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Chefs militaires

6i AU CAUCASE

tapis. Un soldat sort tout joyeux d'une maisonnette avec une cuvette en fer blanc et des hardes. Un autre, de ses bras étendus, s'efforce d'attraper deux poules qui se débattent contre la haie en coatcadant. Un troisième, ayant trouvé une cruche de lait, s'abreuve et, avec un gros rire, la jette ensuite par terre.

Le bataillon avec lequel j'avais quitté le fort N*** était aussi dansl'aoul. Le capitaine, assis sur le toit d'une hutte, lâchait des bouffées de sa courte pipe avec un air si indifférent, qu'en l'apercevant j'oubliai que je me trouvais dans un aoul envahi ; je me faisais l'effet d'être chez moi.

— Ah ! vous voilà ici, vous aussi ! dit-il en me voyant.

La haute stature du lieutenant Rosencranz

apparaissait ici et là, dans l'aoul. Il ne cessait de donner des ordres, de l'air d'un homme fortement préoccupé. Je le vis sortir, triomphant, de l'une des huttes : derrière lui des soldats entraînaient un vieux Tartare, lié avec des cordes. Le vieillard, qui n'avait pour tout vêtement qu'un bechmet bariolé et des culottes en haillons, paraissait débile au point que ses bras osseux, fortement attachés derrière le dos, semblaient tenir à peine àses épaules. Ses pieds nus ettournés se mouvaient péniblement. Son visage, etmêmeune partie de sa tête rasée, étaient sillonnés de rides profondes. La bouche, édentée et tordue, remuait sans cesse entre sa barbe et ses moustaches grises et taillées, comme s'il eût mâché quelque chose. Mais dans ses yeux rouges et sans cils luisait une flamme ; il

s'y lisait une indifférence sénile pour la vie. Rosencranz lui demanda, par le canal d'un interprète, pourquoi il n'était pas parti avec les autres.

— Où serais-je allé? dit-il en regardant tranquillement de côté.

— Là où sont allés les autres ! fit observer quelqu'un.

— Les djighits sont allés combatre les Russes, et moi je suis un vieillard.

— Tu n'as donc pas peur des Russes ?

— Qu'est-ce que les Russes peuvent me faire ? Je suis un vieillard, répéta-t-il en promenant sur les assistants un regard indolent.

En repassant, je remarquai le vieillard sans bonnet, et toujours garotté, à cheval derrière un Cosaque ; il regardait autour de

lui avec la même indifférence. Il devait servir à l'échange des prisonniers.

Je montai sur le toit, et m'installai auprès du capitaine.

— L'ennemi n'était pas nombreux, lui dis-je, désireux de connaître son opinion sur l'engagement.

— L'ennemi ? répéta-t-il avec étonnement; mais il n'y en avait pas du* tout. Peuton appeler cela l'ennemi ?... Yoilà; vous verrez ce soir, quand nous nous retirerons, quelle conduite on nous fera. C'est par là qu'il va en venir ! ajouta-t-il en montrant de sa pipe le bois traversé par nous le matin.

— Qu'y a-t-il? demandai-je, inquiet, en interrompant le capitaine, et en désignant des Cosaques du Don qui faisaient cercle

non loin de nous autour de quelque chose. On entendait parmi eux comme des pleurs d'enfants et des paroles :

— Hé ! ne l'assomme pas î Arrête !... On nous verrait... Tu as un couteau. Evstigniéitch?... Donne le couteau !

— Ils sont en train de se partager quelque chose, les vauriens, dit tranquillement le capitaine.

Au même instant, surgit tout à coup de derrière un coin le joli sous-lieutenant, avec ui visage enflammé et épouvanté; et en gesticulant, il se précipita vers les Cosaques :

— Ne le touchez pas ! Ne le frappez pas ! cria t-il d'une voix d'enfant.

A la vue d'un officier, les Cosaques s'écartèrent, lâchant un agneau blanc. Le jeune

sous-lieutenant, tout confus et surpris, murmura quelques mots et s'arrêta.

En nous apercevant sur le toit, le capitaine et moi, il rougit encore plus, et courant vers nous :

— Je croyais que c'était un enfant qu'ils voulaient tuer, dit-il avec un sourire timide.

Le général partit en avant avec la cavalerie. Le bataillon avec lequel j'avais quitté le fort de N*** demeura à l' arrière-garde. Les compagnies du capitaine Khlopov et du lieutenant Rosencranz se repliaient ensemble.

La prédiction du capitaine se réalisa de point en point. A peine entrions-nous dans le petit bois qu'il m'avait montré, que, des deux côtés, apparurent, allant et venant, des montagnards à cheval et à pied, et si

près de nous, que je pus fort bien voir quelques-uns d'entre eux, le cou baissé, le fusil à la main, courir d'un arbre à l'autre.

Le capitaine ôta son bonnet et fit pieusement un signe de croix. Quelques vieux soldats l'imitèrent. On entendait dans le bois des hurlements et des cris : « yaï ! giaïours ! Ourouss1... yaïi » Les détonations sèches et courtes des carabines se succédaient : de toutes parts sifflaient les balles. Les nôtres ripostèrent en silence par un feu de peloton. Parfois seulement on entendait dans nos rangs des remarques de ce genre :

— C'est de là qu'il 2 tire !

— Ça lui est facile de tirer de derrière un arbre !

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