‹ Au Brésil: De l'Uruguay au rio São FranciscoChapitre 21 sur 69 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

CARACTÈRE, USAGES ET MŒURS

I. Eléments ethniques constituant le peuple brésisilien, phases d’évolution. — IL Caractère d’Etat à Etat. — III. Caractère et qualités du Brésilien. — IV. Sentiments hospitaliers. — V. Défauts du caractère brésilien, indolence et apathie. — VI. La politique et le jeu. — VIL Manière de vivre. — VIII. Goût de l’élégance et de l’hygiène. — IX. Divertissements populaires, processions. — X. Le clergé, son influence, les « irmandades ». — XL Instruction publique, enseignement supérieur et secondaire; enseignement secondaire libre. — XII. La presse, principaux journaux.

Avant de pénétrer dans chacun des États du Brésil, il nous semble utile de dire quelques mots des Brésiliens en général; il est bon, lorsqu’on arrive dans un pays en commerçant, en émigrant, voire en touriste, de connaître tant soit peu le caractère, les qualités et les défauts de ses habitants.

Le peuple brésilien est issu de trois éléments ethniques, le blanc, l’indien et le nègre, qui, dès le commencement de l’occupation du Brésil, se repoussant dans certains endroits, se rapprochant dans d’autres, formèrent, plus tard, par des croisements, un type nouveau. De la situation de chacun de ces élénients en face les uns des autres, dans les diverses phases de l’histoire coloniale, résulte l’évolution à laquelle obéit le peuple brésilien dans sa constitution.

Dans la première phase, nous voyons le Portugais; il occupe la place prédominante, c’est le conquérant qui s’impose, qui domine, étendant peu à peu son pouvoir à la suite de rudes combats avec les indigènes. L’Indien soutient la lutte avec le conquérant et révèle son tempérament belliqueux, qui forme le fond de son caractère, il attaque et se défend, cédant le terrain pouce par pouce devant la force de l’armement; il repousse, méfiant, les avances de la civilisation qui le pourchasse. Le

nègre nouveau venu, importé des côtes d’Afrique, passif et obéissant, regarde en spectateur indifférent la scène qui se déroule sous ses yeux. Dans cette première phase, il existe donc au Brésil trois races isolées dans leur action sociale; mais cet état de choses ne dure pas. Soit par la force, soit par le résultat des efforts persévérants des Jésuites à catéchiser les Indiens, soit par résignation, ces derniers se rapprochèrent des Portugais et la haine contré l’envahisseur se fondit dans des alliances multiples qui produisirent l’élément métis. D’autre part, comme résultat de la longue cohabitation du nègre avec le blanc, l’Africain, résigné à son état servile, produit un nouveau facteur, le mulâtre.

Au XVII® siècle, l’agrégation de ces. trois races est complète et on les voit combattant ensemble pour une même cause dans la lutte contre les Hollandais qui avaient occupé le littoral nord ; noirs et Indiens sont devenus, dans cette seconde phase, des auxifiaires dévoués et énergiques. Puis l’évolution des trois races continue à s’acheminer lentement par de multiples croisements à la fusion de ces races qui doit produire, un type nouveau. Dans un pays en grande partie tropical, l’alliance intime du conquérant avec les deux races tropicales avec lesquelles il se trouvait en contact fut nécessaire, il en résulte une population vigoureuse appropriée au climat de la zone torride. Le type du Brésilien généralement donné par le produit physiologique des croisements et qui est aussi considéré comme un produit non croisé, mais rendu différent par les conditions du milieu, commence à apparaître avec son caractère propre, distinct de celui des autres époques, au moment où se révèlent les bandeirantes paulistes qui, dès le milieu du xvii® siècle, s’internent dans l’intérieur, explorant les sertoes (i) les plus éloignés des États de Minas Geraes, Goyaz et Matto Grosso.

