formaient 7.035 familles
X. — On a parfois reproché à la propagande directe ou indirecte, faite par le Gouvernement brésilien en faveur de 1 émigration, de présenter les choses sous un trop bel aspect, de donner une idée trop favorable de ce que doit être la vie de l’émigrant au Brésil, de faire des descriptions et peintures qui ne correspondent pas à la réalité. Nous nous sommes procuré des brochures dites de propagande, et, en règle générale, nous avons pu nous convaincre, par ce que nous avons vu dans les colonies, que peintures et descriptions n’étaient pas exagérées et que les ■avantages accordés sur place aux émigrants correspondaient parfaitement aux promesses que l’on a lues plus haut. Peut-être pourrait-on mettre plus en évidence les difficultés et le rude labeur qui, au début, attendent le nouveau colon, et cette indication figure pourtant dans quelques-unes de ces brochures; d autre part, on ne peut décemment demander à ce service de présenter les réalités sous un jour volontairement assombri. Les rensei-
(1) Pour faciliter leurs débuts, les colons sont employés plusieurs journées par mois à des travaux d’utilité générale dans la colonie,, contre un salaire déterminé.
AU.lBRÉSJL
gnements donnés sont généralement exacts, mais on ne peut empêcher certaines catégories de gens d’exagérer les choses par le feu d’une imagination dont ils sont dupes ou sur la foi de renseignements romanesques qu’ils sont dans l’impossibilité de contrôler. De là, des désillusions d’autant plus fortes qu’on s’était habitué à considérer les faits sous un jour plus optimiste, désillusions et dégoûts qui motivent, s’ils ne les justifient pas, chez les mécontents, les reproches de descriptions trop favorables.
Nous ne craignons pas de le répéter, car notre but n’est pas de déduire, mais d’éclairer, que les débuts sonttoujours pénibles dans un pays dont on ne connaît ni la langue, ni les moeurs, ni les besoins. Pour ne pas faire fausse route, on a besoin de, direction .et de conseils, en un mot, il faut faire l’apprentissage du pays. Il faut s’habituer à un nouveau genre de vie, .à des usages nouveaux. Dans les colonies naissantes et dans l’intérieur, on ne .mange pas de pain blanc tous les jours, mais la farine de manioc
f ou de maïs le remplace. On ne boit pas de vin à tous les repas, mais les voisins boivent de l’eau ou du. tafia et ne s’en portent |î; ' pas plus mal. Essayer de tout faire ou tout surveiller soi-même, I et aussi ne pas se laisser exploiter par les entrepreneurs, ne pas
. .risquer son avoir dans une seule culture, plantations^, de vigne, I .café, cacao, etc., dont le rendement est long et peut être anéanti par une baisse subite du produit. Éviter l’isolement, dès le g,, début se créer des ressources précieuses, telles que bétail, basse-
I cour, etc., ne pas négliger les cultures à rendements pério-
I diques ; en un mot, s’assurer la vie matérielle, en attendant la
récolte qui sera l’aisance. ■
■ Si on veut éviter les découragements de la première heure,
il faut se résigner à une situation provisoire pendant un© année. Ainsi, on amasse des économies produites par le travail salarié, on apprend à connaître la langue du pays, le portugais, les besoins agricoles, commerciaux et industriels. Les Italiens, les I Allemands font tout cela; puis, dans leurs colonies, en possession d’un lot, ils s’ingénient à faire tout par eux-mêmes.
Dans toutes les colonies, il se trouve des mécontents parmi les nouveaux arrivés ; pendant notre séjour dans l’État de Rio, nous 1'. avions entendu parler de réclamations et de demandes de rapatrie-
4 ment faites au consulat de Rio, de la part de colons de la colonie
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française de Itatiaya, réclamations qui entraînèrent une enquêté de M. le vice-consul Charlat. Nous nous sommes rendu à, cette colonie, qui se trouve située à quatre heures de Rio de Janeiro sur la ligne centrale du Brésil, quelques jours après la visite de ce consul, et nous nous sommes rendu compte de la situation exacte faite aux colons. A notre arrivée dans la colonie, qui occupe une belle situation, nous trouvâmes 23 hommes, 18 femmes et 12 enfants de moins de quinze ans. A l’origine, la colonie se composait de 36 familles ; 3 colons furent exclus pour leur inconduite, les autres abandonnèrent devant les premières difficultés occasionnées par l’abatage de la forêt, et ne purent se résigner à l’idée d’avoir à lutter énergiquement pendant les premiers temps. La plupart de ces derniers n’étaient pas des cultivateurs, mais des gens qui s’étaient présentés comme tels iparml eux, nous trouvâmes un marinier); les mécontents formulèrent, des réclamations et demandèrent leur rapatriement, suivis par quelques timorés qui croyaient rencontrer là les mêmes habitudes, les mêmes procédés que chez eux, trouvaient impossible de se plier à d’autres habitudes, à une autre vie. N’ayant pas pris le temps de s’accoutumer ni d’apprendre la langue du pays, ils ne pouvaient écouter les conseils qui leur étaient donnés,, ni entendre raison. Ils quittèrent donc le pays pour lequel ils n’étaient pas une bonne acc|uisition, car ce qu’il faut avant tout, ce sont des hommes énergiques et persévérants sachant où ils vont et ce qu’ils veulent.
