X. — Il nous faut maintenant parler de Rio Grande, le port
Pelotas. — Place du marche aux cuirs.
et le grand débouché de l’État sur l’Océan. La ville, qui a près de 35.000 habitants, progresse constamment; mais, malgré de nombreuses constructions nouvelles, elle conserve toujours son aspect de ville provinciale portugaise. Elle est éclairée au gaz et dispose de plusieurs lignes de tramways. Les rues les plus importantes et les plus animées sont celles du Maréchal Floriano, 24 de Maio, du Riachuelo. Les monuments ne sont à Rio Grande ni nombreux, ni très remarquables. Parmi les meilleurs figurent le palais de la Municipalidad, la Beneficenza Portugaise, l’église protestante du Salvatore, la gracieuse église de Bomfîm; la cathédrale est d’architecture lourde et sans intérêt. Rio Grande est surtout un centre commercial et industriel. Il y a, en effet, 48 fabriques ou établissements dans le municipe; moulins, fila-
tures, fabriques de conserves alimentaires, de cigares, d’allumettes, de chaussures, de chapeaux, de biscuits, etc. Les plus importantes sont les filatures de tissus de laine et coton « Uniao Fabril », successeur de Rheingantz et C°, qui possède trois fabriques, une de tissus de laine avec filature, une autre de tissus de coton et une de tissus de jute. Cette Compagnie occupe près de 900 ouvriers; son capital s’élève à 3.500 contos et elle distribue à ses actionnaires 17 p. 100 de dividende. Une autre grande manufacture est la « Sociedade de Tecelagem Italo Brazileira, Santos Becchi et C° », fondée par des industriels italiens, au capital de 1 million de lires, augmenté depuis. L’établissement, qui occupe 750 ouvriers, fait le tissage du coton et le tissage du lin. Le coton vient du nord du Brésil et le lin d’Europe. Toute la production s’écoule facilement dans le pays. Viennent ensuite la fabrique de biscuits et conserves de Leal, Santos et C°; la minoterie de blé riograndense, Albino et C°; Mata et C°, importante fabrique de chaussures. La grande fabrique de cigares Pook et C°, les ateliers de fonderie de A. Lias et James Campbell Osborne, etc., etc.
XL — Rio Grande serait certainement une ville de plus de 50.000 habitants et l’État lui-même aurait atteint un degré de prospérité et un développement dix fois plus considérable, si la seule issue de ce pays sur l’Océan n’était obstruée par la barre dite du Rio Grande, qui entrave la navigation et rend les communications, avec l’Europe et le reste du Brésil, longues et coûteuses.
Cette barre malencontreuse, qui rend difficile l’entrée de la Lagoa dos Patos, fait le désespoir des Riograndenses qui, depuis près d’un demi-siècle, cherchent à résoudre le problème de sa suppression. Elle est située à l’entrée de l’Océan, à 11 milles du port actuel de Rio Grande, auquel elle est reliée par deux chenaux naturels, dont un, le « Canal do Norte », est très large et d’une profondeur de près de 10 mètres ; c’est sur ce canal qu’un autre bien moins profond vient s’embrancher et conduit à la ville. L’obstacle est constitué par les dépôts de sable qui se forment à la sortie du Canal do Norte, à l’endroit où l’action de la mer et celle du courant venant de l’intérieur viennent se heurter, ne permettant le plus souvent l’accès qu’à des navires ayant moins de 11 pieds de tirant d’eau ; cette profondeur n’est
ÉTAT DE RIO GRANDE DO SUL
d’ailleurs pas constante, et il arrive souvent que les vapeurs du « Lloyd » et de la « Costeira », qui font ordinairement le trajet, mais surtout les premiers, doivent attendre plusieurs jours avant d’entrer avec la profondeur d’eau suffisante. Les navires allemands de la « Hamburg Sudamerikanischen » et de la « Hamburg-Amerika Linie », section du Sud-Amérique, qui font deux fois par mois le service direct (durée 40 jours) entre Hambourg, Anvers et Rio Grande, doivent décharger sur allèges en dehors de la barre, et leur entrée, quand elle s’opère, est retardée de quatre à cinq jours.
