Gruau de blé noir cuit
3e bataillon du régiment K*** et un peloton de la 4e batterie.
Les charrettes chargées de bois et de blessés, les Cosaques, l'artillerie, la ligne, avec le fusil à l'épaule et des bûches sur le dos, défilèrent devantnous, bruyamment, en chantant. Tous les visages rayonnaient d'une joie animée, — conscience du danger bien passé, certitude du repos.
Nous seuls, avec le 3e bataillon, nous devions ajourner jusqu'au lendemain ces agréables sensations.
Pendant que nous autres, artilleurs, nous étions occupés à nos pièces, remettant en état les avant-trains et les caissons, la ligne formait les faisceaux, allumait des feux, construisait des cabanes avec des branches et des pailles de maïs, et cuisait le kacha.
Il commençait à faire nuit. Sur le ciel se traînaient des nuages bleuâtres; le brouillard se résolvait en bruine, mouillant la terre et les manteaux des soldats. L'humidité que je sentais pénétrer dans mes bottes et derrière
mon cou. le mouvement, l'interminable conversation à laquelle je ne prenais aucune part, la boue gluante dans laquelle je piétinais, mon estomac vide, tout cela m'affectait péniblement et désagréablement après celte journée de fatigues physiques et morales.
Yélentcliouk ne me sortait' pas de la tète : toute la simple histoire de sa vie de soldat obsédait malgré moi mon imagination. Ses derniers moments avaient été aussi sereins, aussi paisibles que toute sa vie entière. Il avait vécu trop simplement, trop honnêtement, pour que sa foi sincère en la vie future se fût ébranlée à l'instant suprême.
— Votre Santé, dit Nikolaïev en s'approchant de moi, veuillez bien vous rendre chez le capitaine, il vous invite à prendre le thé.
Me frayant avec peine un chemin à travers les faisceaux de fusils et les brasiers, je suivis Nikolaïev chez Bolkhov, songeant avec plaisir au verre de thé chaud et à la joyeuse causerie qui allaient dissiper mes mornes pensées.
— Eh bien! tu l'as trouvé? fît la voix de Bolkhov dans l'intérieur d'une cabane de maïs éclairée.
■ — Je l'amène, Votre Noblesse, répondit Nikolaïev d'une voix de basse.
Dans la cabane, sur un burnous sec, était assis Bolkhov, déboutonné, son manteau rejeté loin de lui. A ses côtés bouillait un samovar; des victuailles s'étalaient sur un tambour. Une baïonnette, fichée en terre, supportait une chandelle.
— Comment trouvez-vous cela? dit-il en
considérant avec fierté le confort de son intérieur.
On se sentait, en effet, si bien dans la cabane que, devant le thé, j'oubliai complètement et l'humidité, et l'obscurité, et la blessure de Vélentchouk. Nous parlâmes de Moscou, et de sujets sans rapport aucun avec la guerre du Caucase .
Après une de ces minutes silencieuses, qui parfois coupent les conversations les plus animées, Bolkhov me regarda tout à coup avec un sourire.
— Je pense que notre entretien de ce matin a dû vous sembler très étrange.
— Non, pourquoi ? Il m'a paru seulement que vous étiez trop franc : il est des choses que nous savons tous et dont il n'est pas toujours bon de parler.
— Pourquoi pas? S'il existait le moindre moyen d'échanger cette vie contre une autre, même la plus banale et la plus pauvre, je n'hésiterais pas un moment.
— Pourquoi ne pas retourner en Russie?
lui dis-je.
— Pourquoi! répéta-t-il. Oh 1 voilà bien longtemps que j'y songe. Seulement, je ne peux pas retourner en Russie avant d'avoir reçu les ordres de Sainte- Anne et de Vladimir, Sainte-Anne au cou avec le grade de major, comme je me le suis proposé en partant.
— Et pourquoi donc? si vous vous sentez incapable, comme vous dites, de servir au Caucase.
