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III. — Le personnel d’une estancia n’est pas très nombreux

- toutefois, il est nécessaire de compter un capataz ou contremaître, ou surveillant, et 3 peons, plus 2 posteiros ou gardes par lieue. C’est là le personnel fixe, mais Testanceiro peut encore compter dans les grandes occasions sur ses agregados, habitants qu’il tolère sur ses propriétés et à qui il permet de faire quelques cultures et d’élever quelques têtes de bétail. En général, le travail d’une estancia se réduit à quelques opérations qui ne prennent que quelques jours par mois. Deux fois jDar mois au moins, les animaux sont réunis par troupeaux de 500 à 800 bœufs dans des endroits déterminés, c’est ce qu’on nomme un «rodeio ». Là, les animaux sont comptés par les peons et passés en revue ; les animaux blessés ou atteints de « bicheira », c’est-à-dire de certains parasites qui leur occasionnent des abcès, sont pris et soignés immédiatement, d’une façon toute primitive : on les lave généralement à la créoline et parfois aussi on se contente de les soulager à l’aide de prières et d’incantations. La « marcaçâo », c’est-à-dire le marquage, est une opération qui se fait une fois par an sur les jeunes animaux de six mois à un an. La marque ou signe du propriétaire leur est imprimée sur la cuisse à l’aide d’un fer rouge.

A la suite de cette opération, on fait le dénombrement du bétail; celui qui est en condition d’être vendu est mis dans des pâturages à part; l’autre partie, destinée à la reproduction, est renvoyée dans les campos de l’estancia. C’est vers quatre ans que les bœufs sont bons pour l’abatage. L’accroissement annuel du bétail peut être évalué à 20 ou 30 p. 100, suivant la région et les pâturages. L’estanceiro achète aussi très souvent à de petits « criadores » des zones éloignées du territoire, des animaux amaigris par le voyage ou encore jeunes qu’il engraisse dans ses pâturages pendant les mois d’hiver ; ce bétail n’occasionne pas plus de travail que le précédent, sauf qu’il exige de meilleurs herbages. L’usage de jeter du sel dans certains pâturages se répand de plus en plus. Comme on le voit, l’élevage tel qu’il est entrepris est des plus rudimentaires ; il ne demande aucun soin ni travail absorbant.

IV. — Le bétail de Rio Grande, dont jusqu’à ces dernières années on n’avait jamais essayé d’améliorer la race dégénérée avec des animaux de choix, ne pèse pas plus de 300 à 350 kilos par tête, en cela bien inférieur aux boeufs croisés de l’Uruguay et de la République Argentine. Ignorants et routiniers, les éleveurs s’obstinaient à ne vouloir améliorer ni leurs herbages, ni leur bétail. Pourquoi, répondaient-ils simplement, vais-je m’embarrasser d’animaux de race qui m’occasionneront du travail et du souci, quand avec celui que je possède j’obtiens tout l’argent dont j’ai besoin? Ces éleveurs sont encore aujourd’hui les plus nombreux, mais peu à peu les nouvelles générations se plient à des méthodes plus modernes et des progrès notables ont été réalisés, notamment sur toute la zone frontière, où les propriétaires suivent l’exemple que leur donnent les éleveurs argentins. Déjà des férias et des concours agricoles très fréquentés réunissent, sur divers points du territoire, des animaux croisés et des reproducteurs de pure race, venus des républiques voisines, lesquels trouvent toujours des acheteurs plus nombreux. Nous avons vu à Uruguayana une de ces foires qui attirent beaucoup de monde, et à Ragé un concours agricole des plus réussis, où il était facile de noter l’intérêt que prennent maintenant les éleveurs riograndenses à la question des reproducteurs. Ils ont pu se rendre compte qu’un boeuf amélioré pèse le double de l’animal actuel dégénéré. Une ferme modèle de démonstration a été fondée par le Gouvernement entre Ragé et Pelotas, à Pedras Altas, pour entretenir par l’exemple lés dispositions progressistes des éleveurs. Les animaux introduits appartiennent le plus généralement aux races « Durham, Heresford et Poldangus )).

