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L'ennemi, dans le langage des soldats russes

— il nous faudrait de la mitraille !

Et voici que le canon joignit la colonne. Aux premiers obus, l'ennemi semblait faiblir; mais, un instant après, à chaque pas que faisaient nos troupes, son feu, ses cris et ses hurlements augmentaient d'intensité.

Nous étions à peine à trois cents sagènes de l'août, que ses boulets commençaient déjà à voler par-dessus nos têtes. Je vis un soldat tué par un obus... Mais pourquoi retracer les détails de cet horrible tableau, quand j'aurais donné beaucoup pour l'oublier moi-même !

Le lieutenant Rosencranz tirait lui-même des coups de carabine; de sa voix enrouée, il criait sans répit après les soldats, et s'élançait à toute bride d'un bout à l'autre de

la colonne. Il était un peu pâle, ce qui seyait fort à sa physionomie martiale.

Le jo'i sous-lieutenant était tout à la joie : ses beaux yeux noirs brillaient d'audace; sa bouche souriait légèrement. Il revenait sans cesse vers le capitaine, lui demandant la permission de s'élancer à Yhurrah l.

— Dispersons-les! disait-il d'un air convaincu. Ma parole, nous les disperserons!

— Inutile, répondit le capitaine d'un ton bref. Il faut se replier.

La compagnie du capitaine occupait la lisière du bois, et les soldats accroupis ne tiraient que pour riposter. Le capitaine, dans sa redingote usée et son bonnet hérissé, lâchant la bride à son petit cheval blanc, les

1. C'est-à-dire à la charge, qui s'exécute aux cris de Hurrah !

jambes pliées sur l'étrier raccourci, demeurait immobile et silencieux à la même place. Les soldats savaient si bien ce qu'ils avaient à faire, qu'on n'avait pas besoin de leur donner des ordres. Parfois, seulement, le capitaine élevait la voix, pour gronder ceux qui dressaient la tête. Le capitaine offrait un aspect très peu militaire. En revanche, il y avait en lui tant de naturel et de simplicité que j'en fus tout surpris.

— Voilà le vrai brave 1 me disais-je malgré moi.

Il était tel que j'avais l'habitude de le voir toujours ; les mêmes mouvements tranquilles, la même voix égale, le même air de franchise sur son visage simple et laid. Seulement, à son regard, plus serein que d'habitude, on pouvait reconnaître en lui l'atten-

lion d'un homme occupé à son affaire. Cela n'est pas peu dire : toujours le même. Combien de modifications ne surprenais-je pas chez les autres! L'un affecte plus de calme, l'autre plus de gravité, un troisième plus de gaîté qu'à l'ordinaire; tandis qu'on voit sur le visage du capitaine qu'il ne comprend même pas la nécessité d'une affectation quelconque.

Le Français qui disait à Waterloo : « La garde meurt, mais ne se rend pas », et les autres héros, notamment les Français, qui prononçaient des paroles célèbres, étaient des braves en effet; mais entre leur bravoure et celle du capitaine existait cette différence que, si quelque 'grande parole eût germé dans l'âme de mon héros, je suis certain qu'il ne l'aurait pas exprimée: premièrement

parce qu'il eût craint, en prononçant la grande parole, d'amoindrir la grande action; en second lieu, parce que. à l'homme qui se sent la force d'accomplir une grande action, les paroles sont inutiles. C'est, à mon avis, le trait caractéristique et noble de la bravoure russe. Comment le cœur russe ne saignerait-il pas, quand, parmi nos jeunes militaires , on entend prononcer de banales phrases françaises qui ont la prétention de rappeler la vieille chevalerie française?... Tout à coup, du côté où se trouvait le joli sous-lieutenant avec son peloton, retentissent quelques hurrah. En me tournant de ce côté, j'aperçus une trentaine de soldats qui, fusil en main et sac au dos, couraient péniblement à travers le champ labouré. Ils trébuchaient, mais avançaient quand même,

toujours criant. A leur tète, le sabre au clair, galopait le jeune sous -lieutenant.

Tout disparut dans le bois...

Après quelques instants de cris et de crépitements, se précipitait hors du bois un cheval effrayé ; sur la lisière, apparurent des soldats portant des tués et des blessés ; parmi ces derniers se trouvait le jeune souslieutenant.

