‹ Au CaucaseChapitre 15 sur 19 · Chanson populaire · texte numérisé non relu

Chanson populaire

qu'il jugeât impossible de ne pas se battre avec eux. Il se battait non pas tant pour son plaisir personnel que pour soutenir l'honneur militaire dont il se sentait un tenant. Le troisième soldat, avec une boucle d'oreille et des moustaches hérissées, un brûlegueule en porcelaine dans les dents, accroupi devant le feu, était le messager à cheval Tchikine. Tchikine le charmant garçon, comme l'appelaient les soldats, était un « loustic ». Gelât-il à pierre fendre, s'enfonçât-il dans la boue jusqu'aux genoux, restât-il deux jours sans manger, en campagne, à la revue, à l'exercice, le charmant garçon, toujours et partout, faisait rire par ses grimaces et ses contorsions, se démenant de telle sorte que tout le monde se roulait. A la balte comme au campement, un cercle de

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jeunes soldats se formait toujours autour de Tchikine : il jouait aux cartes avec eux, ou leur racontait quelque histoire de soldat rusé ou de mylord anglais, ou bien il singeait un Tartare ou un Allemand, ou faisait simplement des remarques qui provoquaient l'hilarité générale. 11 est vrai que sa réputation de loustic était à tel point établie dans sa batterie qu'il n'avait qu à ouvrir la bouche et à cligner de l'œil pour que tout le monde s'esclafàt. Et de fait, chez lui, le comique jaillissait, inattendu. En toutes choses, il savait voir quelque particularité à quoi un autre n'eût pas même songé; et cette faculté de saisir en tout le côté ridicule résistait à toutes les épreuves.

Le quatrième soldat était un gamin d'assez piètre aspect, une recrue de la dernière

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levée, qui se trouvait en campagne pour la première fois. Il se tenait debout, en pleine fumée, et si près du brasier qu'il semblait que sa scboubausée allait prendre feu. Mais malgré tout, les pans écartés de sa schouba, sa pose tranquille et satisfaite, ses mollets saillants, témoignaient qu'il avait grand plaisir à se chauffer.

Enfin le cinquième soldat, qui se tenait un peu plus à l'écart du brasier, et se taillait un bâton, était l'oncle Jdanov. Jdanov était le plus vieux de la batterie. Il avait connu les autres soldats dès leur entrée au régiment, et tous, par une vieille habitude, l'appelaient « mon oncle ». On disait qu'il ne buvait ni ne fumait jamais, qu'il ne touchait pas aux cartes et ne jurait point. Toutes les heures que lui laissait le service, il les consacrait

au métier de cordonnier. Les jours de fête, il allait aux églises quand il y en avait, sinon, il allumait un cierge d'un kopek devant une icône, et ouvrait son livre de psaumes, le seul dans lequel il pût lire. Il entretenait peu de rapports avec les soldats : froidement respectueux à l'égard de ceux qui, plus jeunes que lui, étaient ses supérieurs en grade, il avait peu d'occasions, ne buvant pas, de fréquenter ses égaux; mais il affectionnait particulièrement les jeunes recrues. Jl les protégeait en toutes circonstances, les conseillait et les aidait ; tous le considéraient dans la batterie comme un capitaliste, parce qu'il possédait vingt-cinq roubles qu'il prêtait volontiers aux soldats vraiment besogneux.

Ce même Maximov, aujourd'hui maréchal-

des-logis, me racontait que, dix ans auparavant, lorsqu'il arriva au corps, et que les vieux soldats buveurs avaient bu avec lui son argent, Jdanov, remarquant sa peine, l'appela, le tança vertement pour sa conduite, alla jusqu'à le battre, lui apprit comment doit vivre un soldat, et le renvoya avec une chemise (Maximov n'en ayant plus) et cinquante kopeks d'argent.

— Il a fait de moi un homme ! répétait souvent de lui Maximov, avec une expression de respect et de reconnaissance.

C'était lui aussi qui avait aidé Vélentchouk, un de ses protégés, lors du vol du manteau, et beaucoup d'autres encore pendant ses vingt-cinq ans de service.