XIL — Il en est de même à la sortie, et nous avons nousmême attendu deux jours que la profondeur soit suffisante ; celle-ci l’était à peine, car nous talonnâmes fortement plusieurs fois. Les voyageurs ne savent jamais combien de temps il leur faudra pour accomplir leur voyage, car ils peuvent rester plusieurs jours avant de pouvoir entrer ou sortir de la Lagoa dos Patos. Celle-ci présente aussi différents endroits où, en raison des bas-fonds existants, la profondeur n’est pas suffisante pour certains paquebots. De Rio Grande à Porto Alegre, soit une distance de 300 kilomètres, la profondeur de la lagune est de 7 mètres sur la plus grande partie du parcours; malgré tout, la navigation n’est possible que pour des navires calant moins de 3 mètres. Le premier obstacle qui contrarie la grande navigation, en remontant la lagune vers Porto Alegre, est le bas-fond de Seita et la barre du Sâo Gonçalo (qui est franchement navigable jusqu’à Pelotas), que l’on rencontre quatre à cinq heures après avoir quitté Rio Grande. Passé ces bas-fonds du sud, la navigation est franche avec une profondeur de 7 mètres pendant 99 milles. A partir de cet endroit, à proximité du Guahyba, cependant fort large, dont l’entrée est signalée par le phare d’Itapoan, la navigation redevient difficile et les navires doivent suivre un chenal qui n’atteint pas toujours 3 mètres de profondeur.
Le paquebot qui nous ramenait à la côte, étant quelque peu sorti du chenal, il lui a fallu ramper pendant six heures sur un bas-fond avant de pouvoir en sortir; on peut rester des journées entières dans cette situation. Les chenaux accessibles à la grande navigation sont indiqués sur toute l’étendue de la lagune par des jalons indiquant les bas-fonds et la direction, et par une grande
quantité de bouées lumineuses brûlant nuit et jour. Cet état de choses, qui rend incertaine la durée des voyages, rend les transports extrêmement onéreux : on a calculé que les marchandises ^ pour Rio Grande et Porto Alegre payaient le double de celles qui sont dirigées vers Buenos Ayres, cependant plus éloigné. Les^ lettres mettent également plus d’un mois avant de parvenir à destination. Les produits d’exportation du Rio Grande do Sul, destinés cependant aux autres États dti Brésil, subissent les effets de la difficulté de la navigation, et, en raison du prix de transport, sont concurrencés sur les marchés du nord par les produits similaires de l’Argentine et de l’Uruguay. Ces pays vendent, en effet, 34.000 tonnes de charque par an dans ces mêmes États, tout en payant un droit de 60 reis par kilo.
XIII. — A plusieurs reprises, des projets ont été élaborés et des concessions accordées ayant pour objet la suppression de la fâcheuse barre, mais les travaux parfois commencés ne furent jamais continués, si bien qu’à force de déceptions les Riograndenses finissent par douter de voir jamais se réaliser leur plus chère espérance. Mais il semble que ce problème si vieux soit sur le point d’être résolu ; la question vient, en effet, d’entrer dans une phase nouvelle et décisive.
En 1906, une concession, pour l’ouverture de la barre, fut' accordée à l’ingénieur américain Lawrence Corthell. Cette concession remaniée fut transférée, en juillet 1908, à la « Compagnie Française du Port de Rio Grande do Sul ». La concession comporte le creusement de la barre et la construction d’un port en eau profonde dans la ville de Rio Grande. Pour ce qui concerne la barre, un canal maritime, donnant accès à des navires de 10 mètres de tirant d’eau, devra être établi du canal du Nord jusqu’aux eaux profondes de l’Océan, dans un délai de six ans, à partir de septembre 1906. Le port, qui sera construit un peu au sud-est de la ville, sur le canal du Nord, à huit milles de la barre, devra être accessible aux paquebots calant 10 mètres, muni de l’outillage nécessaire et répondre aux exigences actuelles d’un port de premier ordre. Les travaux devront être achevés au mois d’août
Les travaux de creusement de la barre et la construction du port sont à la charge de la « Société Générale de Construction » , société constituée à Paris. Le principal entrepreneur de cette
société est la maison Daydé et Pillé, de Creil. L’importance des travaux entrepris par la Compagnie Française du port de Rio Grande do Sul doit s’élever à près de 6Q millions ; le projet des travaux du port seulement prévoit une dépense de 46 millions. 206.400 francs. A notre passage à Rio Grande, au commencement de septembre 1909, les travaux étaient bien engagés, tout le personnel technique était sur les lieux, ainsi qu’une soixantained’employés et une dizaine d’ingénieurs. En compagnie de l’ingénieur en chef de la maison Daydé-Pillé, nous avons visité les travaux en cours. Ceux-ci, malgré les difficultés, avancent nor-malement et d’une façon satisfaisante ; les estacades destinées à retenir les sables étaient construites sur une grande distance. Plus de 15 millions de matériel, dont plusieurs dragues puissantes et: perfectionnées, étaient sur place, et on attendait encore d’autres expéditions.