Deux soldats le tenaient sous les bras : il était pâle comme un mouchoir ; et sa jolie petite tête, où l'on ne voyait plus que l'ombre de cet enthousiasme guerrier qui ranimait une minute auparavant, était affaissée terriblement entre les deux épaules et penchait sur la poitrine. Sur sa chemise blanche, à travers sa redingote déboutonnée, on apercevait une petite tache rouge.

— Ah! quelle pitié! dis-je involontairement, en me détournant de ce triste spectacle.

— Naturellement, c'est pitié! dit auprès de moi un vieux soldat appuyé sur son fusil, d'unairmorne. Il n'a peur de rien; cela n'est pas bien, aussi, comment est-ce possible? ajouta-t-il en regardant attentivement le blessé... Il est trop novice, et il a payé.

— Et toi, est-ce que tu as donc peur ? lui demandai-je.

— Est-ce que tu crois que non ?

Quatre soldats portaient le sous-lieutenant sur une civière. Derrière eux, un autre conduisait par la bride un maigre cheval tout fourbu, chargé de deux caisses vertes contenant les instruments de chirurgie. On attendait le docteur.

Les officiers s'approchaient de la [civière et tâchaient de consoler et rassurer le blessé.

— Eh bienl frère Alanine, tu ne pourras plus danser de sitôt, dit, avec un sourire, le lieutenant Rosencranz.

Il pensait sans doute encourager par ces paroles le joli sous-lieutenant; mais, autant que je pus en juger d'après les regards froids et tristes de ce dernier, ces paroles n'obtinrent pas l'effet qu'il en attendait.

Le capitaine s'approcha aussi. Il examina attentivement le blessé; et, sur son visage, toujours indifférent et froid, se lut une sincère pitié.

— Eh quoi ! mon cher Anatoly Ivanitch. dit-il d'une voix empreinte d'une sympathie si tendre que j'en fus tout surpris. C'est la volonté de Dieu.

Le blessé se tourna vers lui. Son visage pâle s'anima d'un sourire triste:

— Oui, je ne vous ai pas écouté.

— Dites plutôt que c'est la volonté de Dieu, répéta le capitaine.

Le docteur, qui venait d'arriver, prit des mains de son aide des bandes, la sonde et d'autres outils ; et retroussant ses manches, avec un sourire encourageant, il s'avança vers le blessé.

— Eh quoi 1 on vous a donc fait un trou dans un endroit plein? dit-il en plaisantant d'un ton nonchalant. Montrez donc !

Le sous-lieutenant obéit. Mais à l'expression avec laquelle il regardait le jovial médecin, on sentait un étonnement et un reproche que l'autre ne remarqua pas. Il se mit à sonder la bJessure et à l'examiner à fond. Mais, las de souffrir, le blessé, avec un gémissement pénible, lui écarta la main.

— Laissez-moi, dit-il d'une voix à peine

perceplible, puisque je vais mourir quand

même.

Après ces paroles, il retomba sur le dos, et, cinq minutes après, lorsque, m'approchant du groupe qui l'entourait, je deman dai à un soldat comment allait le sous-lieutenant, il me fut répondu :

— Il se meurt.

Il se faisait déjà tard, lorsque la troupe, s'étant formée en une large colonne, arriva auprès du fort N***. Le soleil s'était couché derrière la chaîne des montagnes neigeuses, éclairant de ses derniers rayons roses les nuages allongés et légers, immobiles sur l'horizon clair et limpide. Les montagnes neigeuses commençaient à s'envelopper d'un brouillard lilas; mais la ligne onduleuse de leurs contours se découpait avec une extrême netteté sur le fond pourpre du couchant. La

lune transparente, déjà levée depuis longtemps, commençait à blanchir sur le noir de l'azur. Le vert des herbes et des arbres s'assombrissait et s'estompait de buée. Les masses obscures de la colonne bruissaient en cadence, se déroulant à travers la grasse prairie. Çà et là résonnaient les tambours, les castagnettes et les joyeuses chansons. Le solo de la sixième compagnie chantait de toutes ses forces, et, vibrants de sentiment et de puissance, les sons de sa pure voix de ténor s'épandaient au loin, dans l'air transparent du soir.

