CHAPITRE III
I. Organisation de l’armée, composition, volontaires. — IL Le corps de police de Sào Paulo et la mission militaire française. — III. Education des officiers. — IV. Etat de la marine militaire brésilienne, programme naval. — V. Corps des officiers ^e marine, recrutement des marins. Bataillon naval. — VL Les finances du Brésil, comment on les a améliorées. — VIL Excellence de leur situation actuelle, la dette extérieure. — VIII. Recettes douanières, exportations et . importations. -L :IX. Principales nations importatrices, nature de leurs ventes. —X. Développement de l’industrie brésilienne, nature de cette industrie, capitaux employés dans divers Etats, filatures du District Fédéral. — XL Industries les plus importantes.— XII. Protectionnisme. — XIII. Révision du tarif douanier. — XIV. Port et quais de Rio de Janeiro, leur exploitation. — XV. Procédés vexatoires des douaniers.
1. — Comme en général toutes les autres nations de l’Amérique du Sud, le Brésil ne possède pas une armée permanente bien considérable et, de ce fait, les dépenses sont relativement peu élevées; souhaitons pour son budget de ne jamais connaître l’ère des armements à outrance.
Cette armée se compose actuellement de deux éléments : l’armée fédérale proprement dite, répartie sur différents points du territoire, et les troupes de police militarisée que chaque État entretient à ses frais. Le nombre des hommes composant cette police est plus ou moins grand, suivant l’importance et les ressources budgétaires des États. Ces forces réunies s’élèvent à une cinquantaine de mille hommes ; soit, en chiffres ronds, 28.000 hommes de troupes fédérales, 900 élèves des écoles militaires et 1.200 officiers. Cet effectif se compose de deux bataillons de génie (au Brésil il n’y a pas de régiments, sauf pour la cavalerie et l’artillerie), six régiments d’artillerie de campagne et six bataillons de quatre batteries chacune. Chaque régiment d’artil-
lerie se compose de 230 hommes et le bataillon de 190, L’infanterie, dont rarmement est le Mauser modifié, possède quarante bataillons de quatre compagnies chacune composée de 250 hommes. Il n’entre pas, dans ces chiffres, ni le corps des pompiers qui existe dans certains États, ni la garde civile. En cas de besoin, ces forces peuvent être doublées.
Le service obligatoire n’existe pas au Brésil; pendant sa présence au ministère de la Guerre, le maréchal Hermes daFonseca essaya d’établir la conscription, mais devant la résistance de l’opinion publique, il ne voulut pas heurter de front les préjugés et les moeurs. Il tourna la difficulté et, tout en laissant les jeunes gens dans leurs foyers et à leurs occupations, il les amena à l’idée du devoir et du service militaire. Pour cela, il institua dans tous les centres des différents États une sorte de ^ volontariat de manoeuvre, sous le nom de « Tir Fédéral » . Ces sociétés se multiplièrent, elles enrôlèrent tous les jeunes gens de toutes les classes qui y reçoivent en de courtes périodes d’exercices l’instruction militaire nécessaire ; cet enseignement est surtout pratique. Cette organisation, où tous les jeunes gens accourent comme dans une société de sport, mérite les plus grands éloges. Nous avons pu voir à différentes reprises manoeuvrer ces corps de volontaires, ils sont fort bien équipés et armés et leur éducation militaire est bonne. Avec ces volontaires, le Brésil peut, d’un jour à l’autre, mettre 100.000 hommes en première ligne, bien encadrés par les officiers et la troupe.
C’est là une organisation très élastique qui donne au Brésil une armée économique, ne coûtant pas beaucoup plus au budget que l’ancienne armée. Celle-ci d’ailleurs n’a qu’un caractère purement défensif, car la Constitution brésilienne, repoussant tout esprit de conquête, consacre l’arbitrage dans les conflits internationaux. Le pays est divisé en treize inspections militaires, système complété parla création de brigades stratégiques composées de trois armes de mobilisation très rapide.