Cette Compagnie construit un chemin de fer de Monte Bonito,. carrières situées à 22 kilomètres de Pelotas, jusqu’à la barre, soit 74 kilomètres, aujourd’hui presque totalement terminé. La partie de Monte Bonito à Pelotas achevée, la Compagnie emprunte provisoirement la ligne de Bagé à Rio Grande pour le transport de ses pierres, qui peuvent également être transportées en chaland. D’après ce que nous avons vu et les renseignements récents qui nous sont parvenus, il est permis de croire que cette entreprise sera cette fois couronnée d’un plein succès et rien n’arrêtera plus alors l’essor commercial du Rio Grande do Sul.
XIV. — Les richesses minérales du Rio Grande do Sul, comme celles des autres États du Brésil, sont encore très imparfaitement connues, faute d’exploration sérieuse. On y trouve de l’or, du cuivre, du fer, du wolfram, de l’étain, du nickel, des pierres fines, améthystes et agates, et enfin du charbon. De tous les gisements signalés, il n’y a actuellement en exploitation sérieuse que les mines de charbon de Sào Jeronymo, les mines d’or de Lavras, exploitées par une Société belge; les mines de vvolfram (minerai qui sert pour la fabrication des aciers) d’Encruzilhada, exploitées par la Société allemande « Progresse » sur une petite échelle. Une autre Compagnie allemande, la « C° Sangra Negra», s’est constituée au capital de 200.000 marks pour exploiter les gisements d’étain et de wolfram dans le même municipe.
C’est dans la région de Lavras qu’on a rencontré de nombreux gisements de quartz aurifères, on trouve également de l’or dans les vallées du Camaquan, du Vaccacahy et dans le municipe de Sao Sépé. La « Société Anonyme des Mines d’Or du Cerrito » est la seule entreprise sérieuse qui exploite la région. Cette société, qui est belge, exploite plusieurs filons de quartz à 3 kilomètres de Lavras, localité qui se trouve distante de 46 kilomètres de la station Sao Sébastiâo, du chemin de fer à Rio Grande. Elle y dispose d’une usine de traitement de 20 pilons pour le broyage du minerai, qui peuvent en écraser 700 tonnes par mois. Le quartz se trouve depuis la surface jusqu’à 90 mètres; l’extraction occupe une centaine d’ouvriers, la teneur du minerai est très variable, de quelques grammes à quelques centaines de grammes à la tonne (^).
La zone aurifère de Lavras est très étendue, mais on n’y trouve que des individus lavant, isolés ou en groupe, les alluvions des ruisseaux, de même dans les districts de Sao Sépé et de Vaccacahy. A Guardinha, à Bossoroco et à Santa Barbara, on a reconnu des gisements aurifères qui font l’objet de quelques travaux. Plusieurs exploitations ont été abandonnées pour des causes diverses ; leur non-réussite peut être attribuée principalement à la cherté des transports, au manque de capitaux pour développer les travaux, à des études préliminaires incomplètes et surtout au défaut de direction compétente. En 1909, deux sociétés se sont constituées pour exploiter les terrains aurifères de la région de Lavras: la société «Vista Alegre Gold Mines, C° L*^ », 'laquelle possédant ces terrains depuis quelque temps, n’y a encore fait que des recherches superficielles; et la société (^Brazilian Gold Field C° », la dernière constituée.
XV. — Des gisements nombreux de minerai de cuivre ont été reconnus dans toute la région de Caçapava. Une société belge s’était constituée en 1899 pour exploiter les mines de Camaquan, mais elle cessa l’exploitation en 1908 et entra en liquidation l’année dernière. L’échec de cette Compagnie, qui exportait 300 tonnes de minerai concentré etdemattesparmois,estdû. surtout au manque de moyens de transport bon marché et au défaut de combustible qui, pour les même raisons, revenait à un prix très
(1) Recueil consulaire.
ETAT DE RIO GRANDE DO SUE
élevé. Un syndicat allemand possède la mine Santa Barbara, dans la même région de Caçapava; ce groupe s’est borné à faire des sondages et à extraire une grande quantité de minerai; en raison de la baisse du cuivre, il n’y a pas encore eu d’exploitation. Trois ou quatre sociétés opérèrent encore des travaux d’exploration, mais n’ont pas continué l’exploitation, toujours en raison de la cherté des transports.