On n'eût pas trouvé dans le corps soldat plus brave et qui sût mieux son métier. Mais

il était trop mocleste.il semettait trop peu en avant pour être promu brigadier, bien qu'il fût déjà depuis quinze ans bombardier. La seule joie, l'unique passion de Jdanov, c'étaient les chansons. Il y en avait qu'il aimait davantage, et il réunissait autour de lui un cercle de chanteurs, choisis parmi les jeunes soldats : quoiqu'il ne sût pas chanter, il demeurait avec eux, les mains dans les poches, les paupières closes, exprimant son ravissement par ses mouvements de tête et ses pommettes plissées. Je ne sais pas pourquoi j'ai toujours trouvé dans ce plissement des pommettes, remarqué chez d'autres encore que Jdanov, une singulière expression.

Sa tête toute blanche, ses moustaches noires bien astiquées, son visage basané et

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ridé lui donnaient, à première vue, l'aspect sévère et grave; mais en examinant de plus près ses yeux ronds, surtout quand ils souriaient,— car ses lèvres ne riaient jamais. — quelque chose de doux, de presque enfantin vous frappait en lui.

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— Hé t diable! j'ai oublié mon brûlegueule! Quel malheur, mes frères! reprit Vélentchouk.

— Que ne fumes-tu une cigharka *, charmant garçon? dit Tchikine en pinçant ses lèvres de côté et en clignant de l'œil. Moi? je ne fume pas autre chose à la maison. C'est bien plus doux.

1. Mot composé, qui semble allier l'idée de sucre à celle de cigare.

Il va sans dire que tous éclatèrent de rire.

— Pourquoi aussi oublier ton brûlegueule, intervitMaximov sans prendre garde à l'hilarité générale et d'un air de supérieur, en secouant contre sa paume le fourneau de sa pipe pour en faire tomber la cendre. Où diable étais-tu allé te fourrer, hé, Vélentchouk ?

Vélentchouk fit demi-tour vers lui, leva la main à la hauteur de son bonnet, mais la retira aussitôt.

— Tu n'as sans doute pas assez dormi hier, que tu dors tout debout?... Il n'y a pas là de quoi vous féliciter.

— Déchire-moi sur place, Fedor Maximovitch,sij'aipris une seule goutte dans ma bouche. Mais je ne sais pas moi-même com-

ment ça s'est fait, répondit Vélentchouk. En quel honneur aurais-je bu? murmura- t-il.

— A la bonne heure. C'est qu'il faut répondre de vous autres aux supérieurs, et voilà comment vous vous conduisez! C'est dégoûtant, conclut l'éloquent Maximov d'un ton déjà radouci.

— Voilà une merveille, mes frères, continua Vélentchouk, après un silence d'une minute, en se grattant la nuque et sans s'adresser à personne en particulier. Parole, c'est une merveille ! Voilà seize ans que je suis au service, et c'est la première fois que cela m'arrive. Quand on a commandé de former les rangs pour l'appel, je me suis tenu prêt, je ne me sentais rien; et voilà que tout à coup, près du parc, elle m'empoigne. . . , elle m'empoigne, elle me jette par terre, et

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rien à faire... Et comment je me suis endormi, c'est ce que je ne sais pas moi-même, mes frères. C'est la torpeur, sans doute, conclut-il.

— De fait, j'ai eu de la peine à te réveiller, dit Antonov en se mettant une botte. Comme je te secouais, comme je te secouais! on eût dit une poutre.

— Ah ! vois-tu ? observa Yelentchouck.

J'aurais compris encore, si j'avais été ivre...

— Nous avions de même chez nous une baba, commença Tchikine. Elle est restée, on peut dire, bien deux ans sur le poêle, je crois. Voilà qu'un jour, en allant pour la réveiller, pensant qu'elle dormait , on la trouva morte. C'était une de ces torpeurs qu'elle avait aussi. Voilà ce qui arrive, charmant garçon.