V. — Les pratiques routinières sont entretenues par la facilité avec laquelle les estancias vendent leur bétail aux xarqueadas ou saladeros, qu’il soit gras ou maigre, bon ou mauvais, car les propriétaires de ces fabriques de viande se disputent souvent les animaux à l’époque de l’abatage. Les négociations ne sont ni longues, ni compliquées. Estanceiros et xarqueadores se rendent ensemble à un rodeio; après un rapide examen des animaux réunis en bloc, ceux-ci sont estimés et achetés presque sans discussion. Les bœufs se paient généralement de 76 à 124 francs, les vaches de 55 à 85 francs. L’élevage est de plus en plus une bonne affaire, car, dans les conditions les plus mauvaises, l’éle-

Rio Grande do Sol. — Mantas de viande mises au séclioir.

empêché longtemps nombre d’éleveurs et d’acheteurs d’employer ce système. A l’heure actuelle, c’est plutôt le matériel de transport qui fait défaut. Pour éviter ces longs voyages, des fabriques de xarque s’installent maintenant dans la serra, à Tupaceretan, par exempté. Les principales xarqueadas se trouvent aux environs de Bagé, Pelotas, Sâo Gabriel, Quarahy, Santa Anna de Livramento, etc.

Nous avons visité plusieurs de ces fabriques de viande, à Bagé, Sao Gabriel et Pelotas, et tout particulièrement celle du colonel Pedro Luis da Rocha Osorio, ancien vice-président de l’Etat et un des plus grands industriels du Rio Grande. Il existe

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veur ne retire jamais un bénéfice inférieur à 30 p. 100 et celui-ci s’élève souvent à 50 et 60 p. 100.

Les xarqueadas ou charqueadas ne sont pas très nombreuses; il en existe seulement une trentaine dans tout l’État et elles sont le plus souvent fort éloignées des campos d’élevage. Le bétail doit franchir à pied des trajets de 300 à 400 kilomètres; mais, dans la zone parcourue par le chemin de fer, le transport par voie ferrée tend à se généraliser; la routine et le parti pris ont

encore neuf ou dix autres xarqueadas près de Pelotas, toutes sur les rives du rio Sâo Gronçalo ou sur l’arroyo Pelotas, car il faut beaucoup d’eau à ces abattoirs. Une xarqueada constitue parfois un village de 400 habitants, car, outre l’habitation des propriétaires et celles des ouvriers, il faut compter les magasins divers, machinerie, fonderie du suif, les divers locaux où le •bétail est tué, dépouillé, découpé et préparé, les grands bâtiments pour le dépôt des produits élaborés, d’immenses terrasses où la viande est mise à sécher.

VL — La matança — on dit aussi safra (récolte) — se fait de décembre â juin. On opère généralement aux premières heures du jour, avant que l’air ne soit trop échauffé par le soleil. Les animaux se pressent dans une sorte de couloir étroit, barré par plusieurs portes formant des parcs de plus en plus petits ; le dernier contient seulement quelques bêtes : ce parc s appelle hrette ou curro; une porte mobile donne passage à un chariot sur rail, qui occupe la largeur de la porte; l’animal est brusquement tiré sur ce chariot, et, au moment où il y tombe, un coup de couteau bien appliqué lui coupe la carotide, ou le frappe à la nuque.

Le chariot est alors entraîné dans une galerie voisine, la cancha, où l’animal est mis entre les mains du boucher (carneador) qui extrait le sang, découpe et dépouille l’animal : les différents morceaux sont transportés dans des locaux spéciaux.

Les peaux sont déposées dans un vaste hangar, puis jetées dans des fosses avec quelques substances chimiques qui les maintiennent en bon état et à meme d’etre exportées. Les cornes sont exposées au soleil jusqu’à ce qu’elles se détachent de la partie intérieure ou. sdbugo; elles sont également exportées. ,

Les os vont tout d’abord à la chaudière, afin d’y laisser toute la graisse qu’ils peuvent encore contenir; ensuite, les plus mauvais servent de combustible aux machines; la cendre produite forme un engrais supérieur. L’usine Dupont de Beauvais achète à Pelotas une grande quantité d’os pour sa brosserie.

La viande est découpée en larges planches ou mantcis, souvent longues de plus d’un mètre et larges de 70 à 80 centimètres. Ces plaques sont abondamment salées et mises les unes sur les autres au fond d’une fosse, où elles s’égouttent et s’imprégnent de sel, pendant un qùart d’heure; elles sont ensuite portées au séchoir,

OÙ elles restent plusieurs jours. Le soir, quand le temps n’est I pas sûr, le tout est empilé sous des bâches et forme des tas de 3 mètres de hauteur et 10 de largeur.