Dans cette troisième phase, le Brésil n’est plus le point de réunion de trois races distinctes, c’est la patrie d’un peuple neuf qui se forme, montrant un caractère particulier où se révèlent les facteurs ethniques de son élaboration. Ce peuple tient de l’Européen le goût du progrès, de l’étude; de l’Indien le tempérament fougueux et l’exaltation des passions; du noir, l’indolence et l’intensité des sentiments affectifs. Issu d’un même berceau,

(1) Sertao au singulier, mot intraduisible qui signifie pays à peine exploré et peu habité.

CARACTÈRE, USAGES ET MŒURS

ce peuple ne tarde pas a ressentir le sentiment puissant de la nationalité qui le pousse aux actes héroïques^ depuis les tentations d’émancipation du régime colonial jusqu’à l’indépendance proclamée le 7 septembre 1822.

La supériorité de la race blanche, son pouvoir absorbant et les croisements successifs ont réduit à rien l’influence du nègre et de l’Indien, remplacés par les métis que des croisements répétés à 1 infini ont presque identifié au blanc de pure race, duquel ils possèdent les qualités supérieures d’intelligence et de caractère.

Cette fusion des divers éléments ethniques, dans la formation

Rio DE Janeido. — Quitancleiros, mai-chands de légumes italiens et portugais.

du type, brésilien ne s’est pas effectuée partout de la même façon; la transformation rapide dans certains endroits le fut beaucoup moins dans d’autres, suivant la subordination plus ou moins longue de l’un quelconque des éléments originels. Dans deux ou trois États du nord où les noirs étaient fort nombreux et où ils semblent encore s’être rencontrés depuis l’abolition de l’esclavage, cette transformation en un type unique est beaucoup plus lente.

n. — A ce sujet, un fait frappe le voyageur qui parcourt les différents États : c’est qu’il existe entre eux ce qu’on pourrait nommer une certaine rivalité politique et administrative; cette rivalité est accentuée par les différences de caractère, les usages,

les coutumes, l’éducation, les aspirations et surtout la composition de la population d’État à État. On a dit que ces différences étaient occasionnées dans le sud, par l’élément étranger immigré; c’est là une grande erreur, car ces différences se notent davantage dans les États du nord, où il n’y a jamais eu de courant d’émigration.

Quelle différence ne note-t-on pas, entre l’habitant de l’État de Sergipe très métissé, homme à la physionomie large, d’aspect peu robuste, mais actif et intelligent, parlant d’une voix métallique où les m abondent; accent et voix tout à fait différents du ton légèrement guttural et sentencieux de son voisin l’habitant de Bahia. Ce dernier, brun, de traits réguliers, est gai, expansif, intelligent et loquace. Quelle différence surtout entre le Pernambucain, fier, hautain, tant soit peu tapageur mais bon garçon, orgueilleux de sa ville qu’il nomme la Venise brésilienne, et les métis endurants et patients, plus soumis et plus humbles, ses voisins de l’intérieur du Parahyba et du Rio Grande do Norte, qui ont à lutter avec les conditions d’existence plus rudes !

C’est par un travail lent et persévérant que le caractère du peuple brésilien s’éloigne de plus en plus des influences de son origine ethnique, l’aventurier portugais, l’Indien Tupy et les multiples croisements entre les premiers et les noirs africains. Cependant, il semble que le type d’aujourd’hui n’est pas encore le type définitif, l’évolution n’est pas encore achevée; le Brésil progresse et se développe, mais, malgré ses 23 millions d’habitants, il manque de bras pour exploiter son immense territoire et, depuis nombre d’années, il reçoit un double courant d’émigration du sud et du nord de l’Europe; Italiens, Allemands, Polonais qui viennent s’associer aux luttes, aux fatigues et aux progrès du peuple brésilien, fusionnant également avec celui-ci. De toutes ces origines est sorti le Brésilien par excellence, le type d’aujourd’hui, mais du nouveau courant surgira bientôt le Brésilien de demain auquel est réservé un grand rôle dans l’histoire de son pays, dont le présent fait pressentir les grandes destinées.

