Allemand. Valse de l'aurore
Je ne dirai pas à quoi je songeai : d'abord j'aurais honte d'avouer les pensées désolées qui, se succédant à la file, obsédaient, envahissaient mon âme, tandis que je ne voyais autour de moi que de la joie; et puis cela importe peu à mon récit. J'étais si absorbé, que je n'entendis mcme pas la cloche sonner onze heures, et le général passer avec toute sa suite.
L'arrière-garde était encore dans le fort. Ce fut à peine si je pus, sur le pont, me frayer un chemin à travers les canons, les caissons, les voitures de munitions et les officiers qui criaient leurs ordres. Après avoir franchi la porte, je longeai au trot la masse de l'armée qui s'étendait l'espace d'une verste et je rejoignis le général. Pendant que l'artillerie défilait comme un seul canon,
suivie des officiers à cheval, je fus frappé, comme d'une grossière dissonance parmi cette solennelle harmonie, par une rauque voix allemande qui demandait du feu.
Le ciel se couvrait peu à peu de longs nuages d'un gris sombre. Çà et là seule ment des étoiles étincelaient. La lune avait déjà disparu derrière un noir horizon de montagnes. L'air était si calme et si tiède que pas un brin d'herbe ne bougeait ; pas un nuage. Devant moi se dressait un mur compacte, obscur et mouvant; derrière suivaient des taches mobiles : c'était l'avant-garde à cheval, et le général avec sa suite. Le silence était si profond qu'on entendait distinctement tous les sons charmeurs et mystérieux de la nuit. Le hurlement lointain et monotone des chacals, ressemblant tantôt à
des pleurs désespérés, tantôt à des rires; l'uniforme chanson des cri-cris, des grenouilles, des cailles, un grondement indéfinissable qui allait se rapprochant, et toute cette vie nocturne, presque imperceptible, de la nature, qu'on ne saurait ni comprendre ni exprimer : tout se fondait en un seul son, ce son plein et harmonieux que nous appelons le silence de la nuit. Ce silence alternait ou plutôt se mariait avec le pas sourd des sabots, et le frôlement des hautes herbes au passage du détachement.
Parfois seulement, le bruit d'un lourd canon, le cliquetis des baïonnettes entrechoquées, des voix étouffées et les ébrouements des chevaux.
La nature respirait une beauté, une puissance apaisantes.
Les hommes se sentiraient-ils donc trop à l'étroit sur cette belle terre, sous l'infini de ce ciel étoile ? Comment peuvent-ils nourrir de tels sentiments de haine et de vengeance, une telle rag-e de destruction de leurs semblables? Tout ce qui grouille de mauvais dans le cœur de l'homme devrait, ce me semble, se dissiper dans cette intimité avec la nature, — cette expression absolue du beau et du bon.
Nous marchions déjà depuis plus de deux heures. Je sentis un frisson; le sommeil me gagnait. Je m'inclinai sur le cou de mon cheval et, fermant les paupières, je m'ou bliai quelques minutes.
Tout à coup je fus réveillé par un bruit familier. Pendant mon assoupissement, je n'avais pas cessé d'entendre ce grondement dont je n'avais pu m'expliquer la nature : c'était le bruit de l'eau. Nous entrions dans une gorge profonde, et nous nous rappro-
cliions d'un torrent, alors en pleine crue. L'horizon se resserrait de plus en plus. Parfois, sur le fond obscur des montagnes, brillaient et s'évanouissaient des feux éclatants.
— Dites moi, je vous prie, que signifient ces feux? demandai-je à voix basse au Tartare qui chevauchait près de moi.
— Tu ne le sais donc pas? me répondit-il.
— Non.
— C'est le montagnard qui a attaché une gerbe de paille au bout d'une perche, et qui agite le feu.
— Dans quel but?
— Pour que chacun apprenne que le Russe est là. Maintenant, dans les aouls, ajouta-t-il en riant, aï, aï! on tremble que les mécréants n'emportent le butin.
UNE EXPÉDITION Kl
— Sait-on déjà clans la montagne que la troupe est en marche?
— Hé ! comment ne le sauraient-ils pas? Ils le savent toujours. Nos gens sont hommes à savoir cela.
— Alors, Schamyl fait ses préparatifs de combat? lui demandai-je.
— Non, répliqua-t-il en secouant la tête en signe de dénégation. Schamyl n'entrera pas en campagne. Schamyl enverra son nahïb l, tandis que lui-même, au plus haut de la montagne, regardera par un tuyau 2.
— Se trouve-t-il loin?
— Pas loin. Voilà, par la gauche, il y aurait une dizaine de verstes.
— Et comment le sais-tu? y serais-tu allé?