Porte -vue
— Oui. Nous autres nous allons partout dans la montagne.
— Et tu as vu Schamyl ?
— Oh! que non! Schamyl, nous ne pouvons pas le voir, nous autres. Cent, trois cents, mille gardes et Schamyl au milieu, fit-il, avec une expression d'obséquieux respect.
En jetant un regard vers le haut, on voyait que le ciel commençait à s'éclairer à l'horizon. Mais dans la gorge que nous suivions, il faisait encore sombre et humide.
Tout à coup, un peu devant nous, des lumières éclatèrent dans l'obscurité. Au même instant, des balles sifflèrent, et, dans le silence qui nous enveloppait, retentirent des coups de fusil et un cri aigu. C'était un piquet de l'avant-garde ennemie. Les Tar-
tares qui le composaient avaient tiré au hasard en poussant un cri et s'étaient enfuis.
Tout se tut. Le général appela l'interprète. Un Tartare, en uniforme blanc de Tcherkesse, s'approcha de lui, et tous deux s'entretinrent longtemps en chuchotant.
— Colonel Khassanov, faites égailler les hommes, dit le général d'une voix basse et traînante, mais très distincte.
Le détachement atteignit la rivière, laissant derrière lui les montagnes noires et la gorge. Le jour commençait à poindre. Le ciel, parsemé de rares étoiles pâlies, semblait avoir remonté. L'aurore brillait à l'Orient. Une petite brise fraîche et pénétrante souffla de l'Occident, et une buée, légère comme une vapeur, s'éleva au-dessus de la rivière bruissante.
Le guide nous indiqua le gué, et Pavantgarde à cheval passa la rivière, bientôt suivie par le général et sa suite. L'eau frappait les chevaux au poitrail, et se précipitait avec une violence extraordinaire à travers les pierres blanches qui émergeaient çà et là: elle formait, entre les jambes des chevaux, des torrents écumants. Les bêtes, étonnées du fracas des flots, levaient la tête et dressaient les oreilles, mais s'avançaient en cadence, prudemment, sur le fond inégal, en
lullant contre le courant. Les cavaliers relevaient leurs jambes et leurs armes. Les fantassins, littéralement en chemise, ayant en l'air, au-dessus de l'eau, leurs fusils avec leurs effets noués au bout, la main dans la main, par groupes de vingt, essayaient, avec des efforts qu'exprimait leur visage, de résister au flot. Les artilleurs, avec de grands cris, poussaient au trot leurs chevaux dans la rivière. Les canons et les caissons verts, que l'eau recouvrait de temps en temps, résonnaient sur le lit pierreux. Mais les bons petits chevaux de la mer Noire tiraient allègrement, fendaient l'écume, puis, la crinière et la queue ruisselantes, remontaient sur la berge opposée.
Aussitôt le passage opéré, le général laissa voir sur son visage les traces d'une
grande préoccupation. Il pirouetta et, suivi de la cavalerie, s'en fut au trot à travers une large clairière qui s'ouvrait devant nous. Les Cosaques s'éparpillèrent dans la lisière de la forêt.
On voyait, parmi les arbres, un Tcherkesse à pied, puis un autre, un troisième... L'un des officiers dit :
— Ce sont les Tartares.
Voici qu'une légère fumée part de derrière un arbre... Un coup de feu, un autre... Notre fusillade, plus nourrie, domine, de son crépitement, celle de l'ennemi. Parfois, seulement, une balle avec un bruit lent, semblable au vol d'une abeille, prouve, en sifflant à nos oreilles, qu'on tire aussi contre nous. Voici que la ligne, au pas gymnastique, et les canons, au trot, passent à lafîle.
On entend les grondement des canons, le son métallique du vol du boulet, le sifflement des obus, le crépitement des coups de feu. La cavalerie, la ligne et l'artillerie surgissent de tous les côtés dans la vaste clairière.
La fumée des canons, des obus et des fusils se confond avec le brouillard et la buée qui couvre la verdure.
Le colonel Kbassanov galope vers le général et, en plein élan, arrête net son c lie val.
— Votre Excellence, dit-il en portant la main à son bonnet, ordonnez de lancer la cavalerie en avant, on voit des drapeaux.
Et il montrait du fouet les cavaliers tar tares précédés de deux hommes qui, montés sur des chevaux blancs, portaient au bout d'un bâton des chiffons rouges et bleus.
— Allez avec Dieu, Ivan Mikhaïlovitch, dit le général.
Le colonel fait volte-face sur place, tire son sabre et crie :
— Hurrah I
— Hurrah! Hurrah! Hurrah ! répéta-t-on dans les rangs.
Et la cavalerie s'élance au galop derrière le colonel.
Tous regardent avec une ardente et sympathique curiosité : on voit un drapeau, un autre, un troisième, un quatrième...
L'ennemi, sans attendre la charge, disparaît dans le bois et ouvre, delà, unefusillade nourrie. Les balles tombent plus dru.
— Quel charmant coup d'œil! dit le général en sautillant à l'anglaise sur son pur sang aux jambes effilées.
— Charmant 1 répond le major en faisant caracoler sa monture.
Et, fouettant son cheval, il s'approche du général.
— C'est un vrai plaisir que la guerre dans un aussi beau pays 4, dit-il.
— Et surtout en bonne compagnie 4, ajoute le général, avec un sourire gracieux.
Le major s'inclina.
A ce moment, avec un sifflement rapide et aigre, un boulet passe et se heurte contre quelque chose. On entend, derrière, le gémissement d'un blessé. Ce gémissement me frappe si étrangement, que ce tableau militaire perd instantanément tout son charme; mais personne, hors moi, ne semble le remarquer : le major rit, semble-t-il, à gorge