Il n’y a pas, au Brésil, une véritable aristocratie de sang; la société se divise en deux courants principaux, l’un politique, l’autre commercial. Il n’existe aucun esprit de division entre les diverses classes et même pendant l’époque coloniale et sous

CARACTÈRE, USAGES ET MOEURS

l’Empire on y remarquait très peu de ces distinctions avilissantes établies par le gouvernement espagnol dans l’administration de ses colonies. Cet avantage était le fruit de la nécessité plutôt que d’un sentiment d’équité ou d’humanité de la part de la métropole, il est facile de s’en apercevoir en lisant quelques dispositions réglementaires qui prouvent clairement que si les Portugais avaient cru pouvoir conserver aux blancs purs la prépondérance, ils eussent, comme en Espagne, établi ce système par des lois. Les deux clans ou courants que nous avons désignés composés, l’un, des employés et des fonctionnaires de toutes catégories du rouage politique, l’autre des négociants et industriels avec leurs innombrables divisions et subdivisions, étouffent et laissent dans l’ombre toutes les autres fractions.

ni. — Le Brésilien en général possède de belles qualités naturelles. Sous le rapport de l’intelligence, il ne le cède à personne, s’assimilant facilement toute nouvelle production scientifique et intellectuelle que l’éducation jette en pâture aux assoiffés de savoir. Le fond de son caractère est une grande douceur, il a horreur de la violence; il est simple, courtois et poli dans ses relations, mais on note chez lui une légère teinte de mélancolie, un caractère doux et triste, réservé plutôt, caractère apparent dû surtout au climat, à la race et aux coutumes sociales. Il ne semble guère avoir de préjugés sociaux ni religieux. C’est en effet un trait saillant chez le Brésilien, que son caractère profondémentdémocrate; il reçoit, il serre la main à tout le monde, qu’on soit blanc ou noir, qu’on figure en haut ou en bas de l’échelle sociale; il semble avoir la pose en horreur et surtout il n’aime pas l’étiquette ; les plus hauts magistrats et fonctionnaires de la Confédération sont accessibles à tous et font montre de la même simplicité avec tous. Cela de la manière la plus franche et la plus cordiale.

Pour peu qu’on soit étranger et muni pour lui d’une lettre de recommandation, le Brésilien .fera tout son possible pour vous être agréable. Il n’y a pas d’homme plus liant que lui, et l’on n’en finit pas, sans pourtant les chercher, de présentations, de compliments et de poignées de main. Entre Brésiliens, l’accolade qui se donne dans la rue aussi bien que partout ailleurs remplace la poignée de main chez des amis plus intimes, elle comporte comme accompagnement de petites tapes réciproques dans le

dos. Cette coutume, que certains voyageurs plaisantent à tort, dénote les sentiments vifs et expansifs du Brésilien.

IV. — On a maintes fois parlé des sentiments hospitaliers des Brésiliens, c’est là, en effet, le trait le plus saillant de leur caractère bienveillant. Cette hospitalité est telle qu’il est difficile pour celui qui ne l’a pas reçue, d’en imaginer la délicatesse et la cordialité. Cela s’observe particulièrement dans les fazendas (fermes, exploitations rurales) de l’intérieur, où chacun s’ingéniera à prouver à l’hôte étranger qu’il est le bienvenu et qu’on lui est reconnaissant d’accepter cette hospitalité. A peine arrivé, on vous questionne sur vos goûts, sur vos préférences; on s’ingénie à aller au-devant de vos désirs . Cette hospitalité n’est pas indiscrète; au bout de deux jours on ne s’inquiète plus de vous que pour s’informer si rien ne vous manque, si vous êtes satisfait, ou pour vous proposer quelque plaisir nouveau. Peut-on rêver meilleur accueil ? Celui-ci apparaît tellement sincère, qu’au lieu de se trouver confus d’être ainsi choyé comme un vieil ami, le voyageur finit par trouver cet accueil tout naturel. Nous avons reçu l’hospitalité dans les campos Argentins, au Chili, au Pérou, et cela d’une façon très large, mais au Brésil nous nous sommes sentis plus chez nous que partout ailleurs. C’est surtout à 1 intérieur qu’il faut aller juger de L’hospitalité brésilienne.

