DE L’URUGUAY
AU
RIO SÀO FRANCISCO
INTRODUCTION
Il fut longtemps d’opinion courante en Europe, que l’Amérique latine formait un ensemble de nations incapables, réfractaires au progrès, d’une inactivité morbide, brouillonnes, imprévoyantes, exploitées par des politiciens et des administrateurs sans scrupules; nations qui, situées dans des territoires richissimes, étaient néanmoins prédestinées à la ruine ou à la décadence, qui jamais ne pourraient sortir de l’état de stagnation dans lequel elles végètent. Cependant, devant l’activité prodigieuse déployée par quelques-unes de ces nations, notamment le Brésil et la Republicjue Argentine, l’opinion de l’Europe s’est modifiée en découvrant qu’il y avait dans ces pays un champ d’utilisation immensément productif pour ses capitaux.
Le Brésil surtout, longtemps délaissé, n’a pas manqué d’attirer les regards jusque-là distraits du Vieux Monde par ses ressources aussi variées qu’inépuisables et par sa vitalité profonde.
Toutefois, si l’on connaît l’immensité du territoire du Brésil et vaguement celle de ses ressources, on l’ignore généralement au point de vue de sa vie intime, politique et morale, on ignore
surtout les progrès matériels qu’il a réalisés en fort peu de temps.
Chargé par M. le Ministre du Commerce de parcourir les divers États du Brésil, à l’effet d’en étudier la situation économique et les ressources, et d’examiner les méthodes commerciales employées par nos concurrents étrangers, nous venons pour la quatrième fois de visiter ce pays, et nous devons dire, tout d’abord, que ses progrès récents dans l’ordre moral et matériel, son développement commercial et industriel, son énorme effort pour développer les communications nous ont réellement surpris.
Au cours de trois voyages antérieurs, nous avions été appelé à visiter à deux reprises, plus particulièrement l’Amazonie et les principaux centres du littoral, et la troisième fois, l’extrémité occidentale de l’État de Parana dans sa partie arrosée par le fleuve de ce nom, ainsi que la partie de l’État de Matto Grosso desservie par le rio Paraguay. Cette fois-ci, tout en parcourant des régions nouvelles, nous avons étudié particulièrement les États du Centre et du Sud du Brésil dont le développement est beaucoup plus remarquable; puis, nous avons consacré la seconde partie de notre voyage aux États du Nord, négligés par la plupart des voyageurs, régions un peu oubliées dont l’évolution s’opère avec lenteur, exception faite des deux capitales de l’extrême nord. Para et Manaos.
Il existe, depuis quelque temps, un certain nombre d’ouvrages sur le Brésil; ces livres traitent, le plus souvent, de régions toujours les mêmes, comme si Rio de Janeiro et Sâo Paulo formaient tout le Brésil; ils remplissent cependant leur mission ; faire un peu plus de lumière sur les choses de ce pays. Certains sont des ouv»^ages traitant de sujets spéciaux, bourrés de chiffres et trop abstraits pour qu’ils puissent être utilisés par le grand public. Les autres, plus nombreux, rédigés par des voyageurs qui ne recherchent que des émotions et des paysages, sont des journaux de route où l’on ne trouve guère décrites que les beautés de la nature et la splendeur de la végétation.
Naturellement, ces voyageurs ne se préoccupent pas d’épuiser leur sujet. Ils négligent de parti pris ce qu’ils voient tous les jours chez eux, et n’accordent leur intérêt qu’aux choses qui, pour eux, sont nouvelles. Au Brésil, ces touristes s’extasient
INTRODUCTION
devant la beauté des paysages, mais ne songent pas aux milliards de tonnes de fer qui gisent inexploitées dans le sous-sol de certains États; ils parlent avec admiration des forêts amazoniennes et mentionnent d’un mot rapide les ressources immenses et l’industrie du caoutchouc; ils n’aperçoivent pas l’importance des plaines du Rio Grande qui leur semblent trop monotones; on informe le monde de l’humidité et de la chaleur tropicale de l’Amazonie, mais on passe sous silence la salubrité de Bello Horizonte, de Sao Paulo, du Parana, du Rio Grande do Sul, etc., on intéresse le lecteur par le récit de voyages à cheval ou en charrette dans certaines zones, mais on oublie le confort de 19.000 kilomètres de voies ferrées. En résumé, on dépense, pour peindre le soleil, la flore et les merveilles naturelles, infiniment de lyrisme et de poésie, mais il apparaît sans intérêt de décrire les villes, leur vie, leurs progrès, de renseigner sur la valeur et l’avenir probable du pays.