L’armée, longtemps négligée sous l’Empire, laissait fort à désirer sous le rapport de la cohésion et de la discipline. Le gouvernement de la République a transformé tout cela au point de vue intellectuel et matériel; le corps des officiers est aujourd’hui animé d’un autre esprit. .Le sort des soffiats a été aussi considérablement amélioré ; ceux-ci sont recrutés par engagement
parmi les classes inférieures, nègres, mulâtres, caboclos, etc. Parmi eux, comme parmi les officiers, Pamélioration de la situation matérielle amena l’amélioration de la discipline, si bien que le militaire, en général, jouit de la part du public d’un peu plus de considération. Dans les camps éloignés de l’intérieur cette discipline subit peut-être bien des entorses, mais en raison de la vie menée, il ne faut pas se montrer trop exigeant.
Nous avons dit c[ue chaque État possédait un corps de police absolument instruit et équipé comme les troupes fédérales. Le chiffre des effectifs varie de 5.000 hommes, qui est celui des États de Sâo Paulo, Rio Grande do Sul et District fédéral, à 200 et 500 hommes comme dans ceux de Parahyha, Espirito Santo, Goyaz et Matto Grosso. D’autres États possèdent de 800 à 2.500 hommes.
II. — Parmi ces corps de police, celui de Sâo Paulo figure de beaucoup au premier rang. C’est une troupe de plus de 5.000 hommes admirablement bien équipée et instruite par une mission d’officiers français. La police pauliste a l’allure des plus martiales et manoeuvre comme les meilleures troupes européennes, auxquelles elle ne le- cède en rien sous le rapport de la discipline, bien au contraire. Aussi l’État de Sâo Paulo est-il fier de sa police et à juste titre, et de même le gouvernement fédéral, qui n’est pas fâché que les étrangers de marque voient évoluer ces troupes de premier ordre.
Il ne faut pas voir dans ces appréciations l’expression d’un chauvinisme étroit: certes, nous sommes satisfait de ce résultat obtenu par des officiers français, mais, nous ne pouvons être accusé de partialité, car soit par écrit ou dans des conférences, nous avons maintes fois signalé l’armée chilienne comme la mieux entraînée et la mieux instruite de l’Amérique méridionale, quoique absolument dressée à l’allemande par des officiers allemands. C’est pourquoi, bien avant l’arrivée de la Mission militaire française à Sâo Paulo, il existait dans les sphères gouvernementales de Rio de Janeiro des influences disposées à confier la réorganisation de l’armée fédérale à une mission militaire allemande. Sans que depuis il y ait eu revirement, d’autres influences se sont élevées contre ce projet ; les forces en présence étant à peu près égales, le statu quo peut subsister indéfiniment.
Qu’il nous soit permis de dire ici que l’éducation des troupes brésiliennes par des officiers allemands ne nous paraît pas devoir donner de bons résultats, mais, au contraire, faire naître de graves difficultés. Le tempérament du Brésilien ne ressemble en rien à celui du Chilien, il est bon enfant, mais fier et susceptible à l’excès ; il a l’épiderme chatouilleux du soldat français, on obtiendra tout de lui par la douceur et la persuasion, rien ou pirè, en le brusquant ou en le brutalisant. Les méthodes allemandes d’instruction militaire, brutales et rigides, la morgue et le manque de souplesse des officiers instructeurs qui commencent même en Allemagne à provoquer la critique des Allemands pourtant militarisés, ne peuvent en aucun cas convenir au Brésil. On a dit du soldat russe qu’il fallait le tuer deux fois pour le faire tomber ; nous dirons ; tuez un Brésilien, mais ne le frappez pas ! Nous le répétons, qu'on ne voie pas là un sentiment de mesquin chauvinisme que nous sommes incapable de ressentir ; toutes les grandes nations européennes luttent pour leur expansion économique, toutes cherchent à faire admettre leur prépondérance industrielle ou commerciale ; les chances sont les niêmes pour toutes ; tant pis pour celles qui ne savent pas en profiter et se laissent devancer; mais si le Brésil veut tôt ou tard procéder à la réorganisation de son armée et ne veut pas faire appel à nos officiers, il serai! préférable qu’il confiât l’éducation de ses hommes à des Italiens ou à des Danois, mais en aucun cas à des officiers allemands : l’expérience pourrait être mauvaise.