— Eh! raconte donc, Tchikine, comment, pendant ton congé, tu jouais à l'homme important, fit Maximov en souriant, et en jetant un regard de mon côté, comme pour dire : « Tiendriez-vous à écouter un imbécile ? »

— Comment, Fedor Maximovitch ? interrogea Tchikine en me lançant de côté un rapide coup d'œil; mais, on le sait bien. Je racontais ce que c'est que le Caucase.

— Oui, oui... Mais comment? Pas tant de façons... Dis-nous donc comment tu commandais.

— On le sait bien, comment je commandais... On me demandait comment nous vivions, commença Tchikine, vivement, du ton d'un homme qui a déjà raconté plusieurs fois la même chose. Alors je disais que nous

vivions bien, charmant garçon. Nous recevions les vivres qui nous étaient nécessaires : matin et soir, une tasse de chocolat pour chaque soldat; à dîner une soupe de seigneur, de l'orge perlé ; en guise de vodka, du madère, du madère Duverrier... sans bouteille.

— Un fameux 'madère! s'écria, plus fort que tous les autres, Vélentchouk, en éclatant de rire. Voilà un fameux madère!

— Eh bien! et sur les Asiatiques, que racontais-tu ? poursuivit Maximov, quand l'hilarité générale se fut un peu calmée.

Tchikine se pencha vers le feu, prit, au moyen d'un morceau de bois, un charbon embrasé qu'il plaça sur le fourneau de son brûle-gueule, et, silencieusement, sans paraître remarquer l'attention et la curiosité

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provoquées parmi ses auditeurs, il aspira long-temps. Enfin, quand il eut avalé assez de fumée, il laissa tomber son charbon, et rejeta son bonnet encore plus en arrière ; puis, s'étant secoué, il continua avec un léger sourire :

— On demande aussi : a Comment, qu'il dit, est le Tcherkesse, là-bas ? qu'il dit : Ou bien est-ce le Turc, chez vous, au Caucase, que vous combattez ? » Alors je réponds : « Chez nous, le Tcherkesse, charmant garçon, n'a pas qu'un aspect. 11 y en a de divers types. Ainsi, il y a des Tavlintsi, qui vivent dans des montagnes de pierres, et mangent des pierres en guise de pain. D'autres sont grands, que je leur dis, on dirait des solives ; ils ont un seul œil sur le front, et des bonnets rouges, qu'on dirait en

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feu. » Connue toi, par exemple, charmant garçon, ajouta-t-il en s'adressant à unejeunc recrue, qui portait en effet un ridicule petit bonnet à calotte rouge.

Ainsi brusquement interpellé, le jeune soldat se tordit presque jusqu'à terre, puis, se frappant les genoux des mains, il éclata d'un tel rire et fut pris d'une telle toux, qu'il put à peine prononcer, d'une voix suffoquée :

— En voilà, des Tavlintsi !

— « On y voit encore des Moumri, leur disais-je, poursuivit Tchikine, en ramenant d'un geste son bonnet sur le front. Ceux-là sont jumeaux, pas plus hauts que ça; ils vont toujours par deux, se tenant même par la main; et ils courent si vite qu'un cavalier ne pourrait pas les atteindre. » — « Comment alors, mon petit, qu'il dit, com-

ment alors, ces Moumri... est-ce qu'ils naissent comme ça, la main dans la main, ou quoi? » disait Tchikine, d'une voix de basse, imitant la voix des moujiks. — « Oui, répondais-je, charmant garçon, ils sont comme ça de leur nature. Si tu leur déchires les mains, c'est comme les Chinois quand on leur arrache leur bonnet : le sang jaillit. » — a Et dis-moi, petit, comment se battentils ? » qu'il dit. — Mais voilà comment, lui répondais-je. « Quand ils t'ont saisi, ils t'ouvrent le ventre, prennent tes boyaux et les enroulent autour de ton bras. Ils enroulent, et toi tu ris, et tu ris si longtemps que tu en meurs... »

— Eh bien ! est-ce qu'ils te croyaient, Tchikine, demanda Maximov avec un léger sourire, tandis que les autres s'esclafaient.