Le Brésilien apparaît comme remarquablement tempérant, surtout dans les hautes et moyennes sphères; à table, les plats sont nombreux, mais il mange et boit avec modération et généralement il ne boit que de l’eau.

— En échange de ces nombreuses qualités l’habitant du Brésil n’est pas sans avoir quelques défauts ; le contraire en ferait un être exceptionnel. Il semble assez porté à la médisance, non par méchanceté, car le fond de sa nature est excellent, mais il aime les commérages sur le compte de son prochain, il adore surtout faire des discours. Puis, ce qu’il y a de certain c’est qu’il est indolent à l’excès, surtout sur le littoral et au nord du pays; ce qui frappe le plus à Rio et dans les grandes villes, c est cette indolence inaltérable, cette propension à remettre toute chose au lendemain, à manha, telle est l’expression presque consacrée. Les gens pressés, c’est des Européens qu’il s’agit, doivent apprendre à être patients, à ne brusquer rien ni personne s’ils veulent aboutir. La conséquence logique de cette indolence est une

CARACTÈRE, USAGES ET MOEURS

certaine indifférence apparente, le Brésilien se laisse aller, se laisse vivre. Il semble ignorer le prix du temps, on dirait qu’il n’a jamais rien à faire, et cependant ses affaires marchent régulièrement, les journaux paraissent exactement, les trains partent à l’heure. En somme, au Brésil on s’agite lentement et cependant il se fait à Rio et dans toutes les grandes villes, beaucoup d’affaires et de [grandes affaires, mais elles se font un peu partout sans grand apparat.

Peut-on reprocher au Brésilien son indolence? Non, car elle n’est que le résultat du climat. Dans tous les pays chauds on constate ce manque d’énergie intermittent. Cela est si vrai, que ■dans les États du Sud où la température est plus fraîche, par exemple à Sâo Paulo, les habitants sont plus actifs, plus remuants. Comme résultante, on note chez les Brésiliens cultivés ou non, une sorte de philosophie exaltée et enthousiaste ; pour les grandes comme pour les petites choses, quand un fait les passionne, ils s’abandonnent avec toute la fougue du méridional; malheureusement, l’oubli suit de près cet enthousiasme momentané, il est toujours sincère, mais très vite on retombe dans l’apathie native.

Lorsqu’on observe cette indolence habituelle, on se demande comment le Brésil a pu atteindre si vite son développement présent qu’il faut admirer ; mais il faut dire à la vérité que le développement de ce beau pays aurait atteint un développement encore plus remarquable, si l’on ne sentait pas chez la plupart de ses enfants un certain manque de constance et de fermeté de caractère. On 'Croirait que le Brésilien ne veut contrarier personne; en voulant parfois voir trop grand, il manque souvent de précision dans les idées et ne sait pas ou ne veut pas toujours distinguer la valeur relative des hommes et des choses.

VI. — On note chez les Brésiliens au moins deux passions prédominantes : la politique et le jeu. La politique qui vicie tout, fausse tout, et atrophie toute idée large, a pris dans les préoccupations et dans les occupations de tous, une place vraiment trop grande. Si le Brésil progresse et doit continuer à progresser en •dépit de tout, on peut affirmer, et en France nous sommes dans le même cas, que ce fait est exclusivement dû aux hommes de bonne volonté, à ceux qui travaillent indifférents aux mesquines combinaisons de lapolitic|ue.

Il y a dans tout le Brésil un grand nombre de loteries autorisées par les États, outre celle de la Capitale Fédérale. Quoiqu il y ait des tirages chaque jour, ces loteries font d’excellentes, affaires, car tout le monde achète des billets. En outre, pour satisfaire à la passion du jeu dont sont animés bon nombre de Brésiliens, il y a à Rio des maisons de jeu de toute catégorie qui, traquées par la police avec la plus grande rigueur, n en continuent pas moins à vivre et à prospérer. Il est vrai que la plupart se sont constituées en clubs pour être un peu tranquilles; ces prétendus clubs sont ouverts à tout le monde, on y rentre sans formalité, on ne vous demande que de jouer. Il y a des clubs et des maisons de jeu jusque dans la plupart des petites villes de l’intérieur; tous ces établissements développent encore, si possible, Famour du jeu dans les classes populaires et moyennes.