III. — L’éducation militaire des officiers est donnée au Brésil par trois écoles militaires, celles de Rio de Janeiro, de Rio Grande do Sul et de Ceara; il y en a plus, à Rio, une École supérieure de guerre. Les élèves de cette dernière École sont officiers, ceux de la première sont des cadets. Ces Écoles sont installées en des édifices appropriés, bien organisées et pourvues d’un bon matériel et de tout ce qui est nécessaire à l’enseignement militaire, du moins en ce qui concerne Rio et Porto Alegre, car nous n’avons pu visiter celle de Ceara. Dans ces établissements, les jeunes gens de bonne volonté peuvent apprendre quelque chose, mais les cours étant un peu longs, il semble qu’un certain nombre d’élèves ne les complètent pas; cela est au Brésil commun à toutes les branches d’enseignement, sauf peut-être pour le droit où l’on n’est peut-être pas assez rigoureux. Les
directeurs de ces Écoles militaires, qui sont généraux ou colonels, de même que les officiers inspecteurs et professeurs, ont souvent fort à faire pour modérer la turbulence naturelle et l’ardeur juvénile de leurs élèves, qui, sans doute en raison du climat, ont parfois la tête un peu chaude.
Pendant longtemps les écoles militaires se considéraient assez comme des facteurs politiques influents dans l’État, elles durent même être fermées pendant quelque tem.ps sous la présidence de M. Prudente Moraes, et il est étonnant qu’elles n’aient pas occasionné plus d’embarras au gouvernement par leur fanatisme et leur insubordination; mais là encore d’importants progrès ont été réalisés.
Les élèves qui sortent en bonne place de l’École Militaire entrent comme officiers dans l’armée ou à l’Académie de Guerre. Les élèves de cette Académie ne dépassent pas une centaine, car ce sont les élèves appliqués et ayant réellement du talent, qui y sont admis. Ceux qui complètent et emploient bien les cours de quatre à cinq ans de cette Académie sont certainement de bons théoriciens, mais il est possible qu’ils n’aient acquis que peu de pratique. Les officiers qui sortent de cette école possèdent en général une vaste érudition et une bonne éducation militaire, si bien que l’armée brésilienne possède nombre de généraux et d’officiers supérieurs de grand mérite. Toutefois, en raison de ce que les effectifs sont très disséminés dans tout le Brésil, les chefs ne peuvent disposer de grandes unités, et la capacité militaire de ces officiers doit forcément se limiter aux connaissances théoriques, à la bravoure, et aux connaissances des exercices tactiques dans les places d’armes et à la caserne.
En résumé, si, pour l’éducation militaire et pour la discipline, les troupes brésiliennes ne peuvent être comparées aux premières forces militaires de l’Europe, telles qu’elles sont, elles suffisent à faire respecter leur pays aux conditions actuelles de la paix dans le Sud-Amérique. Bien armés, bien vêtus, les soldats brésiliens sont bons et si dans le rang ils laissent un peu à désirer comme instruction, on peut en revanche leur demander des efforts considérables. On leur a vu accomplir dans des régions dépourvues de communications des raids incroyables et avec des vivres insuffisants. Leur caractéristique est- la sobriété et l’endurance. D’après certaines observations, l’armée se recrute,-
rait davantage dans les États du Nord et dans celui de Rio Grande do Sul, plutôt que dans ceux du centre. Dans le Rio Grande, la population a de tout temps été plus énergique et belliqueuse.
IV. — Dans un pays qui possède une extension maritime de plus de 8.000 kilomètres, la marine a naturellement appelé l’attention et les soins du gouvernement. Sous le règne de dom Pedro, qui portait le plus grand intérêt aux progrès de la flotte, celle-ci était une des plus fortes de l’Amérique du Sud; sa décadence commença dans les premières années de Pavènement de la République. Les premiers gouvernements la renforcèrent cependant de quelques bonnes unités, mais la révolte navale qui éclata en 1894 porta à la marine brésilienne un coup funeste, car, pour en finir avec cette rébellion, le gouvernement n’hé^ sita pas à sacrifier l’escadre, et le président Prudente Moraes interrompit Complètement l’exécution du programme naval. Jusqu’en 19061e BrésiL maintenait une marine militaire modeste et nullement proportionnée à l’énorme extension de son littoral. A partir de cette époque, il dépensa une grande activité dans l’exécution d’un vaste programme naval organisé par l’amiral Alexandrino de Alencar, actuel ministre de la Marine; un certain nombre de navires furent commandés en Angleterre : 3 cuirassés de 22.250 tonnes, genre Dreadnought; 3 croiseurs cuirassés de 9.700 tonnes; 6 destroyers et 12 torpilleurs. Le premier des formidables cuirassés, le Minas Geraes, a été livré il y a peu de temps et les autres le seront prochainement.