La plupart de ceux que nous avons trouvés, cultivateurs tenaces, actifs et bien préparés pour la lutte, nous déclarèrent être satisfaits de leur sort, ayant une parfaite confiance dans l’avenir et dans le succès de leur entreprise. Ils avaient de suite reconnu la préférence qu’ils devaient donner à la culture maraîchère et à celle qui vise la consommation indigène et des villes voisines, mais surtout de Rio de Janeiro, où on ne trouve que peu de légumes frais et aux environs de laquelle on ne trouve pas ces cultures qui existent à proximité de Buenos Ayres et qui enrichirent les Basques qui les créèrent. Ceux que nous avons visité possédaient, sur leurs lots, de belles plantations de' maïs, de haricots et de pommes de terre, ces produits leur donnant des ressources immédiates; les pommes de terre étaient vendues sur les lieux mêmes à raison de 200 reis le kilo
(0 fr. 30). C es colons satisfaits se proposaient ' d’entreptendr^ l’élevage facile là-bas des animaux de basse-cour et toutes les, petites industries rurales d’Europe, desquelles ils étaient certains de tirer de grosses ressources. Il ne fait aucun doute pour nous qu’il y a des profits presque incroyables à tirer de l’élevage des porcs, moutons et vaches, opéré à la façon française avec intelligence, méthode et persévérance. Il y a également de beaux bénéfices à tirer de la viticulture, de l’horticulture et de l’arboriculture.
XI. — L’émigration doit être envisagée à un double point de vue, celui du pays d’origine et celui du pays d’arrivée; certains émigrants, et c’est parmi eux qu’on trouve toujours les mécontents, sont ceux qui peuvent être considérés comme un débarras pour le premier et une charge pour le second. C’est ceux-là qui, généralement, rêvent une fortune rapide par le seul fait qu’ils mettent le pied dans un pays quelconque du Nouveau Monde; sans profession, sans connaissances d’aucune sorte et surtout sans énergie, ils reviennent, s’ils le peuvent/de ces terres promises plus misérables que jamais et le cœur plein d’amertume. Opéré dans ces conditions, leur retour ne peut que desservir, aux yeux des observateurs superficiels, la cause de l’émigration. Ce qu’il faut au Brésil, ce sont des agriculteurs et non des déclassés et des sans métier; dans notre esprit, le colon, c’est l’agriculteur dans toutes ses catégories, le planteur ou l’éleveur exploitant une extension de terrain d’une superficie variable, et celui qui exploite les produits de la forêt.
Est-ce à dire que l’agriculteur qui émigre doive s’attendre à une réussite rapide, à une vie facile semée de plaisirs, comme on a coutume de représenter la vie du planteur, à ce que tout lui arrive sans peine? De ce rêve à la réalité, il y a loin; il faut être préparé à l’effort et à la peine, si l’on veut aboutir, sinon à la fortune, du moins à une large aisance, il faut se soumettre, au début, à une vie de labeurs, voire de privations; on n’a rien sans peine. Ceux qui partent avec l’espoir de s’enrichir vite et sans fatigues, doivent s’attendre à retourner, un jour, l’oreille basse et la poche vide. L’écueil contre lequel se heurtent de nombreux émigrants, particulièrement les Français, qui le plus souvent partent avec l’idée d’un prompt retour, c’est la nostalgie qui fait abandonner aux volontés flottantes des situations parfois avanta-
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geuses, avant d’avoir pris le temps d’apprendre la langue, de s’habituer aux usages et coutujnes du pays; en un mot, de' s’êtr'e acclimaté. Il faut toujours s’attendre à une période d’apprentissage d’une année environ; le temps se charge toujours de débarrasser le nouvel arrivé de ses préjugés et de sa manière de voir à l’horizon borné. Le travail d’adaptation et d’assimilation aux conditions nouvelles s’effectue peu a peu, à l’insu de celui qui' en est l’objet. Le colon cesse petit à petit de trouver tout mauvais, de tout critiquer et de comparer ce qu’il trouve avec ce. qu’il avait ou qu’il enviait ; il apprend à éviter de provoquer des réponses déplaisantes en émettant des avis sur lesquels il se voit . obligé de revenir . Il s’adapte au milieu et aux conditions de la vie, et finit par s’apercevoir que celles-ci sont bien meilleures, qu’il ne les avait jugées au début.