— Ce sont vraiment de si drôles de gens, Fedor Maximovitch, qu'ils croient à toute espèce de choses, par Dieu! à tout ce qu'on leur conte. Mais quand je me mis à leur parler de la montagne Kazbek, leur disant que de tout l'été la neige ne fondait pas, alors ils se moquèrent de moi, charmant garçon! « Eh quoi donc, qu'il dit, petit, qu'estce que tu chantes là? A-t-on jamais vu une grande montagne où la neige ne fondît pas? Chez nous, petit, pendant la fonte des neiges, c'est sur les hauteurs que ça fond le plus vite ; tandis que, dans les vallées, ça reste plus longtemps... » Que voulez-vous? conclut Tchikine en clignant de l'œil.

Le disque brillant du soleil, qui transparaissait à travers un brouillard d'un blanc laiteux, était déjà assez haut dans le ciel.

L'horizon, d'un gris-lilas. peu à peu s'élargissait, bien que toujours borné par le mur blanc du brouillard. Devant nous, par delà la forêt éclaircie, s'ouvrait une assez grande plaine; au loin s'étendait, tantôt noire, tantôt blanche ou lilas, la fumée des feux nombreux ; et d'étranges silhouettes remuaient dans les couches grises du brouillard. Plus

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loin encore, se montraient parfois des groupes de Tartares à cheval, et de temps à autre éclataient les détonliaons de nos carabines et de nos canons.

— Ce n'est pas encore la bataille, ce n'est qu'un amusement, disait le bon capitaine Khlopov.

Le commandant de la 9e compagnie des chasseurs, chargée de nous couvrir, s'approcha des pièces et, désignant trois cavaliers tartares qui passaient en ce moment à la lisière de la forêt, à six cents sagènes à peine de nous, me demanda, avec cette affection particulière des officiers de la ligne pour le canon, de leur lancer une grenade ou un obus.

— Voyez-vous, dit-il avec un sourire persuasif et bon, en étendant sa main au-des-

sus de mon dos. là-bas, où sont deux grands arbres ; le premier est en uniforme noir de Tcherkesse, et en voilà deux autres derrière. Voyez-vous? Je vous en prie, ne seraitil pas possible...

— Et en voilà encore trois qui longent le bois, ajouta Antonov, qui avait la vue excellente.

Et s'approchant de nous, son brûle-gueule dissimulé derrière son dos, il poursuivit :

— Voilà le premier qui sort sa carabine du fourreau. Je le vois parfaitement, Votre Noblesse.

— Vois-tu comme il a tiré, mes frères; on voit encore la fumée blanche, dit Vélentchouk dans un groupe de soldats qui se tenaient un peu en arrière.

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— Ah! le gueux, c'est contre nos avantpostes qu'il tire! remarqua un autre.

— Vois-tu, comme il en est sorti de la forêt! Ils cherchent une place, sans doute pour établir une batterie, ajouta un troisième. Si on lançait une grenade dans le tas; c'est pour le coup qu'ils cracheraient!...

— Et crois-tu que ça irait jusque-là, charmant garçon? demanda Tchikine.

— Il doit y avoir cinq cents à cinq cent vingt sagènes tout au plus, dit Maximov froidement et comme se parlant à lui-même, quoiqu'on vît bien qu'à l'exemple des autres il mourût d'envie de tirer... En relevant l'obusier de quarante-cinq lignes, on pourrait frapper au beau milieu.

— Savez-vous si, en pointant dans le tas, on toucherait quelqu'un? Voyez donc, ils

viennent de se masser : c'est peut-être maintenant qu'il faudrait tirer, continuait l'insinuant commandant des chasseurs.

— Ordonnez-vous de pointer la pièce?

demanda d'une voix de basse, résolûmen et avec une sorte de colère , le brigadier Antonov.

J'avoue que c'était là mon plus vif désir à moi-même, et je donnai Tordre de pointer la deuxième pièce.

A peine avais-je parlé, qu'une grenade était déjà toute prête, et qu'Antonov, appuyé contre le flasque de l'affût, la main à son couvre-nuque, commandait la manœuvre de l'affût.

