‹ Au CamérounChapitre 12 sur 17 · RO DURS · texte numérisé non relu

RO DURS

Dieu m'’exaucerait d’une manière ou de l’autre. Le lendemain je travaillais au champ sur la pente, derrière ma case, et voici qu’en piochant je trouvai un coin de terre tout humide, je creusai un peu et une source surgit. Elle ne me donne pas beaucoup d’eau mais Jamais elle n’a tari ; c’est elle qui est là à dix pas, dit-il en étendant son bâton dans la direction. Oh ! comme Je remercie Dieu pour sa bonté ! Les fétiches ne sont rien, c’est Dieu qui est tout, c’est lui qui veille sur nous et qui nous aime comme ses enfants. »

Le voyageur écoute étonné, car dans sa sombre vie de païen il semble percevoir une lumière d'espérance: les eaux grondent tumultueuses mais le soleil luit là-haut.

JULIA DISPO

La flamme luttant contre les ténèbres

« Jamais je n’épouserai Houri, cet homme qui ne connait pas Dieu, ce polygame et ce voleur ! »

Quelle est la jeune fille qui parle ainsi ? C’est une Jeune Bandem, Julia Disipo. Son frère Maboum, ses oncles et cousins, les anciens du village, avaient passe toute une journée à discuter avec Houri et les hommes de sa famille à l'ombre de deux palmiers dans la cour devant la case ; on avait tué une chèvre pour la circonstance et vidé de nombreuses calebasses de vin de palme. Maboum réclamait qu’une forte dot soit versée en échange de sa sœur, Houri marchandait ; enfin on était tombé d'accord pour une somme d’environ 600 fr., sans compter la chèvre à donner aux anciens, une autre à la mère, le chien dû au frère, le tabac aux tantes, le cadeau au chef, etc. Houri avait versé la somme demandée et commencé à donner les cadeaux ; naturellement la jeune fille n’avait pas été

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consultée : quand la tribu a décidé de donner une femme et que la dot a été touchée, l’intéressée n’a qu’à obéir comme l’ont fait sa mère et ses grand”mères. | « Jamais je n’épouserai Houri, cet homme qui ne connaît pas Dieu, ce polygame et ce voleur ! » Quelle audace ! Depuis quand les femmes ont-eîles

Type de jeune fille

le droit de parler ainsi ? C’est encore la faute des blancs ! Ils ont laissé dans le village un jeune homme, un catéchiste, qui a fondé une petite Eglise et tourne la tête des gens ; c’est lui qui veut commander, maintenant ! Il dit aux uns ou aux autres ce qu’ils doivent faire ou ne pas faire : « L'Eglise défend ceci ou cela, Dieu veut ceci ou cela ! » Julia écoute ces enseignements, c’est là qu’elle a appris à résister. Un jour

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les missionnaires ont pasé, ils ont parlé avec bonté et fermeté à Maboum pour le décider à rembourser à Houri la dot reçue et à laisser obéir sa sœur à l’ordre de Dieu qui ne permet pas qu’une femme aille épouser un homme déjà marié. Maboum a promis, mais après le départ des étrangers il s’est repris, car Houri Jui réclamait la femme qu’il avait payée et menacçait de le trainer en justice.

Ayant appris qu'on avait décidé de l’attacher pour la livrer à cet homme, Julia s’enfuit à la staticn missionnaire, à deux jours de marche, se cachant lorsqu'elle apercevait sur le sentier un groupe d'hommes, craignant que ce soit des gens de la tribu de Houri. Le missionnaire l’a exhortée : « Courage ! Dieu ne tabandcnnera pas, retourne chez ton frère et n’aie pas peur. D'ailleurs, grâce aux lois de l’administration française, personne n’a le droit de te forcer à épouser un homme que tu n’aimes pas. Va et sois ferme ! » Et Julia est repartie, décidée à tenir bon jusqu’au bout.

Bientôt Houri est revenu chez Maboum, l’œil mauvais car il soupçonne le frère de complicité : « C’est probablement lui qui empêche sa sœur de venir chez moi, Car il veut que je lui fasse encore des cadeaux. »

— « Donne-moi celle que j’ai payée ! dit-il.

— « Moi je veux bien te la donner ; c’est la faute du catéchiste de la mission si elle ne veut pas. »

On apporte le différend devant le chef ; le village se réunit et décide qu’elle doit immédiatement aller chez Houri et que le jeune catéchiste doit la chasser

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de son Eglise : « Si elle continue à en faire partie jamais elle ne cèdera et si tu ne veux pas obéir, dit le chef au jeune catéchiste terrifié, j’enverrai le léopard chez toi ! » Pour en finir c’est ce jeune homme lui-même, honteux et tremblant, qui prend la jeune fille par la main pour la donner à Houri.