VII. — Les familles sont au Brésil généralement fort nombreuses, il n’est pas rare d’en voir composées de huit, dix et douze enfants. Ces derniers ont pour leurs parents beaucoup d’affection; le père est respecté, il vaque d’ailleurs toujours à ses affaires, mais la mère, toujours trop indulgente, est un peu tyrannisée par tout ce petit monde. On mène généralement la vie de famille encore un peu patriarcale surtout dans l’intérieur. On se lève ordinairement de bonne heure, surtout à Rio de Janeiro où les tramways électriques rapides et commodes, circulent toute la nuit, sillonnant les principales rues de la ville et reliant les faubourgs les plus éloignés au centre de la capitale.

A 9 ou 10 heures on déjeune, et l’on dîne à 5 ou 6 heures; les habitants de la ville ne paraissent pas se livrer longtemps aux douceurs de la sieste; à ce sujet, l’Européen s’étonne devoir les habitants travailler aux heures les plus chaudes de la journée, on va surtout au bureau de 10 heures à 4 heures du soir.

En général, dans tout le Brésil, les dames sortent assez rarement; dans les rues, les hommes sont en grande majorité, le beau sexe n’est guère représenté que par les étrangères et les femmes du peuple. Il y a quelques années, à Rio même, on trouvait peu de femmes parmi la foule élégante qui encombre, de 2 heures à 5, la rua do Ouvidor qui reste toujours, quoi qu’on dise, une sorte de salon pour la capitale; il n’en est plus de même aujourd’hui, on y trouve, ainsi que sur la superbe

CARACTÈRE, USAGES ET MŒURS 103

Avenida, un grand nombre de dames habillées, pour la plupart, de toilettes du meilleur goût. Dans les villes de Tintérieur, les femmes vivent quelque peu cloîtrées, suivant la coutume coloniale ; heureusement pour elles les habitations ont toujours des fenêtres sur la rue, car, dès l’après-midi et bien avant dans la soirée, on peut voir jeunes et vieilles accoudées à leur fenêtre, d’où elles suivent le mouvement de la ville. C’est là leur principale distraction.

VIII. — Les Brésiliens de la meilleure société, ceux des classes moyennes et tous en général, lorsqu’ils en ont les moyens, adorent être bien vêtus; aussi, portent-ils toujours des vêtements d’une coupe irréprochable. Toutefois, l’étranger s’étonne de voir porter, malgré la chaleur, des costumes de drap noir ou de fantaisie que les habitants semblent préférer, ainsi que les chapeaux de feutre ou de soie. Ils ne paraissent pas se soucier des conditions nécessaires à la vie facile dans les pays chauds. Ils ne semblent même pas s’en apercevoir ni ressentir les effets d’une conduite aussi illogique. Les vêtements blancs ou de coutil sont réservés pour l’intérieur, c’est tout juste si on ne regarde pas avec compassion ou moquerie les étrangers qui circulent complètement vêtus de blanc. Les dames, par contre, font contraste avec le sexe fort ; jeunes filles et enfants portent presque toutes des toilettes blanches ou claires. Dans les faubourgs pauvres des villes de l’intérieur, on voit fréquemment de petits enfants nus; ceux-là, au moins, vivent d’accord avec le climat.

Le Brésilien, principalement celui des classes cultivées, prend grand soin de l’hygiène du corps; il est rare que tous les matins il ne prenne pas un bain ou une douche froide; ceci ne manque dans aucune maison un peu aisée. Il porte du linge blanc toujours irréprochable, malgré le prix élevé du blanchissage; des bottines si reluisantes qu’elles en paraissent vernies, car il les fait cirer deux ou trois fois par jour. Aussi, Bio de Janeiro et les grandes villes sont-elles le pays béni des cireurs (engraxates), généralement italiens et hommes de couleur, qui se font de bonnes journées. Dans toutes les villes un peu importantes, on trouve de ces cireurs; dans les centres de second ordre de l’intérieur, ce sont des enfants. Aussi, quand on revient à Paris après un séjour au Brésil, on trouve que les cireurs y font beaucoup défaut et ceux qu’on parvient à rencontrer de

loin en loin sont loin d’être aussi experts parce que moins entraînés.