— Un tout petit peu à gauche... Une idée à droite... Encore, encore un petit peu...

C'est bien, dit-il d'un air d'orgueil, en s'écartant de Pobusier.

L'officier des chasseurs, moi, Maximov, l'un après l'autre, nous vînmes appliquer notre œil au point de mire, et tous nous fûmes d'un avis différent :

— Par Dieu! ça va passer par-dessus, fît Vélentchouk en faisant claquer sa langue, bien qu'il n'eût regardé que par-dessus l'épaule d'Antonov et qu'il n'eût, par suite, aucune base d'appréciation. Pa...a...ar Dieu? ça va frapper cet arbre, tout droit, mes frères.

— Feu I commandai-je.

Les servants s'écartèrent et Antonov se rejeta de côté, pour voir le vol de l'obus. La mèche s'alluma et le cuivre tonna. Au même instant, nous étions couverts d'une fu-

mée de poudre, et, dans le fracas formidable de la détonation, se distingua un son bourdonnant et métallique qui s'éloignait avec la vitesse de la foudre, et s'en alla mourir dans le lointain, au milieu du silence général. Un peu en arrière du groupe des cavaliers, apparut une fumée blanche; les Tertares s'éparpillèrent; le bruit de la détonation arriva jusqu'à nous.

— Voilà qui est bien ! Comme ils se sauvent I Yois-tu, ces diables, ils n'aiment pas ça ! disait-on dans les rangs des artilleurs et des fantassins.

— Si on avait pointé un peu plus bas, on aurait frappé juste au milieu, remarqua Vélentchouk. Je le disais bien, que ça toucherait l'arbre. Et voilà, c'est bien cela : ça est tombé à droite.

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Laissant les soldats pérorer entre eux sur la fuite des Tartares à la vue de la grenade, et sur les motifs de leur apparition, et sur leur nombre probable dans la forêt, je m'éloignai de quelques pas avec le commandant des chasseurs, et m'assis sous un arbre en attendant que le hachis offert par lui fût réchauffé.

Le commandant Bolkhov était un de ces officiers qu'on appelait dans le régiment des

bonjour ois i. Il avait du bien, avait servi dans la garde et parlait le français. Malgré cela, ses camarades l'aimaient. Il avait l'intelligence et le tact de porter une redingote pétersbourgeoise, de faire honneur à un bon dîner et de parler français sans trop froisser ses camarades.

Après avoir causé du temps, du service, et d'amis communs, après nous être communiqué mutuellement nos manières d'envisager les choses , nous en vînmes à une conversation plus intime. Au Caucase, lorsque deux officiers du même monde se rencontrent, la première question qui se présente à leur esprit est celle-ci : « Pourquoi êtes-vous ici? » C'est à cette interrogation

1. Mot composé avec le mot français « bonjour » pour désigner un officier de salon.

tacite que mon interlocuteur semblait vouloir répondre.

— Quand donc s'achèvera cette campagne? me dit-il languissamment. Je m'ennuie.

— Moi, je ne m'ennuie pas, répondis-je. On s'ennuie encore plus en garnison.

— Oh! oui, en garnison, dix mille fois plus, fît-il d'un ton irrité. Non, quand finira tout cela?

— Que voulez-vous donc qui finisse? demandai-]'e.

— Tout, absolument tout !... Eh bien!

Nikolaïev, le hachis est-il prêt? ajouta-t-il.

— Pourquoi donc êtes-vous venu servir au Caucase, si le Caucase vous déplaît à ce point?

— Savez-vous pourquoi? répondit-il avec

décision et franchise. Par tradition. Vous savez bien qu'en Russie il existe une étrange tradition sur le Caucase, une espèce de terre promise pour quiconque a eu des malheurs.

— Oui, c'est presque vrai: la plupart d'entre nous...

