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avoir rempli sa bouche d’un liquide malpropre, le cracher dans la marmite dont Mbo-Nu fait lentement neuf fois le tour. Ceux qui ne veulent rien dire, reçoivent des coups de bâton jusqu’à ce que leur langue se délie ; à chaque faute avouée, les anciens du village soufflent dans des sifflets en agitant de petits chasse-mouches d'herbe. Puis, lorsque la confession est terminée, ceux qui y ont pris part sont passés à la peinture rouge obtenue en broyant du bois corail râpé et de l'huile de palme. Et c’est le règne de la confiance, c'est la joie brillant dans les yeux sous les masques vermillons. Hélas ! le temps de l’âge d’or ne sera pas de longue durée ; la maladie réapparaîtra bien vite et la mort aussi.
Voici d’ailleurs à la nuit noire, lorsque chacun dort en paix dans sa case, des messagers de l'administration qui viennent frapper à la porte du chef. On s’est inquiété, à Juste titre, de l’émotion suscitée dans toute la région par cette femme et de ses extorsions et on la envoyé chercher pour la mettre en prison. Maïs Njabi n’est pas inquiet, il sait très bien qu’avertie par sa vertu divinatrice la femme disparaitra dans la nuit, et, narquois, il vient le lendemain matin assister à létonnement des envoyés de ladministration qui trouveront la case vide. On frappe, une voix rugit de l’intérieur : « Qui est-ce qui ose me déranger ! Le coup de fusil n’est pas tiré. Malheur à limprudent : -— Sors ! c’est la police ! Que fais-tu ici? As-tu un laisser-passer l’autorisant à venir dans la région ? » Un homme scrt furtivement de la case et s’approchant
Te
d’un indigène instruit venant de la côte, le tire par sa inanche : « Fais-lui un papier, les messagers ne sachant pas lire la laisseront aller, il y aura 600 fr. pour toi. — Est-ce toi, répond l'interlocuteur, qui me donneras le cachet que les blancs mettent sur les laisser-passer ? »
Mais les messagers ont fait sortir la femme et le
Chef d'une tribu de la forêt
chef, pris de frayeur, donne des ordres : « Sauvezvous ! Sauvez-vous ! dit-il à ses gens, car dans sa fureur, elle va tous nous anéantir ! » Et lui-même se cache derrière une case, mais, contrairement à ses prévisions, rien ne se produit et les voix s’éloignent. Njabi n’y comprend rien. « Que se passe-t-il ? Pourquoi se laisse-t-elle emmener ? » Une pensée le rassure : « Probablement c’est au passage à gué de la
MATOS
rivière qu'elle va disparaître », et inquiet et curieux il suit à distance. La petite troupe descend le sentier d'argile rouge et s'engage dans les eaux claires du torrent, puis remonte la rive opposée. Rien, pas la moindre manifestation de puissance.
Alors, revenant en arrière, tout déçu, il pousse ce cri découragé : « Oh ! avec nos croyances à nous, les noirs, on est toujours trompé. »
Et les ténèbres se referment plus profondes après ces quelques lueurs d'espoir.
2 Il GEORGES OMAN
La lumière commence à luire
Non loin des Kinding se trouve dans un chaos de montagnes abruptes couvertes d'immenses forêts, le pays des Batongtou. Les tribus qui l’habitent sont encore très sauvages et les chefs tout-puissants : « Quand le chef, dit-on, lève le doigt, tout le monde lève le doigt. »
Ces potentats demandèrent au missionnaire en voyage dans leur région de leur envoyer des catéchistes, non pour connaître la vérité, mais pour avoir à côté d’eux quelqu'un pouvant lire les messages venant de l’administration et instruire leurs enfants (la lecture et l’écriture étant, en effet, un moyen précieux, quasi-magique, de se mettre en rapport avec le blanc). C'était une occasion de pénétrer dans le pays qu'il ne fallait pas laisser échapper ; aussi quelques catéchistes indigènes sérieux, pleins de courage et de foi furent-ils placés dans ces villages du Batongtou, ils
PRET S es
prêchaient l'Evangile, essayaient de donner des conseils au chef, de grouper quelques catéchumènes et d’instruire les enfants.
D’une façon générale le catéchiste est bien reçu au début, mais au bout de quelques mois. les choses se
Le Village de Bakwa. Le chef dans sa cour
gâtent, car au lieu d’être le serviteur docile du chef disant à tout out et amen, il se met à lui parler des exigences de l'Evangile et le conflit se dessine entre cet Evangile et les vieilles coutumes païennes : « Tu ne tueras point ! » cette parole sonne étrangement à l'oreille du chef qui, loin de l'administrateur, commet
des crimes atroces. La défense des traditions ancesirales s’organise et c’est la persécution aux formes variées qui s’ensuit : ici, le chef enlève tous les garcons de l’école, bannit les catéchumènes ; là, il s’arrange pour faire porter un faux témoignage contre le catéchiste et le faire emprisonner ; ou bien ïl interdit de lui vendre toute nourriture, ou fait frapper brutalement ceux qui refusent de se plier aux coutumes paiennes.
Dans le village de Bakwa, perché sur un éperon montagneux dans une vraie retraite de guerre, voici un de ces messagers de l'Evangile, Georges Oman, homme trapu au large sourire. II a travaillé deux ans sans avcir de résultat ; cependant il avait montré <on amour en soignant ces horribles ulcères si fréquents dans ces régions ; on se moauait de lui: « Comment ! tu veux guérir ces plaies ? ne sais-tu pas que ceux qui en sont atteints les ont contractées pour avoir voulu jeter des mauvais sorts aux autres. » Il ne s’était laissé rebuter ni par les critiques ni par l'odeur nauséabonde des plaies, et quelques femmes s'étaient rapprochées de lui.
Un jour, il entend des cris de détresse partant de la cour du chef ; il accourt. Une jeune femme, une des sept courageuses qui osent venir au catéchisme, a déjà le bras droit replié derrière la tête et attaché à un long bâton qui, passant le long de lavant-bras, traîne jusqu’à terre. C’est le signe auquel on reconnaît les condamnés à mort ; quel est son crime ? — Elle ne veut pas participer à la cérémonie paiïenne de lorda-
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lie (1). Aux yeux du chef, c’est une preuve indéniable qu’elle est sorcière. (Georges Oman avait déjà vu, quelques mois auparavant, un homme attaché de la même façon et atrocement torturé : on lui introduisait dans la bouche un coutelas chauffé au rouge ; le supplice, interrompu par son intervention, avait repris pendant la nuit et s’était terminé par la mort du malheureux).
« Au secours ! je suis perdue! » criait la jeune femme. Georges s’assied et dit, très calme :
« Je viens voir ce que vous voulez faire. » La mère du chef, furieuse, vient l’insulter, lui cracher au visage, l’accusant de porter atteinte à l’autorité de son fils ; mais il ne répond pas. Le frère de la jeune fille, encouragé par l’attitude ferme du catéchiste, se lève d’un bond et disparait en criant : « Je vais tout raconter à l’Administrateur. »
Ce mot est toute une révolution en germe : un jeune homme qui ose parler contre le chef ! ! ! Oui, révolution, crise forcée par laquelle doit passer toute tribu entrant en contact avec l'Evangile : les obligations extérieures et les contraintes de la société païenne tombent, et alors doit s’y substituer l’chligation intérieure provenant de la nouvelle naissance, et peu à peu, la société chrétienne s'organise et la crise sociale se résout. |
Un moment après le départ du jeune homme, deux anciens élèves de la petite école de Georges viennent
. (4) Absorption du poison d’épreuve.