IX. — Dans la majorité des États, les divertissem’ents publics consistent presque exclusivement dans les cinématographes qu’on rencontre maintenant un peu partout, puis dans les cérémonies religieuses. Certaines régions voient peu de compagnies dramatiques ou autres, et, en tout cas, les théâtres ne sont guère accessibles à la généralité du populaire. Si les séances théâtrales sont rares, les cérémonies sont fréquentes. Presque tous les dimanches il y a procession, surtout à Bahia et à Maranhâo ; quand elles sont solennelles, elles sont suivies par les meilleures familles de l’endroit, mais, en général, elles le sont surtout par les classes inférieures et particulièrement par les gens de couleur, pour qui ces processions ont un grand attrait. On ne note pas, en général, d’excès religieux dans les classes cultivées. Ces processions sont surtout remarquables par le nombre de foguettes, pétards et fusées qu’on y fait partir, car il n’y a pas au Brésil de manifestation de plaisir sans pétards. Pendant la procession, les fusées éclatent à tout moment ; à chaque détonation, tout le monde agite au-dessus de sa tête ombrelles, parapluies et mains, pensant éviter ainsi le choc trop brutal des baguettes qui retombent.

X. — Depuis l’avènement de la République, qui décréta la séparation des Églises et de l’État, le clergé ne semble plus. avoir grand empire sur les principales classes sociales et il ne paraît pas qu’il puisse remonter le courant. A part les basses sphères de la société, le peuple grossier, ignorant et superstitieux, qui adore les cérémonies tapageuses, les processions agrémentées de feux d’artifices et de pétards, d’exhibitions carnavalesques, le Brésilien apparaît, sinon incroyant, du moins indifférent. Autant que nous l’avons pu constater nous-même, la religion, au Brésil, est presque réduite, du moins en ce qui concerne la partie mâle de la population, à quelques formes extérieures. Dn tramv^ay passe- t-il devant une église, croise-t-on un convoi funèbre, rencontre-t-on une croix, chacun avec respect se découvre et s’incline autant de fois que le fait se reproduit; mais le dimanche, dans les églises si nombreuses, on aperçoit bien peu d’hommes.

Le clergé se recrute très difficilement au Brésil. A l’heure actuelle, sauf pour le haut clergé qui semble, en général, digne

CARACTÈRE, USAGES ET MOEURS

et bien choisi, la profession ecclésiastique est très délaissée comme ne donnant plus de prestige dans la société ni de ressources suffisantes, les privilèges, les grosses prébendes et les rétributions accordées par l’Empire ayant été supprimés avec la loi qui rendait à l’Église sa liberté. Les séminaires étant désertés malgré tous les efforts, car les familles les plus croyantes même s’opposent à laisser suivre la carrière religieuse à leurs enfants, on voit en activité' de service, surtout dans les grandes villes, un grand nombre de prêtres étrangers, principalement des Italiens. En même temps que des colons pour l’agriculture, l’Italie fournit au Brésil des recrues pour l’Église.