— Mais, voici qui est encore plus joli, interrompit-il ; nous tous, que la tradition pousse au Caucase, nous sommes déçus dans nos vues; et décidément, je ne vois pas pourquoi, à cause d'un amour sans espoir ou de pertes d'argent, il faut venir au Caucase plu tôt qu'à Kazan ou à Kalouga. On s'imagine en Russie que le Caucase est quelque chose de grandi ose, avec ses glaces vierges et éternelles, ses torrents furieux, ses poignards, ses burnous, ses belles Tcherkesses. Tout cela semble imposant: mais, au fond, cela

manque de charme. Si on savait seulement que jamais nous n'allons aux glaciers vierges, et qu'il n'y a là, d'ailleurs, rien de bien amusant, et que le Caucase est tout bonnement un pays divisé en provinces : celle de Stavropol, celle de Tiflis, etc..

— Oui, fis-je en riant; en Russie, nous envisageons tousle Caucase autrement qu'ici. N'avez-vous jamais remarqué qu'en lisant des vers dans une langue assez peu familière on se les imagine plus beaux qu'ils ne sont en effet?...

— Je ne sais pas trop, interrompit-il, mais ce Caucase m'assomme.

— Ehbien, nonl Pour moi le Caucase me semble bon, mais autrement...

— Possible qu'il soit bon, répliqua-t-il avec une sorte d'irritation. Ce que je sais,

c'est qu'ici, au Caucase, moi-même je ne me sens pas bon.

— Et pourquoi donc? demandai-je, pour dire quelque chose.

— Premièrement, parce qu'il m'a trompé.

Tout ce que j'ai apporté au Caucase pour m'en guérir, je l'ai gardé, avec cette différence qu'auparavant tout se faisait sur une grande échelle, tandis qu'aujourd'hui c'est sur une échelle petite et sale, à chaque échelon de laquelle je rencontre des millions de petites misères, d'avanies, de bassesses... Secondement, parce que je me sens tomber chaque jour de plus en plus bas, moralement; je me sens surtout incapable de faire face au service d'ici : je ne puis pas affronter le danger... Je ne suis pas brave, tout simplement.

Il s'arrêta et me regarda très sérieusement.

Bien qu'étrangement surpris par cet aveu tout spontané, je ne répondis rien, comme mon compagnon l'espérait visiblement, mais j'attendais qu'il revînt sur ses paroles, ainsi qu'il arrive toujours dans ces occasions.

— Savez-vous, je suis aujourd'hui au feu pour la premièro fois, poursuivit-il. Et vous ne pouvez vous figurer en quel état je me trouvais hier. Quand le sergent-major me transmit l'avis que ma compagnie était comprise dans la colonne, je devins blanc comme un linge, et, de l'émotion , je ne pouvais proférer une parole. Si vous saviez quelle nuit j'ai passée ! S'il était vrai que la peur blanchisse les cheveux, je devrais aujourd'hui être complètement blanc. Il est bien

probable que nul condamné à mort ne souffre dans sa dernière nuit comme j'ai souffert. Maintenant encore, bien que je me sente un peu mieux que cette nuit, il se passe quelque chose ici dedans, ajouta-t-il en désignant sa poitrine. Ce qui est ridicule, reprit-il, c'est qu'avec le terrible drame qui se joue ici on mange du hachis aux oignons, et l'on assure s'amuser beaucoup... Y a-t-il du vin, Nikolaïev, dit-il dans un bâillement.

— C'est lui, mes frères, fît en ce moment la voix enthousiaste d'un soldat.

Et tous les yeux su tournèrent vers la lisière de la forêt.

Au loin, étalé et emporté par le vent, s'élevait un nuage bleuâtre de fumée. Quand j'eus compris que c'était un coup de canon tiré sur nous par l'ennemi, tout ce qui se

trouvait à portée de mes regards revêtit soudain le caractère d'une grandeur nouvelle : et les fusils en faisceaux, et la fumée des feux, et le bleu du ciel, et le vert de Paffût, et le visage basané et moustachu de Nikolaïev, tout me semblait dire que le boulet, déjà émergé de la fumée et volant en ce moment dans l'espace, allait peut-être venir frapper ma poitrine.

