Convoi de charrettes
comme il arrive toujours au Caucase.
Il était visible que les artilleurs n'étaient pas plus enchantés des balles qu'auparavant les fantassins des obus. Antonov se renfrognait; Tchikine imitait en raillant le sifflement des balles ; mais on voyait bien qu'il n'en était pas charmé. De l'une il disait : «En voilà une qui est pressée 1 » Une autre, il l'appelait « une abeille»; une troisième, qui passait lentement au-dessus de nous, avec une sorte de gémissement plaintif, il la qualifia d' « orpheline », ce qui provoqua une hilarité générale.
La jeune recrue, encore novice, penchait la tête de côté à chaque balle, en ployant son cou ; cela fît rire aussi les soldats : « Tu la connais donc, disaient-ils, que tu la salues? »
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Vélentchouck lui-même , si indifférent d'habitude au danger, éprouvait un malaise: il ne cachait pas son irritation de ce que nous ne lancions pas des obus du côté d'où venaient les balles.
— Eh bien 1 pourquoi nous fusille-t-il impunément? Si on tournait vers lui la gueule d'un obusier, et qu'on lui administrât une bonne volée de mitraille, il se tairait, bien sûr ! ne cessait-il de répéter d'une voix bourrue.
Effectivement, il était temps de riposter. J'ordonnai de lancer une dernière grenade, puis de charger à mitraille.
— La mitraille! cria dans la fumée Antonov d'un ton décidé, en s'approchant de la pièce avec l'écouvillon, aussitôt après le lancement de la grenade.
A ce moment, derrière moi, tout près, j'entendis le bourdonnement d'une balle interrompu soudain par un coup sec. Mon cœur se serra.
— « Il me semble qu'un des nôtres vient d'être .atteint », pensai-je.
Mais en même temps, sous l'influence
d'un sentiment pénible, j'avais peur de me
retourner. En effet, aussitôt après le bruit
sec, j'entendis la chute lourde d'un corps, et
un «Ohî oh!» de gémissement d'un blessé.
— Je suis touché, mes frères, articula péniblement une voix que je reconnus.
C'était Vélentchouk. Il était étendu sur le dos, entre l'avant-train et le canon. Son sac était rejeté de côté, son front saignait, et le long de son œil droit et de son nez ruisselait un flot rouge et épais. C'était au ven-
tre qu'il avait été blessé, mais on y voyait peu de sang; son front, il l'avait meurtri, en tombant, contre une souche.
Tout cela, je ne le remarquai que bien après; au premier moment, je ne distinguai qu'une masse confuse et, à ce qu'il me semblait, beaucoup de sang.
Aucun des servants qui chargeaient la pièce ne prononça une parole. Seule, la jeune recrue murmura quelque chose comme : « Vois-tu? jusqu'au sangî » tandis qu'Antonov étouffait un « hum! » de colère. Mais tout révélait que la pensée de la mort hantait l'âme de chacun. On redoublait d'ac tivité ; le canon était chargé en un clin d'œil, et l'homme qui apportait la mitraille faisait le tour de l'endroit où le blessé continuait à gémir.
Quiconque a pris part à un engagement a sans doute éprouvé cet étrange sentiment de dégoût illogique, mais très puissant, à rencontre de l'endroit où quelqu'un a été tué ou blessé. C'est à ce sentiment que cédèrent mes soldats, lorsqu'il fallut soulever Yélentchouk et le transporter sur une charrette qui venait d'arriver.
Jdanov s'approcha avec humeur du blessé, et, malgré ses cris qui redoublaient, il le souleva par les aisselles.
UNE COUPE EN FORÊT io»
— Qu'avez-vous à rester immobiles?
Empoignez-le, cria-t-il.
Et aussitôt le blessé fut entouré d'une dizaine d'hommes. Mais à peine F avait-on déplacé, que Vélentchouk se mit à pousser des cris terribles et à se débattre.
— Qu'as-tu donc à crier comme un lièvre? dit Antonov en lui maintenant rudement la jambe. Si tu continues, nous te plantons là.