Une institution originale et caractéristique existe au Brésil sous le nom d’Irmandade ou de Confraria. Ces sociétés, qui sont en quelque sorte des associations cultuelles, possèdent généralement de grandes ressources : elles sont propriétaires d’immeubles et souvent même des églises et chapelles, d’autres fois elles n’en ont que l’administration. Dans tous les cas, les « irmandades » doivent être renseignées et ont la haute main sur tout ce qui se fait, elles dépensent des sommes considérables pour l’arrangement des églises et pour certaines fêtes. Le pouvoir exercé par ces riches confréries entre quelquefois en conflit avec celui de l’un ou de l’autre évêque, qui alors met une ou plusieurs églises en interdit. Ces évêques humiliés, elles prêtres qui vivent chichement d’un petit troupeau de dévots choisis accusent les irmandades de désorganiser l’Église et d’être les instruments de la franc-maçonnerie. Quoi qu’on dise, ces sociétés composées de personnalités respectables et influentes sont à la tête de la plupart des grands établissements de charité ou d’assistance publique. Nous avons visité nombre d’hôpitaux gérés par ces confréries, et nous devons avouer que beaucoup d’établissements européens sont loin de posséder le matériel moderne, laboratoires, salles d’opération et de visite, que possèdent ces établissements entretenus par la charité publique, lesquels, sous le rapport de l’ordre et de l’hygiène, ne craignent aucune comparaison.

XL — Le gouvernement brésilien apporte tous ses soins à la diffusion de l’enseignement dans tout le pays; d’après un article de la Constitution, les illettrés ne peuvent être électeurs. Malgré tout, la proportion de ceux-ci est encore considérable dans l’inté-

rieur, où certaines zones ne possèdent pas encore le nombre d’écoles qui leur seraient nécessaires; d’autre part, dans ces mêmes régions, on obtient difficilement l’assistance régulière. Dans chaque État, l’enseignement primaire est à la charge des municipalités et des États eux-mêmes, qui entretiennent également les Écoles Normales.

L’enseignement supérieur est donné dans les Facultés de Médecine de Rio de Janeiro (^) et de Bahia; dans les Facultés de Droit de Sâo Paulo et de Pernambuco, à l’École Polytechnique de Rio de Janeiro, laquelle forme des ingénieurs civils, des ingénieurs industriels et des ingénieurs géographes, l’École des Mines de Ouro Preto. Toutes ces écoles appartiennent au gouvernement fédéral. R existe en outre une Faculté libre de Droit, et une Faculté libre de Sciences juridiques et sociales à Rio de Janeiro; une Faculté libre de Droit à Minas Geraes; une école libre de Droit et l’École Polytechnique à Bahia, une école d’ingénieurs à Pernambuco ; une Faculté de Médecine et Pharmacie à Porto Alegre. Tous ces établissements sont des instituts particuliers ou estadoaux — équiparados — c’est-à-dire parallèles aux établissements fédéraux et jouissant des mêmes privilèges.

R y a en plus à Rio de Janeiro une École nationale des Beaux-Arts, un Institut national de Musique, l’Institut Benjamin- Constant pour l’éducation des aveugles et ITnstitut des Sourds- Muets. Comme enseignement professionnel il y a le « Lyceo de Artes et Officies », Lycée d’Arts et Métiers, établissement qui appartient à une association particulière; il reçoit des élèves des deux sexes à titre entièrement gratuit, ses cours sont nocturnes et très fréquentés. On y enseigne, outre les langues vivantes, les mathématiques, la chimie, la physique et les beaux-arts; ce lycée possède un bel édifice dans l’Avenîda Central. Le « Lyceo litterario Portuguez », dont le programme est à peu près le même que le précédent, reçoit à titre gratuit des élèves de toutes nationalités; il y a encore une Académie de Commerce et deux Instituts professionnels, l’un masculin, l’autre féminin.

R y a dans tous les États des lycées (gymnasios) d’instruction

(1) L’Académie de médecine de Rio possède de bons professeurs pour beaucoup de spécialités, nombre de médecins de haute valeur et quelques savants dont les travaux font honneur au Brésil. Beaucoup de médecins formés à Rio vont encore compléter leurs études en Europe.

CARACTÈRE, USAGES ET MOEURS 107

secondaire, modelés sur le Grymnasio Nacional de Rio de Janeiro. L’instruction primaire et élémentaire, dans l’intérieur, se heurte à la difficulté de recruter le nombre nécessaire d’instituteurs ; dans les Écoles Normales le nombre des élèves femmes est de beaucoup supérieur à celui des hommes^ ces derniers n achèvent pas toujours leurs cours, préférant passer par une École de Droit. Ce sont donc des femmes qui sont pourvues de la majorité des postes. Nous avons visité un certain nombre d’écoles modèles vraiment remarquables.