— Mais puisque je me sens encore plus incapable de retourner en Russie comme
j'en suis venu ! C'est encore une de ces légendes répandues chez nous par Passek, Slieptsov et les autres, à savoir qu'il suffît de venir au Caucase pour être comblé de récompenses. Là-bas, tous attendent pour nous monts et merveilles, tandis que j'ai beau être ici depuis deux ans et avoir fait deux campagnes, je n'ai rien reçu du tout. Mais, en dépit de tout, j'ai un tel amour-pro • pre que je veux demeurer ici jusqu'à ce que je sois major, jusqu'à ce que j'aie au cou Sainte-Anne et Vladimir. Je suis déjà si encrassé, que je me sens tout bouleversé lorsqu'on donne une récompense à quelque Gnilokichkine, et rien à moi. Et puis, comment me montrer là-bas à mon staroste, le marchand Kotelnikov, à qui je vends mon blé, à ma tante de Moscou, à tout ce monde,
après deux ans de séjour au Caucase sans la moindre récompense? Il est vrai que je ne veux même pas connaître ces gens-là, et il n'est pas moins vrai qu'ils n'ont pas davantage cure de moi; mais l'homme est ainsi fait, que tout en me refusant à les connaître, c'est à eux que je sacrifie le bonheur de ma vie et tout mon avenir.
A ce moment on entendit au dehors la voix du commandant du bataillon.
— Avec qui êtes-vous. Nikolaï Fédorovitch?
Bolkhov me nomma, et aussitôt pénétrèrent dans la cabane trois officiers : le ma jor Kirsanov, son aide-de-camp et le capitaine Trossenko.
Kirsanov était un homme petit et gros, avec de minces moustaches noires, des joues fleuries et des yeux émérillonnés. Ces yeux
UN K COUl'ti EN FOU ET 171
constituaient le trait marquant de sa physionomie. Quand il riait, il n'en restait que deux petites étoiles humides, qui contribuaient, avec ses lèvres tendues et son cou allongé, à lui donner une étrange expression de stupidité.
Kirsanov gardait au régiment une excellente tenue; ses subordonnés ne le détestaient pas, ses supérieurs l'estimaient, malgré l'opinion générale qui lui attribuait une médiocre intelligence. Il connaissait à fond son service, se montrait ponctuel et zélé, avait toujours de l'argent, une voiture à lui, un cuisinier, et affectait de l'orgueil avec assez de naturel.
— De quoi donc parliez-vous, Nikolaï Fedorovitch? dit-il, en entrant, à Bolkhov.
— Mais des agréments du service au Caucase.
En ce moment Kirsanov me remarqua, simple juncker. Voulant me faire sentir son importance, il demanda, comme s'il n'eût pas entendu la réponse de Bolkhov, et les yeux sur le tambour :
— Eh bien? Etes-vous fatigué, Nikolaï Fedorovitch ?
— Non, mais nous..., allait continuer Bolkhov.
Mais la dignité de commandant de bataillon exigea sans doute une nouvelle interruption et une nouvelle question :
— N'est-ce pas que l'affaire d'aujourd'hui a été bonne?
L'aide-de-camp était un jeune sous-lieutenant, un juncker nouvellement promu, timide
et doux, avec un visage honteux, sympathique et bon enfant. Je l'avais déjà vu chez Bolkhov; lejeune homme venait souvent chez lui : il saluait, s'asseyait dans un coin et gardait le silence pendant des heures entières, roulait des cigarettes, les fumait, puis se levait et partait.
C'était le fils d'un gentilhomme pauvre; il avait pris la carrière militaire comme la soûle compatible avec son instruction, et il estimait par-dessus tout au monde son grade d'officier. Ce type reste bon enfant et sympathique malgré ses attributs ridicules : blague, robe de chambre, guitare, brosse à moustache, que nous sommes habitués à lui voir.
Dans le régiment, on prétendait que l'aide de-camp se vantait de se montrer, envers
son ordonnance, « sévère mais juste ». On prétendait encore qu'il aimait à dire : « Je punis rarement, mais quand on m'y oblige, malheur ! » Et un jour que son ordonnance, étant ivre, dévalisa et alla jusqu'à insulter son barine, on racontait qu'il avait lui-même mené le coupable à la salle de police, ordonné de tout préparer pour le châtiment, mais qu'à la vue des préparatifs il s'était troublé, à tel point qu'il ne put que proférer ces paroles : « Eh bien! tu vois... Je le pourrais ! ... » Et, de plus en plus troublé, il s'était sauvé chez lui. — Depuis ce moment, il n'osait plus regarder dans les yeux son ordonnance Tchernov.
Ses camarades ne cessaient de le taquiner à ce sujet ; et plusieurs fois j'entendis le brave garçon protester et assurer, en rou-
UNE COUPE EN FOUET 17i
gissant jusqu'aux oreilles, qu'il n'y avait rien devrai dans cette histoire.
Le troisième personnage , le capitaine Trosscnko, était un vieux Caucasien, dans toute la force du terme, c'est-à-direun homme pour qui sa compagnie était devenue sa famille, la forteresse où résidait l'état-major son pays, et les chanteurs du régiment sa seule distraction; un homme pour lequel tout ce qui n'était pas le Caucase ne méritait que le mépris et était presque indigne d'exister, tandis que tout ce qui était le Caucase se divisait en deux parties : la nôtre, et la leur.