__« Va-t-en, crie-t-on à la jeune fille, va-t-en chez cet homme ! Toutes nos maisons te seront fermées, tu ne pourras même pas revenir chez ta mère, elle te chassera ! » :

Et Julia fut entrainée, mais arrivée à la case de Houri, elle refusa encore de devenir sa femme. Celui-c; prit un bâton et la frappa jusqu’à ce qu’elle tombe à terre. Pendant quinze jours elle en resta malade, le dos tuméfié. « Tu n’as qu’à frapper plus fort, disait le frère ; elle faiblira ! » - Quand elle fut guérie, Houri lui dit de nouveau : « Viens, tu seras ma femme ! » Elle refusa encore : alors il prit une grosse corde et commença à cingler son torse nu, elle tomba à terre le dos labouré de coups : « Attends, cria l’homme pris d’une rage folle, puisque tu ne veux pas céder, je vais chercher ur coupe-coupe (1) ! » Mais pendant qu’il sortait pour aller prendre l’instrument dans la case voisine, elle vit la porte de derrière entr’ouverte et s'enfuit. Toute la nuit, brisée de souffrance, tremblante de peur, elle erra dans la forêt au risque d’être empor-

(1) Coupe-coupe ou matchette: grande lame de fer emmanchée qui sert à toutes les besognes, à couper le bois, à désherber, à éplucher les légumes, etc.

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tée par le léopard. De temps en temps une prière s’élançait vers le Père qui n’abandonne pas ses enfants dans la détresse. Au petit jour elle alla se réfugier dans la case de l’église jusqu’à la prière du matin ; mais là-même elle ne se sentait pas chez ellc puisque les chrétiens l’avaient chassée. Pauvre jeune fille seule contre tous ceux de sa tribu, contre le chef, contre sa famille, trahie par ceux-là même qui auraient dû la soutenir ! Bientôt Houri la retrouva et la traina chez le chef :

« Je ne puis rien en faire, mets-la en prison et fais-la frapper de vingt-cinq coups de chicotte !

— « Non, dit le chef, il faut qu'avant trois jours elle ait trouvé un autre mari qui rembourse la dot. »

Julia, grelottante de fièvre, s’est réfugiée chez sa mère où elle est restée quelque temps, puis, le délai accordé par le chef étant passé, effrayée à la pensée des mauvais traitements qui l’attendaient encore, elle s’est enfuie pour venir chercher de l’aide à la Mission.

Avec une lettre du missionnaire elle est allée au tribunal réclamer sa liberté ; là, les deux familles ont été convoquées et Maboum et Houri, tous les deux condamnés à quelques mois de prison pour avoir violenté la jeune fille. De plus le juge a décidé que Julia était libre de trouver un autre fiancé qui rembourserait les 600 francs de dot à Houri. En attendant elle retournera chez sa mère.

Et voilà les deux femmes retournant au village ; quelle situation difficile ! Tout le monde est furieux contre elles, ce sont les tracasseries sans fin et les

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persécutions qui s’abattent sur celles qu'aucun homme ne défend. Et puis Julia devient grande, quelle honte à son âge de n’être pas mariée ! On se moque d'elle. Ce sont aussi les tentations : des jeunes gens tournent autour d’elle, mais sans la moindre envie de se mettre à dos les gens de la tribu en Ia demandant en mariage. Malgré tout elle tient ferme ; cette jeune fille est forte d’une force venant d’'En- Haut.

Et ce sont trois longues années d’épreuve. Elle a demandé au missionnaire de l'aider dans sa recherche d’un fiancé, et justement, un jeune catéchiste, Simon Ngolong, fait une démarche analogue. Un contretemps empêche la rencontre projetée, puis. c’est un veuf, maçon chrétien, qui, lui aussi, cherche femme et en ouvre son cœur au missionnaire. Le lendemain même Julia arrive à la station pour demarder conseil : que va-t-elle devenir ? Oubliant le chàtiment passé, Houri revient à la charge, il veut qu’on lui rende ou l’argent ou la femme.

« Peut-être que le maçon... ?

— « Non, dit Julia qui, pourtant ne l’a même pas vu, non, mon cœur ne me dit pas d'aller chez lui. »

Impossible de lui faire répondre autre chose. Ah ! comme ces mentalités sont difficiles à pénétrer ! Mais le lendemain le mystère est expliqué par une lettre de Simon : Une jeune fille se rendant à la Mission a passé par son village, elle lui plaît, elle s’appelle Julia Disipo. Si le cœur de Julia ne lui disait pas d'aller chez le maçon, c’est que le sentiment du jeune homme était partagé.