RECIT D UN JUNCKER

Au milieu de l'hiver 185..., une section de notre batterie faisait partie du détachement de la Grande-Tchetchna. Dans la soirée du 14 février, ayant appris que le peloton que je commandais en l'absence de l'officier devait accompagner la colonne envoyée le lendemain pour une coupe en forêt, je

reçus et transmis aussitôt les ordres nécessaires, puis je me retirai dans ma tente plus tôt que d'habitude. Je n'avais pas la mauvaise habitude de la chauffer à la braise; je me couchai tout habillé sur un lit de camp, j'abaissai mon bonnet sur mes yeux, m'enveloppai de ma schouba, et je m'endormis de ce sommeil profond et lourd dont on dort dans les moments d'inquiétude et de souci qui précèdent le danger : c'était l'attente de l'expédition du lendemain qui me mettait dans cet état.

A trois heures du matin, alors que tout était sombre encore, je sentis qu'on tirait de dessus moi ma schouba toute chaude, et la rouge lueur d'une chandelle frappa désagréablement mes yeux ensommeillés.

— Daignez vous lever! me dit une voix.

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Je refermai les paupières et, remettant en place sur moi la schouba, d'un mouvement inconscient, je me rendormis.

— Daignez vous lever! répéta Dmitri en me secouant sans pitié par l'épaule. La colonne se met en marche.

Je revins brusquement à la réalité. Je tressaillis et me dressai aussitôt sur mes jambes. Après avoir bu rapidement un verre de thé et fait ma toilette à l'eau glacée, je sortis de ma tente et me rendis au parc.

11 faisait noir, brumeux et froid. Les feux de nuit qui brillaient cà et là dans le camp, éclairant les silhouettes des soldats endormis, rendaient, par leurs lueurs rougeâtres et troubles, l'obscurité plus épaisse encore. Tout près s'entendait un ronflement cadencé et paisible ; au loin, c'étaient des mouvements,

des bruits de conversation, le cliquetis des fusils des fantassins qui se préparaient à partir. Ça sentait la fumée, le brouillard, le fumier et les torches. Un frisson matinal vous courait dans le dos, et les dents se choquaient involontairement les unes contre les autres. Seulement, aux ébrouements, aux rares piaffements des chevaux, on pouvait deviner, dans cette ombre impénétrable, l'endroit où se tenaient les caissons attelés, et, aux points lumineux des boute-feux, la place des canons.

A un cri « Avec Dieu! » s'ébranla le premier canon. Le caisson retentit derrière, et le peloton se mit en route. Tous nous ôtames nos bonnets et nous signâmes. En prenant place parmi les fantassins, le peloton s'arrêta, et attendit un quart d'heure que la

colonne fût prête et que le commandant parût.

— Mais il nous manque un soldat, Nikolaï Petrovitch, me dit en s' approchant de moi une noire silhouette qu'à la voix je reconnus pour le maréchal-des-logis Maximov.

— Et qui donc?

— C'est Yélentchouk. Tandis qu'on attelait, je l'ai encore vu là; et maintenant il a disparu.

Comme on ne croyait pas que la colonne se mît en marche tout de suite, nous décidâmes d'envoyer le brigadier Antonov chercher Vélentchouk. Bientôt après passèrent auprès de nous, dans l'obscurité, quelques cavaliers : c'était le commandant avec sa suite.

Aussitôt, tout se mit en mouvement; la tête de la colonne s'ébranla: ce fut enfin

noire tour. Antonov et Yélentchouk n'étaient toujours pas là.

Cependant, à peine avions-nous fait cent pas, que les deux soldats nous rejoignaient.

— Où était-il? demandai-je à Antonov.

— Il dormait dans le parc.

— Comment? Était-il donc ivre, ou quoi?

— Pas du tout.

— Pourquoi s'est-il donc endormi ?

— Je ne sais pas.