Le blessé se tut en effet; il répétait seulement de temps à autre:
— Oh! ma mort! Oh! mes frères!
Et lorsqu'il eut été hissé sur la charrette, il cessa même de geindre, et je l'entendis causer avec ses camarades d'une voix faible, mais très distincte. Il semblait leur faire ses adieux.
Dans le feu de l'action, nul n'aime à regar-
der un blessé. Instinctivement, je m'empressai de m'éloigner de ce spectacle; je donnai l'ordre de le transporter à l'ambulance et me dirigeai du côté des obus.
Mais, quelques instants après, on m'annonça que Yélcntchouk me demandait : je me rendis auprès de lui.
Au fond de la charrette, s'accrochant des mains aux deux ridelles, gisait le blessé. Son visage, large et fleuri de santé, avait changé en quelques secondes. Il semblait maigri et vieilli de plusieurs années. Ses lèvres étaient minces, pâles, crispées; à l'expression mobile et vague de ses yeux avait succédé un éclat serein et tranquille; sur son front et son nez ensanglantés, la mort imprimait déjà sa griffe.
Malgré l'insupportable douleur que lui
causait chacun de ses mouvements, il demanda qu'on retirât de sa jambe gauche son (chères l avec l'argent.
Je fus péniblement impressionné par la vue de la chair nue et blanche de sa jambe saine, lorsqu' après lui avoir ôté la botte, on lui dénoua son tcherès.
— Il y a là trois roubles et demi, me ditil, pendant que je prenais son tcherès dans mes mains. Vous les conserverez.
Comme la charrette se mettait en route, il l'arrêta.
— J'ai commencé un manteau pour le lieutenant Soulimovsky; il m'a donné deux roubles; j'ai acheté pour un rouble et demi de bouto :s. Rendez.
i. Bourse que les soldats portent enroulée autour du genou.
— C'est bien, c'est bien, fis-je. Guéris, frère I
Il ne me répondit pas ; la charrette s'ébranla. Il se remit à geindre et à se plaindre d'une voix qui fendait l'âme. Comme un homme affranchi des soucis de ce monde, il ne trouvait plus nécessaire de se retenir et se soulageait ainsi.
— Où vas-tu? reviens clone 1 criai-je à la jeune recrue qui, avec son boute-feu de réserve sous le bras et un bâton à la main, s'en allait tranquillement derrière la charrette qui emmenait le blessé.
Mais l'autre détourna paresseusement la tête vers moi, grommela quelque chose, et poursuivit son chemin; je dus envoyer un soldat pour le faire venir.
Il ôta son petit bonnet rouge et, avec un sourire niais, il me regardait.
— Où allais-tu? lui demandai-je.
— Au campement.
— Et pourquoi?
— Et comment donc? Puisqu'on a blessé Vélentchoukl... dit-il avec un nouveau sourire.
— Et qu'est-ce que cela te fait, à toi? Tu dois rester ici !
Il me considéra avec étonnement. Puis, se retournant tranquillement, il remit son bonnet et revint à son poste.
L'engagement s'était heureusement terminé, les Cosaques ayant fait une belle charge et ramené trois prisonniers tartares. La ligne avait achevé sa provision de bois et n'avait eu que six hommes blessés. Dans l'artillerie Vélentchouk seul avec deux chevaux avaient été mis hors de combat. En re-
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vanche la forêt avait été coupée sur un espace de trois verstes; là où régnait auparavant un fouillis compacte, s'ouvrait une large clairière, couverte de brasiers fumants et sillonnée par la cavalerie et la ligne qui regagnaient leur campement.
Bien que l'ennemi n'eût cessé de nous poursuivre de sa canonnade et de sa mousqueterie jusqu'à la petite rivière et au cimetière traversés par nous le matin, la retraite s'opéra sans encombre.
Je commençais déjà à rêver des stchi l et de la côte de mouton au kacha 2 qui m'attendaient au quartier, lorsqu'arriva un ordre général de construire sur la rivière une redoute, et d'y laisser, jusqu'au lendemain, le