Les écoles d’enseignement supérieur et les lycées d’enseignement secondaire possèdent un grand nombre de professeurs de valeur^ toutefois, le nombre en est encore insuffisant, et on est parfois dans la nécessité d’employer certaines médiocrités pour ne pas faire appel à des professeurs étrangers.

Pour obtenir un ensemble général de bons professeurs et surtout pour diminuer le nombre des candidats au doctorat en droit, il faudrait plus de rigueur de la part des professeurs examinateurs, plus d’obéissance et d’assiduité de la part des élèves et autant que possible la suppression du favoritisme, mais ce dernier est de tous les pays.

Pour la plupart des études scientifiques, on étudie presque exclusivement dans des livres français, textes originaux ou traduits en portugais, ou des œuvres allemandes traduites en français. Dans tous les milieux cultivés, notre littérature est en grande faveur; ce sont les auteurs français qui sont les plus lus et dans les bibliothèques ce sont les livres en français qui sont les plus nombreux; c’est le français qu’on lit, qu’on cite et qu’on récite, et si on ne le parle pas toujours on le comprend. Il est beaucoup de Français qui voudraient parler leur langue aussi bien que nombre de Brésiliens.

XII. — La presse est au Brésil extrêmement développée, il n’est pas de ville un peu importante qui ne possède plusieurs organes; dans les plus petites, on trouve toujours au moins un journal hebdomadaire ou bi-hebdomadaire. On peut dire avec raison que la presse brésilienne possède une phalange d’excellents journalistes, mais il semble que tous se soient concentrés à Rio de Janeiro, Sao Paulo, Para, Pernambuco, Porto Alegre et la capitale de Minas. Dans les autres États, la valeur des journaux est très secondaire.

Un grand nombre de revues et périodiques voient le jour à Rio de Janeiro, parmi celles-là une trentaine ont une valeur journalistique. Les journaux sont très bien rédigés, ils s’occupent fort souvent et justement de questions commerciales, matières scientifiques, de questions littéraires et sociales et tant soit peu de politique, quoiqu’il n’existe guère d’intérêts de parti. Les principaux journaux quotidiens qui paraissent fréquemment sur dix, douze et seize pages, tels que le Jornal do Commercio, le doyen des journaux de Rio, le plus riche de tous et le plus important du Brésil ; O Paiz; le Jornal do Brazil, qui tous trois possèdent de magnifiques palais dans l’Avenida Central, ne le cèdent en rien à leurs grands confrères européens. Ils possèdent dans les grandes capitales d’Europe des correspondants spéciaux et on trouve journellement dans ces feuilles des colonnes entières de câblogrammes du monde entier; le public est ainsi toujours rapidement au courant de ce qui se passe d’intéressant dans le monde.

Ensuite viennent les grands quotidiens suivants : Coreio da Manha, A Imprensa, Gazeta de Noticias, Diario do commercio et Diario de Noticias. Parmi les journaux du soir également fort bien faits : A Noticia, A Tribuna, O Seculo, et le journal de la nuit Coreio da Noite.

^ Il nous faut citer aussi un vaillant petit journal français VEtoile du Sud^ paraissant chaque dimanche et fondé il y a près de trente ans par M. Charles Morel, qui réside au Brésil depuis trente-sept ans.

Les revues hebdomadaires sont nombreuses, quelques-unes fort intéressantes. Parmi celles-ci figurent : la Revista da Semana; O Malho, Fon Fon, Brazil Sport, The Brazüian Review, Rua do Ouvidor, Boletin da Associaçào Commercial de Rio de Janeiro, Il Bersagliere, Revista Commercial et Financiera, etc. , et parmi les meilleures revues mensuelles : Kosmos; Leitura para Todos, Renascença; les revues trimensuelles de Vlnstituto Historico et Liga Maritima Brazileira, etc. , etc.

Page 1