Trois heures durant nous cheminâmes, lentement, dans le même silence, dans la même ohscurité, à travers des landes incultes et sans neige, aux arbustes bas qui craquaient sous les roues des canons. Enfin, après avoir franchi un ruisseau peu profond, mais très rapide, ordre fut donné de faire halte; quel-

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ques coups secs de carabines crépitèrent à l'avant-garde. Ce bruit, comme toujours, ranima tout le monde. Le détachement sembla se réveiller : on entendit dans les rangs des conversations, des rires, des mouvements. Parmi les soldats, les uns s'amusaient à lutter, les autres trépignaient : qui mâchait un biscuit, qui manœuvrait son fusil pour passer le temps.

Cependant, lebrouillardcommençaitàblanchir vers l'Orient. L'humidité devenait plus sensible, et les objets qui nous entouraient émergeaientpeu à peu de la nuit. Je pouvais dyà distinguer les affûts et les caissons verts, le cuivre des pièces à feu couvertd'unebuée et, tableau familier, les silhouettes de mes hommes avec leurs chevaux bais et les rangs des fantassins avec leurs baïonnettes luisan-

tes, leurs sacs, leurs tire-bourre et leurs marmites sur le dos.

Bientôt, ordre de repartir. Après quelques centaines de pas, on nous indiqua notre lieu de campement.

A droite, apparaissait la berge escarpée d'un ruisseau sinueux, et les hautes colonnes en bois d'un cimetière tartare. A gauche et en avant, une bande noire rayait le brouillard. Mes artilleurs détachèrent l'avant-train de leurs pièces.

La 8e compagnie, qui nous couvrait, forma les faisceaux, et un bataillon, armé de fusils et de haches, pénétra dans la forêt.

Il ne s'était pas écoulé cinq minutes, quand, de toutes parts, des feux flamblèrent et fumèrent. Les soldats se répandirent cà et là, activant la flamme, traînant des branches

et des troncs ; et dans la foret retentirent par centaines les coups de haches et les chutes d'arbres.

Les artilleurs, rivalisant d'ardeur avec les fantassins, allumèrent aussi leur feu : et quoiqu'il brûlât à ne pouvoir approcher à deux pas, quoiqu'une épaisse fumée noire s'échappât à travers les branches couvertes de givre, d'où l'eau coulait et grésillait dans la flamme, quoique, par dessous, s'amoncelât la braise, et que tout autour l'herbe fût grillée et blanche, néanmoins mes soldats n'étaient pas encore satisfaits; ils traînaient des arbres entiers, jetaient dans le brasier des herbes sèches et de plus en plus l'attisaient.

Lorsque je m'approchai du feu pour allumer une cigarette, Vélentchouk, déjà fort

remuant à son ordinaire, mais qui, maintenant, comme aiguillonné par le sentiment de sa faute, se démenait plus que les autres, releva, à main nue, du beau milieu, dansun accès de zèle, un charbon allumé qu'il fît sauter vivement d'une paume dans l'autre et rejeta par terre.

— Allume plutôt une brindille et offre-la, fit un soldat.

— Donnez, mes frères, un boute-feu, dit un autre.

Lorsque enfin j'eus allumé ma cigarette sans l'aide de Yélentchouk, qui cherchait de nouveau à prendre un charbon dans sa main, il frotta ses doigts brûlés sur le pan de sa schouba, et, sans doute pour faire quelque chose, il souleva un lourd bloc de bois, et le lança dans le brasier. Et quand il crut

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pouvoir se reposer enfin, il s'approcha de l'endroit le plus ardent, déboutonna sa scliouba écarta ses jambes, étendit ses grandes mains noires, et, pinçant les lèvres de coté, ferma les yeux.

— Hé! j'ai oublié ma pipe. Quel malheur, mes frères ! dit-il après un court silence et sans s'adresser à personne en particulier.

On trouve en Russie trois types militaires essentiels où peuvent se rattacher tous les soldats de toutes les armes : ceux du Caucase, les fantassins, la garde, la cavalerie, etc.

Ces principaux types, avec beaucoup de subdivisions, sont les suivants :

1° Les soumis,

2° Les dominateurs,

3° Les casse-cou*

Les soumis se divisent en soumis calmes et en soumis remuants.

Les dominateurs se divisent en dominateurs sévères et en dominateurs politiques.

Les casse-cou se divisent en casse-cou amusants et en casse-cou proprement dits.

