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Au même moment Ekoulé passait, lui aussi, par la grande tourmente. Il est catéchiste d’une église autrefois nombreuse, mais qui a été presque détruite par la mauvaise conduite de ses prédécesseurs. Il essaie courageusement de ranimer la flamme éteinte et de rebâtir sur ces ruines. Lui-même est parti le premier, le coupe-coupe à la main, pour chercher dans Ia forêt les bois nécessaires à la construction de sa case et de celle de l’église ; les autres ont suivi et le chef lui-même s’est mis à l’ouvrage. Or un jour des jeunes gens, avec toutes les marques du deuil, vêtements sales et déchirés et lamentations, viennent lui apporter la lettre suivante :
« BIEN CHER EKOULÉ,
« Sans tarder, descends vite le fleuve ! Si tu ne te hâtes pas, tu ne reverras plus ta mère : tu la retrouveras dans la tombe. Pagayez sans relâche de jour et’ de nuit ; cela va très mal et nous sommes en grande peine. On a été à Douala chercher ce qu'il faut pour l'enterrement.
« Toutes mes salutations.
« Ton A. P.»
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C’est dimanche, les fidèles attendent dans l’église. Ekoulé, la gorge serrée, commence le eulte et le continue courageusement jusqu'à la fin. Puis, sans rien préparer, il se hâte vers le fleuve. Bientôt la pirogue étroite file sur l’eau au rythme cadencé des pagaïes, mais elle va silencieusement, les pagayeurs ne chantent pas comme d'habitude et ne répondent pas aux appels venant de la rive. Enfin voici sur la berge élevée la case maternelle à moitié cachée par des oransers. Ekoulé saute à terre et se trouve au milieu d’un cercle d'hommes assis à l'ombre des arbres à palabrer. Ils laccueillent avec Joie ; le jeune homme s'étonne, il n'entend pas les chants funéraires, aucun signe de deuil. Sa mère... mais la voilà, sortant de la case d’une démarche assurée !
Les anciens du village s’avancent alors, allant au devant de ses questions : « Tu sais que Béjédi (1) notre grand chef a été cassé et emprisonné, eh bien ! c’est toi qui le remplaceras ; nous t’avons fait appeler pour cela. Si nous avons employé cette ruse pour te faire descendre, c’est que nous avions peur que tu ne viennes pas. »
Le sang d’'Ekoulé bouillonne, mais il'sait se contenir : « Suis-je parti d'ici sans vous dire au revoir, peur que vous me fassiez ainsi revenir par ruse comme on le ferait avec un voleur, un assassin ou un banni ? N’ai-je pas été vous saluer tous, les uns après les autres, avant mon départ ? »
(1) Ce chef autrefois, pendant la guerre, avait fait saisir et ligoter un missionnaire comme on le fait d’une bête fauve, puis jeter sans casque au fond d’une pirogue pour le livrer aux troupes alliées.
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Evidemment ce procédé était peu loyal, mais on pensait bien qu’il ne voudrait pas abandonner son poste. Pendant deux jours, le voici passant par la tentation. Tous les hommes du village le pressent d'accepter. Il répond qu'il est trop jeune, qu’il n’est même pas marié. — « Sois notre chef ! Tu m’es pas riche ? nous t’apporterons nos biens. Tu n’as pas de femme ? nous te donnerons ce soir même tout l’argent qu'il te faudra pour que tu puisses en acheter une demain. Personne mieux que toi ne peut nous diriger; en toi seul nous avons confiance. » Mais il sait ce que veulent dire les responsabilités du chef ; il sait quelles tentations il y a dans cette charge düiflicile ; il sait à quelle vie de compromissions on y est contraint ; ül sait surtout que le Maître l’a appelé pour une autre tâche : celle d'aller éclairer ses frères qui sont dans les ténèbres. Il prie intensément et les forces lui sont données pour répondre avec sagesse à ses assaillants; il en est lui-même étonné. Le lendemain, la lutte recommence : les hommes des autres villages de la tribu viennent à leur tour saluer le jeune homme et lui demander d’être le grand chef ; mais Ekoulé tient ferme demandant que sen oncle soit accepté à sa place. Celui-ci n’est pas aimé et les avis sont partagés à son sujet ; on semble pourtant se mettre d'accord sur son nom. |
Enfin, toute une flottille de pirogues remonte le fleuve. On apporte le palabre devant l'administration; Ekoulé est caché au fond de la case d'audience :
« Nous avons choisi cet homme comme chef,
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disent les anciens en montrant l'oncle, mais ce n’est pas lui que nous voulions précédemment, c’était Ekoulé. »
— « Où est celui-ci ? » demande l’administrateur. Et voici qu'on le pousse au premier rang et encore
Case d’une église de la brousse; au second plan celle du catéchiste
Là
une fois il doit se défendre comme les jours précédents.
« Eh bien ! puisqu'il ne veut pas, prenez donc son oncle ! » Mais des réclamations partent de droite et de gauche : celui-ci lui en veut pour telle chose, celui-là pour telle autre. « Allez donc vous entendre et cet après-midi vous reviendrez me dire qui vous avez choisi pour chef. » Et les voilà sortant et discu-