Au cours de notre voyage à travers les États-Unis du Brésil ('^) nous avons pu contrôler l’exactitude de ce qui a déjà été écrit, nous avons essayé de compléter notre connaissance du pays, de nous former une opinion sur les progrès réalisés ou en cours de réalisation, sur le caractère et les moeurs du peuple brésilien. Ce sont les renseignements et les impressions recueillies que nous allons résumer aussi fidèlement que possible.
Mais le Brésil est un pays tellement vaste qu’il est nécessaire de diviser notre voyage en deux parties (de PUruguay au Rio Sào Francisco et du Rio Sào Francisco à l’Amazone), constituant deux livres distincts. Il sera même difficile de faire rentrer dans ces deux ouvrages tous les renseignements, toutes les indications que nous voudrions donner sur chacun des vingt Etats,
(1) Voici quel fut Titinéraire suivi: après avoir visité Rio et les principaux centi’es de l’État de Rio de Janeiro, nous nous rendîmes dans l’Etat de Sào Paulo que nous parcourûmes à peu près dans tous les sens. Puis, profilant de la ligne Mogyana, ce fut le sud de Goyaz, par le chemin de fer du nord-ouest, et en suivant le tracé de la ligne en construction nous atteignîmes Matto Grosso ; de retour par le môme che.min, nous visitâmes ensuite les Etats de Parana, Santa Catharina et Rio Grande do Sul. Revenu à Rio en visitant le littoral sud, nous nous rendîmes ensuite dans l’Etat de Minas Geraes que nous traversâmes jusqu’au rio Sào Francisco, à Pirapora. Rentré à Rio après avoir visité les principales villes de l’Etat de Minas Geraes et la région que doit traverser la ligne dite Victoria-Minas, nous repartîmes pour parcourir successivement les Etats de Espirito-Santo, Bahia, Alagoas, Pernambuco, Parahyba, Rio Grande do Norte, Geara, Maranhrio, Para et Amazonas. Au cours de ce voyage, nous parcourûmes la presque totalité du réseau ferré brésilien et suivîmes partie du tracé des lignes en construction.
sur le District et le Territoire Fédéral de l’immense Confédération, qui mériteraient chacun un volume spécial ; c’est donc toute une bibliothèque qu’il faudrait actuellement écrire sur le Brésil, si l’on voulait l’étudier en détail.
Dans cet ouvrage, exclusivement destiné à la vulgarisation et à l’information, on ne trouvera pas d’extraits de notes de voyage, d’incidents insignifiants, d’anecdotes personnelles, qui tiendraient une place plus utilement remplie par des renseignements d’ordre général. Dans ce premier travail, nous condenserons, de la façon la plus large possible, tout ce que nous avons pu apprendre sur les États de Rio de Janeiro, Sao Paulo, Goyaz, Matto Grosso, Parana, Santa Catharina, Rio Grande do Sul et Minas Geraes. C’est-à-dire dans l’ordre où nous avons accompli ce parcours, tous les États du sud, plus, ceux de Matto Grosso,
Goyaz et Minas Geraes au centre.
On verra que le progrès accompli par le Brésil est vraiment considérable. Une ville a été transformée, assainie, embellie en quatre années; des ports, Santos et Pâo de Janeiro, ont été construits, quatre autres sont en construction et un en projet, des lignes ferrées ont été poussées loin vers 1 intérieur, ouvrant des régions entières au commerce et à la civilisation ; dans tous les grands centres de nombreux établissements industriels se sont créés ; le pays s’est couvert d’un immense réseau télégraphique qu’il prolonge sans cesse vers les régions les moins exploitées et les plus sauvages; les chemins de fer combinés avec la navigation maritime ont, dans certaines régions, décuplé les forces productrices.
Il n’y a pas un seul État ou ville du Brésil qui ait cessé de payer les intérêts de ses emprunts extérieurs, depuis la proclamation de la République, en 1889, le Gouvernement fédéral a meme dans les circonstances difficiles, observe ses encyagements vis-à-vis des nations européennes. C’est ce trait caractéristique de la Fédération brésilienne qui engage l’Europe à lui ouvrir un large crédit, l’aidant ainsi à accentuer son mouvement progressif.
D’autre part, le Brésil paraît fermement résolu à développer son agriculture; un septième ministère, celui de l’Agriculture, a été créé en 1909. Le fait que pour la première fois le gouvernement intervient sérieusement en cette matière démontre qu’on
INTRODUCTION 5
est fermement résolu à stimuler cette source de production. Les premiers efforts agricoles dans les États de Sâo Paulo et Minas Geraes donnent déjà les meilleurs résultats.