Le type qui se rencontre le plus souvent, — le plus séduisant, le plus sympathique, celui qui réunit les plus belles vertus du chrétien : douceur, piété, patience, résignation à la volonté de Dieu, — c'est le soumis. Le trait distinctif du soumis calme est une tranquillité inaltérable avec un profond mépris des revers de la destinée; du soumis qui boit, un doux penchant pour la poésie et le sentiment; du soumis remuant, un entendement borné avec un zèle sans but.

Les dominateurs sévères abondent sur-

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tout parmi les gradés. C'est un type très noble, énergique, amoureux de la guerre, et non sans tendances poétiques : à ce type appartenait le brigadier Antonov. La seconde subdivision comprend les dominateurs politiques, qui, depuis quelque temps, se multiplient : ce type est toujours éloquen1, sait lire, porte une chemise rose, ne mang3 pas à la gamelle, fume parfois du tabac supérieur, se considère comme très au-dessus d'un simple soldat et est rarement 'uimême un bon soldat, comme le clonÂmteur de la première catégorie.

L3 type du casse-cou, comme celii lu dottriiiàêeu.', est bon dans la première catégorie, qui se distingue par une gaîté continuelle, de grandes aptitudes peur tout, l'exubérance du tempérament, et terribk-

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ment mauvais dans la seconde, celle des casse-cou débauchés; mais, il faut le dire pour l'honneur de l'armée russe, ces dernières sont très rares, et la masse des soldats s'écarte d'eux. Absence d'une foi quelconque, hardiesse dans le vice, voilà ce qui les caractérise.

Vélentchouk appartenait à la catégorie des soumis remuants. Originaire de l'Ukraine, au service depuis quinze ans déjà, il ne payait pas de mine et manquait d'adresse; mais il était bon et franc, fort zélé, quoique hors de propos le plus souvent, et extrêmement honnête. J'ai dit extrêmement honnête : l'année d'avant, il avait eu l'occasion de montrer cette qualité caractéristique.

Il faut remarquer que chaque soldat connaît un métier. Les métiers les plus répan-

dus parmi eux sont ceux de tailleur et de cordonnier. Vélentchouk s'était appris tout seul le métier de tailleur, et même, à en juger d'après le fait que le maréchal-des-logis Mikhaïl Doroféïtch lui donnait des commandes, il avait atteint un certain degré d'habileté.

Donc, l'année d'avant, Vélentchouk avait été chargé par Mikhaïl Doroféïtch de lui faire un manteau en drap fin. Mais la même nuit, comme, après avoir coupé le drap, il l'avait caché sous sa tète, dans sa tente, il lui arriva malheur. Le drap, d'une valeur de sept roubles, fut volé dans la nuit. Vélentchouk, des larmes dans les yeux, les lèvres pâles et tremblantes, retenant à peine ses sanglots, conta la chose au maréchaldes-logis. Mikhaïl Doroféïtch se fâcha. Dans

le premier moment de dépit, il menaça le tailleur ; mais après, en homme bon et à son aise qu'il était, il ne s'en soucia guère et n'exigea pas le prix du drap perdu. Malgré tous les efforts de Vélentchouk, et les pleurs qu'il versait en racontant sa peine, le voleur ne se trouva pas. De fortes présomptions pesaient sur un casse-cou débauché, Tchernov, qui dormait dans la même tente que Vélentchouk; mais les preuves décisives faisaient défaut.

Le dominateur politique, Mikhaïl Doroféïtch, fort à son aise par suite des petites affaires qu'il traitait avec le capitaine d'armes et le fourrier, les aristocrates de la batterie, oublia bientôt complètement son manteau; mais Vélentchouk n'oubliait pas. Les soldats disaient qu'en ce moment ils avaient

craint qu'il ne se jouât quelque mauvais tour, ou ne désertât dans la montagne, tant son malheur l'avait accablé. Il ne mangeait ni ne buvait ; il ne pouvait même plus travailler et il ne cessait de pleurer.