Les États voisins du Brésil semblent vouloir s’alarmer des commandes de navires de guerre faites en Europe par le Brésil qui, disent-ils, s’arme à outrance. Il y a là une grande exagération de la presse, car la marine brésilienne s’était laissé devancer par les marines du Chili et de la République Argentine, qui firent de notables sacrifices pour l’acquisition d’importantes unités navales. Sans porter ombrage à personne, le Brésil a raison de vouloir s’affirmer comme puissance navale; en raison de l’étendue de son littoral, il lui faut non de nombreuses, mais de fortes escadres, dans la prévision d’un avenir aux exigences multiples; il doit surtout assurer l’homogénéité de la Confédération Brésilienne et c’est pourquoi le gouvernement fédéral doit, dès à présent, parer à toute éventualité.
IL existe actuellement au Brésil trois arsenaux maritimes, l’un à Rio, où peuvent travailler 2.500 ouvriers, un autre à Para et un troisième à Ladario, sur le Paraguay, dans l’État de Matto Grosso; le grand port militaire se trouve situé à l’Ilha Grande, près de Rio de Janeiro.
V. — L’École navale brésilienne est située dans l’île des Enxadas. Le corps des officiers et aspirants de la marine est fort considéré; il est composé d’éléments excellents empruntés aux classes supérieures, généralement instruits, adroits, bien élevés; on y compte nombre d’officiers très distingués. L’effectif de la marine brésilienne est d’envirou 4.000 hommes avec 465 officiers de tous grades, dont 1 amiral, 2 vice-amiraux, 10 contre-amiraux, 20 capitaines de vaisseau, 40 capitaines de frégate, etc. Comme on le voit, les cadres de la marine sont un peu surchargés de hauts gradés. Les élèves de l’École navale suivent différents cours et sortent avec le brevet de guarda marinha ou aspirant; ils sont aussitôt envoyés sur des navires afin d’y acquérir des connaissances pratiques.
Le corps des marins est constitué par enrôlements volontaires et par les élèves de l’École des Mousses (École de Aprendizes Marinheiros). Il y a une école d’apprentis marins dans chaque État du littoral, plus une école pour tous travaux manuels nécessaires aux constructions navales. Ces écoles de moüsses sont une excellente institution; outre qu’elles fournissent à l’État d’excellents marins, elles sauvent de la misère et du vice bon nombre d’enfants orphelins ou de familles pauvres, ou encore des enfants de dix ans et au-dessus ramassés errants dans les rues. Bans ces écoles bien outillées, analogues, proportion gardée, à celles de nos enfants de troupe, les enfants apprentis marins reçoivent une instruction plus qu’élémentaire, notions de géographie, arithmétique, droit civil, histoire élémentaire, dessin et divers métiers utiles à des hommes de mer.
Ils sont également instruits dans le maniement du canon de marine, les signaux maritimes, etc. L’École des Apprentis marins rend doublement service au pays, en formant des marins et des hommes pour la vie civile.
Il ne faut pas omettre de signaler le Batalhao naval, troupe de débarquement, institution analogue à celle de notre infanterie de marine; c’est bien la meilleure troupe du Brésil; ce bataillon
est composé en majorité d’hommes de couleur, sortis de l’Ecole des mousses; ces hommes sont fort bien entraînés et d’apparence réellement martiale. Nous avons vu plusieurs fois défiler ce bataillon et, vraiment, à voir l’expression de ces visages bronzés ou cuivrés, l’allure déterminée des 600 hommes qui composent cette troupe d’élite, on a l’impression que ce sont là des gaillards sur lesquels on pourrait compter en cas de besoin. Ce corps a d’ailleurs donné, à diverses reprises, des preuves de courage et d’énergie.