— Où avez-vous acheté ce vin? demandaije nonchalamment à Bolkhov, pendant qu'au fond de mon âme parlaient distinctement, avec une force égale, deux voix : l'une : « Seigneur, reçois mon âme dans ta paix! » L'autre : « J'espère ne pas me baisser et sourire tout le temps, lorsque passera le boulet. » Et au même instant, au-dessus de ma tête, siffla quelque chose de terriblement

ai AU CAUCASE

désagréable, et à deux pas de nous vint s'abattre le boulet.

— Voilà, si j'étais Napoléon ou Frédéric le Grand, dit en ce moment Bolkhov en se tournant'vers moi avec un sang-froid parfait, j'aurais fait certainement quelque jolie phrase.

— Mais vous venez d'en dire une, répondisse en dissimulant avec peine le trouble produit sur moi par le danger passé.

— Et qu'importe ce que j'ai dit ? personne ne le notera.

— Eh bien ! moi, je le noterai.

— Eh bien ! si même vous le notez, ce sera pour le critiquer, comme dit Mistchenkov, ajouta-t-il avec un sourire.

— Pfou ! le maudit, dit en ce moment derrière nous Antonov, en crachant de côté

avec humeur. Encore un peu, il m'écorchait les jambes.

Tous mes efforts pour affecter le sangfroid, et toutes nos phrases de commande me semblèrent tout à coup insupportablement bêtes après cette exclamation sincère.

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YII

L'ennemi, en effet, avait établi ses canons sur l'emplacement reconnu par les cavaliers tartares ; et, à chaque vingt ou trente minutes, il lançaitunobus contrenos pionniers. Ma batterie fut envoyée en avant dans la clairière, avec ordre de riposter. Là-bas, à la lisière de la forêt, on voyait une petite fumée, on entendait une détonation, un sifflement, et l'obus tombait devant ou derrière nous. Le tir de l'ennemi était heureu-

sèment mal dirigé et nous n'avions pas à déplorer de pertes.

Les artilleurs, comme toujours, se comportaient crânement. Ils chargeaient vivement, pointaient avec soin du côté de la fumée, et plaisantaient tranquillement entre eux. Les fantassins chargés de nous couvrir, dans une immobilité silencieuse, étendus par terre, attendaient leur tour. Les pionniers poursuivaient leur besogne : les coups de hache retentissaient dans la forêt, plus forts et plus drus. Seulement, quand sifflait un obus, tout se taisait soudain ; du milieu du silence, s'élevaient des cris inquiets: <l Prenez garde, enfants! » et tous les yeuxsetournaientversleboulet, qui ricochait contre les feux et les branches coupées.

Le brouillard avait monté, et, prenant la

forme des nuages, il s'évanouissait peu à peu dans le bleu sombre du ciel. Le soleil, dégagé, étincelait, joyeusement reflété par l'acier des baïonnettes, le cuivre des pièces, le sol qui dégelait, et les paillettes de givre. On sentait dans l'air la fraîcheur glacée du matin en même temps que la tiédeur d'un soleil printanier ; des milliers de couleurs et d'ombres différentes s'entremêlaient parmi les feuilles sèches de la forêt. Sur la route luisante, apparaissaient nettement des traces de roues et de clous de sabots de cheval.

Les mouvements de la troupe devenaient de plus en plus vifs. De tous côtés s'élevaient, plus fréquentes, les petites fumées bleuâtres des détonations.

Les dragons, avec des rubans aux lances,

s'élançaient en avant. Dans la ligne des voix chantaient etl'obose1 chargé de bois se formait à l'arrière-garde. Le général s'approcha de notre batterie et ordonna de battre en retraite.

L'ennemi, se dissimulant derrière les arbustes, à notre flanc gauche, se mit à nous harceler de sa fusillade. Du côté gauche de la forêt, une balle siffla et vint frapper un afîût,puis une autre, puis une troisième. Nos fantassins, étendus auprès de nous, se levèrent bruyamment, prirent leurs fusils et entrèrent en scène.

La mousqueterie augmentait, et les balles volaient de toutes parts. La retraite commença, c'est-à-dire la véritable bataille,

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