, le Brésil ne manque pas d’hommes de grande valeur pour simplifier la tâche du Pouvoir exécutif et on pourrait remplir quelques volumes avec leurs noms. Parmi ceux qui ont joué un rôle important au Brésil ces dernières années, figuraient les personnalités suivantes I c’est, d’abord, le baron de Rio Branco, actuel ministre des Affaires étrangères, poste dans lequel son habileté et son érudition lui permirent de rendre à son pays les plus signalés services, en concluant d’une façon avantageuse pour le Brésil différents traités de frontières avec ses voisins du nord,, du nord-est et du sud. L’acquisition de l’Acre peut être considérée comme une preuve évidente de sa valeur comme homme d’État. La présence du baron de Rio Branco aux Affaires étrangères- a considérablement augmenté le prestige diplomatique du Biésil .dans les questions internationales. Aussi, le nom de Rio Branco est sincèrement honoré dans tout le Brésil, où il plane au-dessus de toutes les questions de parti ou d ambitions personnelles.
Il faut signaler d’habiles financiers, anciens ministres comme J. Murtinho, Campista, Leopoldo de Bulhoes, Castro Maïa, Lauro Muller, Miguel Calmon, Francisco de Sâ, qui contribuèrent le plus nu développement matériel de la République, en permettant la construction de lignes ferrées, organisant des congrès scientifiques ou des expositions. Paulo de Frontin est, parmi tous les ingénieurs sud-américains, une personnalité, il a attaché son nom à nombre de travaux publics des plus importants : chemins de fer, canalisation, adduction d’eau potable pour l’approvisionnement de Rio j c’est à lui que sont dues la percée et la construction de l’Avenida Central, accomplies en vingt-deux mois. Sampaio Correa est un autre ingénieur de talent et d’énergie, cjui a su mener à bien des travaux fort difficiles, assainissement de la ville de Santos, voies ferrées, etc. Teixeira Soares est un des hommes les plus compétents en matière de chemins de fer. R. Vieira Souto, l’économiste le plus distingué du Brésil, est une des belles figures de l’aristocratie intellectuelle brésilienne; ancien professeur d’économie politique à l’École Polytechnique de Rio, c’est un savant âpre au travail et d une grande culture scientifique.
Son bagage de travaux économiques est énorme, cette personnalité peut être considérée comme une de celles qui dirigent le mouvement progressiste du Brésil. Le gouvernement a su utiliser Factivité de ce savant en le plaçant à la tête de la Mission d’Expansion économique qu’il a envoyée en Europe, ainsi que de la Section brésilienne de l’Exposition de Bruxelles. Ce travailleur infatigable a cependant un grave défaut, c’est une modestie maladive et incurable qui le fait trop s’effacer en toutes choses.
Dans un autre ordre, il nous faut encore signaler deux
Rio de Janeiro. — Avenue et canal do Mangue.
médecins, le D" Oswaldo Cruz, dont nous avons déjà parlé, savant bactériologiste, élève de Pasteur, à qui Rio doit son assainissement, et le D‘’ Vidal Brazil, qui a attaché son nom à la découverte d’un sérum antivenimeux, antidote efficace contre le venin des serpents, découverte précieuse pour la vie des populations rurales. C’est après plusieurs années d’expériences -rigoureuses que le D^ Vidal Brazil, qui est directeur de l’Institut Sérumthérapique de Sâo Paulo, a livré aux populations de l’intérieur trois sérums différents et d’une efficacité certaine. Nous aurons d’ailleurs l’occasion d’en reparler dans un autre chapitre.