VIL — La xarqueada Osorio tue 400 à 500 animaux par jour, environ 70.000 bêtes pendant la saison. Pelotas tue présentement

140.000 têtes de bétail par an; Bagé 115.000; Jaguarâo 10.000; Quarahy 120.000; Sâo Gabriel 45.000; Cachoeira G.OOO, etc.^ etc., soit pour tout l’État environ 600.000 bêtes abattues par an, ayant produit 45,500.000 kilos de viande, chiffre de l’exportation

^ du Rio Grande pour le nord du Brésil ; 16.300.000 kilos de cuirs;

13.500.000 kilos de graisse; 604.000 kilos de cornes et 96.000 d’huile de pied de boeuf. Pendant la période de 1896 à . 1905, la production totale de charque, au Brésil, est évaluée à 948 millions de kilos, ce qui fait une moyenne de 95 millions de kilos par an. Toute cette viande trouve son débouché dans les États du nord du Brésil, Bahia, Pernambuco, Maranhao, Para et Amazonas.

Cette industrie si florissante devra subir dans un temps prochain une certaine transformation, lorsque la barre du Rio Grande sera accessible aux grands transatlantiques et que l’État aura encore augmenté son réseau de chemins de fer. Avec les facilités de transport, l’exportation du bétail sur pied prendra sans doute un grand développement, puis la fabrication delà viande séchée ^ sera en partie remplacée par l’industrie des viandes congelées. Les xarqueadas les plus importantes se transformeront en usines frigorifiques ou en fabriques de viandes de conserve d’une consommation mondiale. Il sera alors facile de tirer un plus grand j parti du bétail riogran dense jusqu’alors uniquement converti ; en xarque, parce qu’il est impossible que l’énorme quantité de ' viande mise à la disposition du consommateur brésilien soit I absorbée fraîche, surtout dans le nord du pays.

1, Il est certain que l’industrie de la viande congelée prendrait ; , un grand développement, car le produit actuel, le xarque ou charque, plus souvent nommé carne secca, ne pourra s’introduire ï; sur d’autres marchés que ceux désignés, pour les raisons sui- ' vantes : la manta de charque n’a pas un aspect engageant, surtout lorsqu’elle a été exposée quelque temps à la porte d’un j épicier ou marchand de comestibles qui taille à même d’après y les demandes. Lorsque le charque est frais, sauf l’aspect exté-

rieur, la viande est d’une belle couleur agréable, mais avec le temps et le sel le tout durcit, et toujours elle conserve une odeur âcre et rance. Avant de la manger, il est nécessaire de la faire bouillir pour en éliminer le sel, mais en général cette viande n’est pas tendre, car elle a perdu toute élasticité par l’évaporation des sucs aqueux. Toutefois, la carne secca, mélangée aux haricots noirs, forme un plat qui n’est pas si désagréable (feijoada), et nous n’avons jamais éprouvé de répugnance à manger cette viande, sauf pour les parties trop grasses qui ont toujours un goût un peu âcre. Il existe d’ailleurs plusieurs qualités de cliarque.

VIII. — Pelotas est la ville la plus importante de la zone de la (( Campahna » et de tout l’État après Porto Alegre ; c’est en même temps le plus ancien centre de l’industrie du charque. Sa population est d’environ 32.000 habitants; on y constate une grande activité commerciale, les grosses maisons de commerce et les grandes fortunes y sont nombreuses. La ville est construite sur la rive gauche durio Sao Gonçalo, à quelques kilomètres de l’endroit où ce fleuve débouche dans la Lagoa dos Patos; le port est fréquenté par les navires brésiliens du « Lloyd Brazileiro » et de la « Costeira » , ainsi que par nombre d’autres embarcations à voile et à vapeur; les rues sont larges, droites et tracées à angle droit; les maisons qui les bordent ont en général l’âspect cossu, ces rues sont bien éclairées au gaz et desservies par des tramways à traction animale.

C’est dans son ensemble une ville agréable, très progressiste, bien administrée ; au moment de notre passage, la municipalité venait de créer un poste zootechnique dans les environs mêmes de la ville. Le commerce français y est assez bien représenté par une dizaine de négociants occupant une belle situation; toutefois, le commerce allemand, qu’on laisse presque sans concurrence, est bien plus important par la valeur et le nombre des maisons. Toute la zone du campo et ses principales villes, depuis Uruguay ana jusqu’à Rio Grande, ferait le meilleur accueil aux voyageurs de commerce français. L’influence allemande n’est indiscutablement prépondérante qu’au nord de Porto Alegre et aussi dans cette capitale.