En revanche, nous avons vu, dans ce vaste pays, des montagnes de fer à 68 et 70 p. 100 recouvrant des régions entières, attendant toujours le mineur. Nous avons vu des zones favorables à la culture du blé rester stériles, quand on en importe d’énormes quantités; nous avons vu des terres incomparables pour la culture du coton qui ne produisent pas de coton; et, pour la même raison, des terres immenses propres à la culture du riz, des forêts de bois de construction, de grandes forêts de pins, restent improductives parce qu’inexploitées. La mer, les fleuves et les lacs abondent en poisson, et le poisson coûte plus cher que la viande. Dans des régions fécondes où devraient abonder les verdures et les plantes maraîchères on a peine à s’en procurer.
Le peuple mange des fejoes (haricots noirs) en guise de légumes, de la viande sèche pour du bœuf frais, de la morue au lieu de poisson frais. Il suffirait d’un peu plus d’énergie et d’ambition, de moins de routine parmi les classes pauvres pour améliorer leur sort. L’indolence native reste cependant maîtresse, surtout dans les États du nord où dominent les nègres et hommes de couleur.
Tous ces faits nous ont semblé plus importants à noter que les beautés indéniables de la Serra dos Orgaos, celles qu’on aperçoit du Corcovado, la grandeur de la forêt amazonienne, la majesté des sites tels que la cataracte de l’Iguassu, celle de Paulo Affonso, de l’Urubu Pungâ ou d’Itapura, beautés qui méritent d’être mentionnées, mais qui doivent passer au second plan.
Nous souhaitons que nos amis brésiliens ne trouvent pas trop sévères les quelques critiques dispersées dans cet ouvrage et ne s’offensent pas d’opinions qui parfois ne s’accordent pas avec les leurs; il n’y a là aucune malveillance, bien au contraire, car en ce faisant, nous croyons être utile à cet immense et beau pays, où nous avons reçu partout l’accueil le plus cordial, l’hospitalité la plus large et la plus courtoise (^).
(1) A ce sujet, qu’il nous soit permis d’adresser ici au gouvernement brésilien, l’expression de notre vive gratitude pour l’accueil si gracieusement affable, qui nous a été réservé pendant tout notre voyage à travers la Confédération brésilienne. Nous
Si, d’un côté, il y a au Brésil des gens qui n’aiment pas à être contredits dans leur manière de voir et préfèrent les flatteries et les approbations continuelles à une observation juste et bienveillante, comme s’il existait une nation au monde qui ne possède pas ses petits et grands défauts, il ne manque pas, dans ce pays où le soleil rend le sang plus ardent, d’hommes calmes et réfléchis dont l’esprit lucidement pratique ne saurait voir de l’hostilité où il n’y a que sincérité et sympathie.
Le Brésil n’a pas besoin de sottes flagorneries, ce qu’il lui faut avant tout, c’est faire connaître la vraie histoire de son climat, de ses ressources, de son gouvernement, de ses progrès; c’est à force de redites qu’il pourra effacer de l’esprit des simples l’idée que le Brésil n’est guère autre chose qu’une immense forêt à la végétation tropicale et plus ou moins malsaine.
Le Brésil se développe, en dépit des jaloux et des malveillants, et il continuera à se développer par la force des choses, même malgré les fautes et, si cela était possible, malgré la volonté de ses gouvernants.
Si cet ouvrage, où nous nous bornons à faire la description instructive, utile et pratique des conditions économiques du pays, ne contient pas toujours des choses entièrement nouvelles, nous avons du moins le mérite d’avoir vu et touché les choses que nous vous décrivons; nous nous proposons d’attirer une fois de plus l’attention sur un pays riche entre les plus riches, et digne d’être choisi pour nombre d’entreprises industrielles, commerciales et de colonisation. L’avenir du Brésil est immense, ce pays est digne d’être connu, étudié avec grand soin, digne d’être parcouru aussi fréquemment qu’il le fut peu jusqu’à ce jour.
n’oublierons jamais surtout les affectueuses marques d’intérêt qui nous ont été témoignées par M. Wenceslau Braz, président de l’Etat de Minas Geraes, à la suite du lamentable accident qui occasionna la mort de M. Ernest Dubosc, ingénieur agronome, notre regretté compagnon de voyage, accident survenu au moment où nous allions atteindre le Rio Sào Francisco.
Rio i)e Janeiro. — Entrée de la baie, et vue du quartier do Botofago.