Trois jours après, il vint chez Mikhaïl Doroféïtch, et, tout pâle, il retira du revers de sa manche une pièce en or qu'il lui tendit :

— Par Dieu ! c'est mon dernier argent , Mikhaïl Doroféïtch, et encore l'ai-je emprunté à Jdanov, dit-il avec un sanglot. Je vous redois deux roubles, que je vous rendrai, ma parole, sitôt que je les aurai gagnés. Il (qui était cet il ? Vélentchouk ne le savait pas lui-même,) il m'a fait passer pour un coquin à vos yeux; lui, cette âme puante et fourbe, — il a ravi le dernier bien d'un sol-

da!, d'un frère; et moi, voilà quinze ans que je suis au service...

Il faut dire, à l'honneur de Mikhaïl Doroféïtch, qu'il refusa de prendre les deux roubles que Yélentchouk lui apporta deux mois après.

Avec Vélentchouk, cinq autres soldats de mon peloton se chauffaient autour du feu.

Au meilleur endroit, à l'abri du vent , était assis le maréchal-des-logis Maximov, fumant sa pipe. L'attitude, les regards, tous les gestes de cet homme révélaient l'habitude du commandement et la conscience de sa propre dignité.

Comme je m'approchais de lui, il tourna sa tête vers moi; mais ses regards restaient fixés sur le feu, et ce ne fut que bien plus

tard que , ses yeux ayant suivi le mouvement de sa tète, il me regarda.

Maximov, fils d'un paysan aisé, avait quelque argent ; il avait suivi les cours du régiment, acquis assez de science et gagné un grade : « Il est terriblement riche , terriblement savant », disaient de lui les soldats.

Je me rappelle qu'une fois, à l'exercice du tir plongeant, il expliquait aux soldats qui l'entouraient que le niveau n'est autre chose que... provient de ce que le mercure atmosphérique a son mouvement... En somme, Maximov était loin d'être bête; il connaissait bien son métier. Mais il avait le malheureux travers de parler, comme exprès, de manière à ne pas se faire comprendre, et je suis certain qu'il ne comprenait pas lui-même ce qu'il disait. Il aimait surtout les mots « pro-

venir » et «continuer », et lorsqu'il lui arrivait de dire : « cela provient... » ou : « en continuant », je savais d'avance que je ne comprendrais pas un seul mot de tout ce qui allait suivre. Les soldats, au contraire , autant que je pus le remarquer, aimaient entendre ce « provient » et soupçonnaient làdessous un sens profond, quoiqu'ils n'y entendissent goutte, comme moi. Mais cette incompréhension, ils l'attribuaient à leur propre bêtise, et lui, ils ne l'en considéraient que davantage. En un mot,Maximov était un dominateur politique.

Le second soldat, en train de soigner ses pieds musculeux et rouges, était Antonov, le même Antonov le bombardier qui, jadis, en 1837, resté avec deux autres auprès d'un canon, sans secours , se replia en tirant

devant un ennemi nombreux, et, malgré deux balles reçues dans la fesse, continuait à charger.

Depuis longtemps, il eût étémaréchal-deslogis , n'eût été son caractère, disaient de lui les soldats. Et, de fait, il avait un singulier caractère : quand il n'était pas ivre, nul n'était plus tranquille, plus doux, plus rangé que lui; mais quand il avait bu, il devenait un tout autre homme : il ne reconnaissait plus de supérieur; il se battait, faisait tapage; on n'en pouvait rien tirer. Pas plus tard que huit jours avant, il s'était enivré pendant la semaine grasse, et, malgré toutes les menaces et toutes les prières, malgré son attachement pour son canon, il but, lit les cent coups, jusqu'au premier lundi de carême ; tandis que, pendant tout le temps

du carême, malgré l'ordre donné de manger gras, il ne s'était nourri que de biscuits; même, pendant la première semaine, il avait refusé sa ration de vodka.

Du reste, il fallait voir cet homme, de petite taille, avec ses petites jambes en cerceau et son museau moustachu et luisant, lorsque, une fois ivre, il prenait entre ses mains une balalaïka, et que. regardant nonchalamment autour de lui, il jouait « la barinia » L; ou bien lorsque, ayant négligemment jeté sur ses épaules son manteau, où ses décorations se balançaient, il passait dans la rue, les mains dans les poches de ses culottes. Il fallait voir son dédain d'artilleur pour tout ce qui n'était pas artilleur : Cosaques, Pandours, etc., pour comprendre

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