On ne pourra nous accuser de présenter la vie initiale du colon sous des couleurs trop riantes ; nous n’avons, d’ailleurs, pas l’idée, et il n’entre pas dans notre but de faire oeuvre de propagande pour l’émigration, considérant que nous n’avons pas trop de notre population rurale, la seule dont le Brésil ait besoin,’ avec les industriels et négociants à petits ou gros capitaux.. Toutefois, nous devons renseigner, n’ayant pas le droit dé, les décourager, les jeunes, les énergiques dont l’amour de la lutte et l’ambition se trouvent trop à l’étroit chez nous, ceux qui rêvent de faire oeuvre propre en connaissance de cause, dans ce pays neuf aux terres fécondes, — Ceux-là, d’ailleurs, nous sommes obligés de les approuver et d’applaudir à leur initiative; en cherchant à se tailler dans les divers États une situation ou un patrimoine qui les attache à leur nouvelle patrie, ils font aussi oeuvre de patriotisme, car le Français établi à l’étranger contribue mieux que le meilleur agent commercial à faire, connaître et apprécier nos produits en même temps que notre caractère et nos mœurs.. Mais, nous le répétons, que les romanesques, les déclassés et les dévoyés restont chez eux; les artisans et les commerçants eux-mêmes, sauf ceux qui disposent d’un petit capital, ne doivent partir qu’à bon escient. Les désillusionnés et les impatients, nous l’avons dit, reviennent après avoir trouvé une égale misère, desservant, par leur échec, le pays qui les avait tout d’abord séduits. Il ne faut s’expatrier qu’avec connaissance de cause, sachant où l’on va et ce qu’on veut.
La meilleure des primes à rexpatriation, c’est la nouvelle bien vite propagée dé la réussite. Lorsque l’on connaît telle ou telle personne ayant atteint une certaine situation au delà de l’Atlantique, nombre d’amis ou de parents s’empressent d’aller la rejoindre pour marcher sur ses traces en profitant de son expérience et de ses attaches dans le pays. Quoiqu’on dise que le Français n’a pas le tempérament colonisateur, nous citerons deux exemples controuvant cette assertion, pour ne pas être accusés de nous tenir dans le domaine de l’hypothèse; ils sont faciles à contrôler puisqu’ils datent de la première moitié de ce siècle et qu’aujourd’hui encore l’émigration se poursuit.
Aux environs de 1820, un habitant de Barcelonnette (Basses- Alpes) ayant fait fortune à Mexico, fit venir quelques-uns de ses compatriotes qui en attirèrent d’autres à leur, tour. Leurs efforts furent couronnés d’un tel succès que les émigrants affluèrent sans interruption et que la ville de Mexico compte actuellement plus de 25.000 Français originaires des Basses-Alpes. Un peu plus tard, vers 1830, quelques habitants des Hautes-Alpes s’embarquèrent pour la Plata afin d’y chercher fortune. Le bruit .de leurs succès se répandit et beaucoup allèrent les rejoindre. Il s’établit ainsi un courant d’émigration de plus en plus important et qui ne s’est jamais ralenti, puisque, chaque année, il compte quelques milliers d’émigrants et cjue la population d’origine française atteint, à la Plata, près de deux cent mille âmes.
Ces chiffres prouvent, avec plus de force que toutes les théories, que notre tempérament national est volontiers migrateur; ils démontrent éloquemment que nous n’avons rien à envier à aucun peuple sous ce rapport et que nous sommes capables, au même titre qu’aucun d’eux, de fonder, d’organiser et de peupler. Or, ce qui s’est passé et se passe encore à Mexico et à la Plata peut également se reproduire au Brésil, le jour où: chacun serait assuré d’y rencontrer le même appui fraternel. Le Français est, il est vrai, moins migrateur que l’Anglais, mais ce dernier n’a pas, au même degré, le caractère de sociabilité et de gaieté accommodante cjui nous semble une des qualités les plus précieuses de notre race, bien faite pour rayonner à travers le monde et le conquérir en se l’assimilant.
Puis, ne se souvient-on plus quelle fut la prospérité des Antilles françaises au xviii® siècle, enviée à cette époque, où n’y
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sévissaient pas encore la politique et la représentation coloniale, par leurs voisines les Antilles anglaises? On se rappellera aussi les résultats vraiment merveilleux obtenus par Montcalm et Champlain au Canada et par Dupleix aux Indes.
En 1789, notre colonie de Saint-Domingue avait un commerce de 717 millions de livres. Et, , plus près de nous, ne voyons-nous pas les colons algériens, qui ont planté plus de 100.000 hectares de vignobles? Nous pourrions multiplier les exemples, ceux que nous venons de citer suffisent, car nous croyons avoir démontré que nous ne sommes pas, par tempérament, réfractaires aux entreprises coloniales.