Cette situation est appelée à se modifier, car la construction d’une ligne ferrée de Santa Maria à Pelotas a été décidée; le tracé, qui vient d’être étudié, traverse toute cette riche région
Rio Grande do Sul. — Les quais et le port de Rio Grande.
dont les conditions économiques peuvent changer de ce fait. Une usine centrale de préparation mécanique et lavage pourrait alors donner de bons résultats.
XVI. — De toutes les richesses minières de l’Etat, celle qui intéresse plus particulièrement le gouvernement brésilien c’est la question du charbon, c’est celle qui fait l’objet de toutes ses préoccupations, car faute de houille, des régions entières possédant d’énormes gisements de fer presque pur ne peuvent être exploitées. Or, on sait que le Brésil, riche de toutes sortes de produits, manque de charbon ou du moins de bon charbon, car toutefois, il existe des affleurements dans les Etats de Parana, Santa Catharina et Rio Grande do Sul, dont quelques-uns font l’objet d’une exploitation plus ou moins importante. D’après les
études faites récemment parla Commission des mines de charbon de terre du Brésil, sous la direction de Tingénieur américain J. -C. Wilhe, les couches carbonifères du Rio Grande sont la continuation de celles de Tubarao (Etat de Santa Catharina) qui, elles- .mêmes, se prolongent jusque dans le Parana, où elles affleurent au Cedro, à Imbituva et au delà de Ponta Grossa dans la région de Tibagy. Dans le bassin charbonifère de Rio Grande do Sul, qui est certainement le plus étendu, la couche principale dite intermédiaire apparaît sur les bords de Tarroyo dos Ratos, affluent du Jacuhy, dans la région de Sao Jeronymo où elle fait l’objet d’une exploitation assez sérieuse. La même couche affleure encore sur les bords du rio Irapua (à 200 kilomètres de Porto Alegre), à Sào Sépé, à Suspiro (560 kilomètres de Porto Alegre), à Rio Negro et à Jaguarâo.
Malheureusement, ce charbon n’est pas de la meilleure qualité, c’est un charbon bitumineux, une lignite ayant une forte teneur en cendre et en soufre (25 à 35 p. 100 et 2 à 8 p. 100) et il en faudrait, dit-on, une tonne et demie ou 700 pour une tonne de charbon de Cardiff. Seules les mines de Sao Jeronymo font l’objet d’une exploitation régulière; ces mines se trouvent non loin de Margem, récemment encore tête de ligne du chemin de fer de Porto Alegre à Uruguayana, à 55 kilomètres à l’ouest de la capitale du Rio Grande et elles sont reliées par une ligne ferrée de 22 kilomètres à la station de «Xarqueadas » sur le fleuve Jacuhy. Le puits d’extraction de cette mine a 96 mètres de profondeur et le réseau des galeries en exploitation est de 7 kilomètres dans lesquelles l’épaisseur de la couche varie de 1 à 4 mètres. La Compagnie n’est outillée que pour extraire une centaine de tonnes par jour. La production annuelle n’a jamais dépassé 17.000 tonnes, l’exploitation y est parfois peu active.
Après avoir passé entre les mains de diverses sociétés, les mines de Sào Jeronymo ont été louées parla Compagnie de navigation la Lloyd Brasileiro, qui les exploite actuellement. Cette Société se dispose à procéder à l’ouverture de nouveaux puits et à faire des sondages plus profonds; on espère ainsi arriver jusqu’à une, couche de vraie houille.
Tel qu’il est, le charbon de Sào Jeronymo peut être amélioré en le soumettant aux procédés de lavage et de briquetage. La Compagnie du Lloyd se dispose à construire une fabrique de bri-
ÉTAT DE RIO GRANDE DO SUL
quettes avec un outillage perfectionné genre Middeton. Une tentative semblable faite par une société précédente n’avait pas donné de résultats satisfaisants, en raison du matériel défectueux et des mauvaises méthodes employées. On doit pouvoir arriver à une bonne production, car des essais de purification de ce charbon faits à Cologne et à Saint-Louis ont parfaitement réussi. Ce qu’il y a de certain, c’est que ces charbons, ayant une certaine teneur en cendre, soufre et humidité, peuvent être utilisés pour produire du gaz bon marché et transformés en générateur d’énergie surtout pour les moteurs.
Pour que ces mines deviennent productives, il importe avant tout que l’exploitation en soit faite d’une manière pratique et que la direction en soit confiée à des personnes compétentes bien au courant de l’industrie charbonnière. Il paraît que cette condition n’a pas toujours été remplie.