Il aimait la première, il haïssait la seconde de toutes les forces de son âme. C'était un homme d'un courage tranquille et aguerri, d'une bonté rare dans ses rapports avec ses
camarades et ses subordonnés, et d'une franchise rude jusqu'à l'insolence, sans apparence de raison, à l'égard des aides-de-camp et des « bonjourols ».
En entrant dans la cabane, il manqua de crever le toit de la tête; puis il s'affaissa tout à coup et s'assit par terre :
— Eh bien!... dit-il.
Et remarquant soudain un visage inconnu, il s'interrompit en fixant sur moi ses yeux voilés.
— De quoi parliez-vous donc? questionna le major en tirant sa montre pour regarder l'heure, quoiqu'il n'en eût évidemment pas
besoin.
— Mais voilà ; il me demandait pourquoi je reste ici au service.
— Mais c'est évident : Nikolaï Fedoro-
vitch veut se distinguer au Caucase et s'en retourner ensuite chez lui.
— Eh bien! Abram Iliitcli, et vous donc, pourquoi servez-vous au Caucase ?
— Moi ? parce que. d'abord, savez-vous , répondit le major, nous devons tous servir comme le devoir nous le commande...
Quoi ? ajouta-t-il, bien que personne n'eût parlé... Hier, j'ai reçu une lettre de Russie. Nikolaï Fedorovitch, continua-t-il, visiblement désireux de changer la conversation. On m'écrit que... oh ! les étranges questions qu'on m'adresse !
— Et quelles sont donc ces questions?
demanda Bolkhov.
Il se mit à rire.
— Des questions vraiment étranges...
On m'écrit pour me demander si la ja-
lousie peut exister sans l'amour... Quoi ? inlerrosrea-t-il en nous regardant tour à tour.
— Voyez-vous cela? dit avec un sourire Bolkhov.
— Oui, savez-vous, on est bien en Russie, poursuivit-il, comme si ses phrases eussent été logiquement déduite s. Quand j'étais à Tambov, en 1852. 0:1 m'accueillait alors comme si j'eusse été quelque aide-de-camp impérial. Me croirez-vous, au bal du gouverneur, quand je fis mon entrée, savezvous... on me reçut à merveille. Mme la Gouverneresse, savez-vous, m'entretint ellemême, me questionnant sur le Caucase, et tout le monde ainsi... que je ne savais pas... On regardait mon sabre en or, comme si c'eût été une rareté ; on me demandait pourquoi j'avais reçu ce sabre, pourquoi Sainte-
Anne, pourquoi Vladimir; et moi je leur racontais... Quoi? voilà par quel côté le Caucase est bon, Nikolaï Fedorovitch, continua-t-il sans attendre une réponse... Nous autres, les Caucasiens, nous sommes vus d'un bon œil; un jeune homme, savez-vous, déjà officier de marque, avec Sainte-Anne et Vladimir, c'est quelque chose en Russie... Quoi ?
— Et puis, vous avez sans doute quelque peu brodé, je pense, Abram Iliitch? dit Bolkhov.
— Hi 1 Hil répondit le major, avec son rire naïf. C'est forcé, savez-vous. Oui... et puis j'ai bien mangé pendant ces deux mois.
— Est-on bien en Russie? demanda Trossenko au jeune sous-lieutenant, en parlant
de la Russie comme il eût parlé de la Chine et du Japon.
— Oui ! Et ce que nous avons bu de Champagne, en deux mois, c'est effrayant! continua le major Kirsanov.
— Vous autres, fit Trossenko, vous avez sans doute bu de la limonade. Si c'avait été moi, on aurait vu comment boit un Caucasien. Nous aurions soutenu notre renommée. J'aurais montré comment il faut boire... Hein! Bolkhov ? ajouta-t-il.
— Mais, toi, oncle, voilà déjà plus de dix ans que tu es au Caucase, dit Bolkhov... Te rappelles-tu ce qu'a dit Ermolov, qu'A-
bram Uiitch n'est ici que depuis six ans ?
— Comment, dix? Bientôt seize?... se récria Trossenko. Ordonne donc, Bolkhov, qu'on nous serve à boire. Comme il fait hu-
mide! Brrr !... ïlcin ? ajouta-il en souriant. Buvons un coup, major 1
Mais le major n'était pas content d'être ainsi apostrophé par le vieux capitaine. Maintenant^ il se renfermait en lui-même et se dérobait derrière sa dignité. Il se mit à chantonner, et, de nouveau, consulta sa montre.