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Quelques jours après, grand palabre devant le tribunal : Houri réclame sa femme. Celle-ci tend au juge l’ancienne décision du tribunal disant qu’elle est

libre à la condition d’avoir un fiancé remboursant la dot de 600 francs.

Femmes chrétiennes préparant la nourriture de la famille

« Oui, mais elle n’a pas de fiancé et rien ne m'a été remboursé ! »

Un homme se léve :

« Il y a un fiancé : le voilà !

— « Où est l'argent ?

— « Voici les 600 francs. »

Coup de théâtre ! car alors échouent toutes les com-

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binaisons de Houri pour réclamer des sommes plus importantes avec la complicité de Maboum qui aurait affirmé les avoir reçues pour partager les bénéfices.

L'argent est versé sur-le-champ, un moment après le mariage civil enregistré et le lendemain les cloches du temple sonnaient à toute volée pour annoncer l'union devant Dieu de ces deux jeunes chrétiens et, quelques mois après, c’étalient les cris d’un nouveau-né éveillant le vallon boisé où se trouve le village de Simon.

Ah ! quel courage ne faut-il pas pour porter la lampe encore vacillante à travers les sombres souffles de Ta forêt ; mais entretenue par la force d'En- Haut, la flamme monte toujours plus pure et plus brillante.

NGOSO ET EKOULE

Flambeau éteint, lampe allumée

Les noirs aiment peu voyager de nuit par les sentiers de la forêt, car, dans l’ombre, le serpent se glisse et le. léopard est tapi. Aussi lorsqu'ils doivent s’y résoudre, ils prennent des nervures de palmes bien sèches et avec un coupe-coupe en détachent les fibres intérieures droites et longues, ils les attachent en faisceau et y mettent le feu : cette torche avivée par le vent de la course montrera les obstacles et fera fuir les fauves mais elle peut s’éteindre si la tornade soufile,.

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Ils étaient deux sortis en même temps de l’école où ils se préparaient pour devenir catéchistes. L'un s’appelait Ngoso, il avait le regard franc et doux, un bon sourire éclairait sa figure au teint très clair. Il avait été employé comme téléphoniste, puis dactylographe

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dans les services administratifs, deux postes très. recherchés par les jeunes sortant des écoles ; puis à la suite d’une grave maladie, sentant brûler en lui une flamme nouvelle, il s'était décidé à laisser ces avanlages pour entrer à l’école biblique.

L'autre, Ekoule, l'air plus grave, moins ouvert, mais

Un village des bords du fleuve

plus réfléchi, venait d’un village du bord du fleuve où il aidait déjà dans l’église, sé faisant remarquer par le sérieux qu’il apportait à sa tâche.

Tous deux firent de bonnes études, le premier s’attirant l'affection de ses maîtres par sa serviabilité, sa bonne humeur, sa franchise: le deuxième travaillant consciencieusement; ayant des dispositions musicales,

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il dirigeait le chœur des élèves. Sur tous deux, on fondait des espérances ; en pensant à eux, on les voyait dans l’avenir évangélistes, peut-être pasteurs.

Ngoso fut désigné pour accompagner un missionnaire allant à Somo, dans les montagnes escarpées des Banen. Il devait rester là surtout pour s’occuper de lPécole. Le voyage fut long et pénible, notre ieune catéchiste, habitué à la vie facile du bord du fleuve, n’était pas accoutumé aux dures étapes dans la brousse ; le deuxième jour, un léopard bousculant la porte de la case où il couchaïit, entra pour emporter une nichée de petits chiens qui s’y trouvaient. La peur fut grande, mais les cris chassèrent le félin. Pendant deux jours Ngoso resta presque muet tellement l'émotion avait été forte. Plus loin ce furent les grosses rivières torrentueuses à traverser à gué, puis les montagnes aux sentiers rocailleux grimpant tout droit les pentes escarpées à travers l’étouffante forêt. A° Somo, il trouva la vie dure : température froide, privation de poisson, école indisciplinée, composée d'enfants encore sauvages. Aussi, quelques jours après son arrivée, Ngoso demanda-t-il à aller dans sa famille pour terminer son palabre de mariage. Un congé d’un mois lui fut accordé car il y avait tout avantage à ce qu’il revienne à Somo marié. Huit jours après Ngoso arrivait chez lui, mais est-on jamais sûr du moment où le beau-père acceptera de donner sa fille ? Quel nouveau cadeau pourra-t-il bien exiger encore ? Cela menaçait de traîner pendant des mois !

Il vint à la station missionnaire dont dépendait son village pour demander conseil.

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