Pelotas est située à 200 kilomètres de cette dernière (voie de la lagune) et à 55 seulement du port de Rio Grande par voie

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ferrée; les vapeurs mettent quatre heures pour venir de Rio Grande à Pelotas par la Lagune. Il existe dans le municipe de Pelotas 45 centres coloniaux divers, dispersés jusqu’à 60 kilomètres de la ville, dont la principale industrie est la culture du maïs, haricots, pommes de terre, tabac, luzerne. Toute la région est des plus prospères. Sâo Antonio est une de ces colonies, elle est composée de nombreux Français, les colons y possèdent de belles et confortables maisons d’habitation ; ils s’occupent

Rio Grande do Sul. — Monceau de charque.

surtout de la culture de la luzerne et gagnent beaucoup d’argent. Cette culture entreprise en grand donnerait dans le Rio Grande des bénéfices considérables, car au Brésil on importe de l’Argentine une quantité énorme de fourrage comprimé. Le trèfle jaune des sables est surtout recommandé dans les terrains sablonneux qui existent entre Pelotas et la ville de Rio Grande.

Pelotas, quoique située entre les deux grands centres de Porto Alegre et de Rio Grande, se développe beaucoup et tend à devenir une ville industrielle ; nous y avons visité plusieurs fabriques importantes, entre autres la « Brasserie Pelotense », une grande fabrique de chapeaux et une filature toute neuve, construite

sur le bord même du fleuve, avec un matériel des plus perfectionnés.

IX. — Uruguayana et Bagé sont certainement les deux villes du campo les plus modernes, les plus séduisantes et intéressantes. Uruguayana est située tout à fait aux confins de l’État, sur la rive gauche du fleuve Uruguay, vers lequel ses rues larges et droites descendent en pente douce; la ville est abondamment éplairée à l’électricité par une entreprise particulière. En face de la ville, de l’autre côté du fleuve, se trouve Paso de los Libres, importante localité de la province argentine de Corrientes. Uruguayana commerce activement avec la République Argentine et l’Uruguay par voies ferrée et fluviale, elle est souvent visitée par des compagnies théâtrales venues par le fleuve et qui ont toujours beaucoup de succès. Admirablement favorisée par sa situation, Uruguayana se développe beaucoup : mais, d’après les autorités, pas autant qu’elle pourrait le faire. Le commerce local se ralentirait beaucoup du fait que la contrebande sévit avec intensité dans toute la zone du fleuve, de même que sur la frontière de l’Uruguay. Les tarifs protectionnistes brésiliens sont la cause de cet état de choses, les habitants de la région, important des républiques voisines tout ce dont ils ont besoin, en modes et vêtements de toutes sortes, qui leur reviennent beaucoup meilleur marché que s’ils les achetaient au Brésil. Le com^ merce de la bourgade argentine de Passe de los Libres est presque tout entier entre les mains de commerçants brésiliens d’Uruguayana. Malgré une brigade de douaniers montés, qui se livrent à des investigations constantes et souvent vexatoires, la contrebande continue à être une industrie florissante.

Bagé est une ville de l’intérieur qui a quadruplé d’importance en quinze ans ; c’est avec Pelotas, à laquelle elle est reliée par le chemin de fer, le plus grand centre de fabrication de la viande séchée. La ville, qui est édifiée sur les bords d’un petit cours d’eau, s’étend sur une grande superficie, ses rues sont les plus larges de toutes celles de l’État, les habitations sont solides et cossues, le commerce y est très important. C’est dans les campos de Bagé que l’élevage du mouton, qu’il faut s’étonner de ne pas voir plus généralisé, a pris le plus de développement. Bagé, qui a aujourd’hui près de 20.000 habitants, est certainement une ville de grand avenir.

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Nous signalerons rapidement encore les villes d’ Alegrette, centre également important d’élevage de bêtes à cornes et de moutons dont on améliore la race par des croisements. Santa Anna do Livramento, à la frontière de l’ Uruguay, dont elle dépendait commercialement faute de communications, est aujourd’hui reliée par un embranchement à la grande ligne de Bagé à Uruguayana. Sâo Gabriel, Quarahy, Cachoeira, Sâo Sépé, Itaquy, Sâo Lourenço, Jaguarao sont des localités commerçantes de 5.000 à 12.000 habitants. L’État de Rio Grande se compose de 67 municipes qu’il serait trop long d’énumérer ici.

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