— Eh bien I moi, je n'irai jamais plus làbas , continua Trossenko , sans prendre garde à l'air renfrogné du major. J'ai même désappris de marcher etde parler à Ja russe. On dirait de moi : « Quel étrange animal nous arrive ? » Bref, l'Asie, n'est-ce pas, Nikolaï Fedorovitch 1 D'ailleurs, qu'irais-je faire en Russie ? Je finirai bien par être tué ici. On demandera... « Où est Trossenko? — Tué. » Que ferez- vous alors de la 8e corn-
pagnie... Hein ? ajouta-t-il en s'adressant de nouveau au major.
— Qu'on envoie l'officier de service au bataillon, criait Kirsanov, sans répondre au capitaine, bien que, j'en étais sûr, il n'eût aucun ordre à donner... Et vous, j'espère que vous voilà content d'être en double solde, dit, après un silence, le major à l'aide-decamp.
— Comment donc ? Très content.
— Je trouve que notre solde est maintenant fort jolie, Nikolaï Fédorovitth, continua Kirsanov. Un jeune officier peut vivre aujourd'hui très convenablement, et même se permettre quelques fantaisies.
— Non vraiment, Abram Iliitch, dit timidement l'aide-de-camp. Ilestvrai que lasolde
est double..., niais il faut pourtant avoir un cheval...
— Que me dites-vous là, jeune homme ?
J'ai été sous-lieutenant moi aussi, et je sais ce que c'est. Croyez-moi, avec un peu d'ordre, on peut très bien vivre. Voilà : comptons, ajouta-t-il en pliant le petit doigt de sa main gauche.
— Nous mangeons toujours notre solde d'avance, et voilà tout le compte, dit Trossenko en avalant un petit verre de vodka.
— Eh ! bien alors, qu'est-ce que vous voulez?... Quoi?...
A ce moment, dans l'ouverture de la cabane, apparut une tête blanche, au nez épaté ; et une voix criarde articula avec un accent allemand :
18i AU CAUCASE
— Vous êtes ici, Abram Iiiitch ? L'officier dr> service vous cherche.
— Entrez, Krafft,dit Bolkhov.
Une longue silhouette,, vêtue de l'uniforme de l'état-major, se glissa dans la cabane, et se mit à serrer chaleureusement la main à chacun de nous.
— Ah î cher capitaine, vous voilà, vous aussi, fit-il en s'adressant à Trossenko.
Le nouvel arrivant, malgré la pénombre, se faufila jusqu'auprès du capitaine, et, au grand étonnement et mécontentement de ce dernier, l'embrassa sur les lèvres.
a C'est un Allemand qui veut faire le bon camarade », pensai-je.
Ma supposition se confirma aussitôt. Le capitaine Krafft demanda de la vodka, qu'il appelait de son nom populaire de horilka, fit un bruyant hem ! et renversa sa tête en avalant son verre.
— Eh bien ! Messieurs, avons-nous assez cheminé aujourd'hui par les plaines de la Tchetchna... ! commença-t-il.
Mais en apercevant l'officier de service, il se tut aussitôt en laissant au major le temps de donner ses ordres
— Eh bien i avez-vous inspecté les avantpostes ?
— Inspecté.
— Et le mot d'ordre est-il donné ?
— Donné.
— Alors transmettez Tordre aux comman dants de compagnie de redoubler de prudence.
— Bien.
Le major cligna des yeux et demeura songeur.
— Dites aussi que les hommes peuvent préparer leurkacha.
— Ils le préparent.
— C'est bien ; vous pouvez vous retirer.
— ... Donc, nous en étions à compter les frais d'un officier, continua le major avec un sourire bienveillant à notre adresse. Fai-
sons le compte. 11 vous faut une redingote et une paire de pantalons... n'est-ce pas ? Oui... mettons pour cela cinquante roubles tous les deux ans, par conséquent vingt-cinq roubles par an pour l'habillement. Plus la nourriture, deux abas 1... n'est-ce pas ?
— Oui, c'est même beaucoup.
— Comptons-les tout de même. Plus, un cheval avec la selle, trente roubles par an d'entretien. C'est tout. Donc nous avons compté vingt-cinq, plus cent vingt, plus trente ; ça nous fait cent soixante-quinze roubles. Il vous reste donc pour vos menus plaisirs, pour le sucre, le thé et le tabac, une vingtaine de roubles. Vous voyez bien, n'est ce pas, Nikolaï Fédorovitch ?