Arbustes delà faune caucasique
définissable : lilas pâle, noirâtre, vert foncé et blanc. Juste devant nous, sur l'horizon sombre, des montagnes neigeuses profilaient, avec une précision singulière, leurs masses confuses d'un blanc intense, avec leurs ombres et leurs contours fantasques mais gracieux jusque dans leurs moindres détails. Des grillons, des sauterelles et des milliers d'autres insectes s'éveillaient dans les hautes herbes et remplissaient l'air de leurs bruits clairs et continus. Il semblait qu'une multitude de minuscules sonnettes tintassent dans vos oreilles. On respirait dans l'air l'eau, l'herbe, le brouillard, en un mot le bonheur d'une belle matinée d'été.
Le capitaine battit le briquet et alluma sa pipe. L'odeur de son tabac et de l'amadou me parut très agréable. Nous avions pris un
raccourci pour rejoindre plus vite le bataillon. Le capitaine semblait plus absorbé dans ses pensées que d'ordinaire; ses dents ne lâchaient pas sa petite pipe du Daghestan, et à chaque pas il éperonnait son cheval, lequel, se balançant de côté et d'autre, laissait des traces presque invisibles de son passage à travers les hautes herbes. D'entre ses sabots s'envola un faisan, avec ces cris et ces battements d'ailes qui font tressaillir les chasseurs.
Le capitaine ne lui prêta aucune attention. Nous allions atteindre le bataillon, lorsque retentit derrière nous le galop d'un cheval, et au même instant nous fûmes dépassés par un jeune et joli officier en haut bonnet d'astrakan blanc. En passant auprès de nous, il sourit, salua de la tête le capitaine et leva
a badine... Je n'eus que le temps de remarquer sa bonne grâce à se tenir en selle, ses beaux yeux noirs, son nez fin, et les poils follets de sa moustache naissante. Ce qui me charma en lui, ce fut le sourire qu'il ne put retenir en s'apercevant que nous l'examinions. Rien que ce sourire trahissait son extrême jeunesse.
— Et où court-il? murmura, d'un air mécontent, le capitaine sans lâcher la pipe des dents.
— Qui est-ce? lui demandai-je.
— Le sous-lieutenant Alanine, un officier subalterne de ma compagnie. Il n'est arrivé au corps, tout frais émoulu de l'école, que le mois dernier.
— C'est sans doute le premier engagement qu'il aura vu? demandai-je.
— Mais oui, c'est pour cela qu'il est si ravi, dit le capitaine en hochant la tête d'un air de philosophie. 0 jeunesse!
— Et pourquoi ne serait-il pas ravi? Je conçois qu'un jeune officier trouve cela très intéressant.
Le capitaine garda le silence pendant deux minutes.
— Eh hien ! c'est ce que je dis... la jeunesse ! reprit-il avec une voix de basse. Pourquoi se réjouir avant d'avoir rien vu? Yoilà : quand il aura assisté à quelques engagements, il ne sera plus tant ravi que cela. Nous sommes, par exemple, en ce moment une vingtaine d'officiers en marche. Quelqu'un de nous sera tué ou blessé, cela estsûr: aujourd'hui moi, demain lui, après-demain un troisième. Qu'y a-t-il donc de si réjouissant?
A peine le soleil, surgissant de derrière les cimes, se mit-il à éclairer la vallée où nous avancions que la buée tremblante du brouillard se dissipa. Il faisait chaud. Les soldats, fusil à l'épaule et sac au dos, cheminaient lentement sur la route poudreuse. On entendait parfois dans les rangs le dialecte de l'Ukraine et des rires. Quelques vieux soldats en uniforme blanc, — des sousofficiers pour la plupart, — marchaient en flanc, la pipe à la bouche et s'entretenaient
avec gravité. Des voitures, lourdement chargées et attelées de trois chevaux, se traînaient pas à pas, soulevant une poussière qui planait, immobile.
Les officiers chevauchaient en avant. Quelques-uns faisaient les braves, c'est-à-dire qu'ils fouettaient leurs chevaux, leslançaient au galop et les arrêtaient net, tout en tournant la tête. D'autres avaient l'œil aux chanteurs qui, malgré la chaleur étouffante, ne cessaient de chanter un refrain après l'autre.
Une centaine de sagènes en avant du détachement, caracolait, accompagné de Tartares, un grand et bel officier en uniforme asiatique. Il passait, dans le régiment, pour un brave à toute épreuve, disant hardiment son fait à chacun. Son costume, son attitude, ses moindres mouvements trahissaient chez
lui le désir d'être pris pour un Tartare. Il s'adressait même à ses compagnons dans une langue qui m'était inconnue; mais aux regards moqueurs que ceux-ci échangeaient, je crus voir qu'ils ne le comprenaient guère.
C'était un de nos jeunes officiers, un de ces preux nourris de Marlinsky et de Lermontov, qui ne voient le Caucase qu'à travers les prismes des « héros de notre temps i/>, et, dans tous ses actes, il suivait non ses propres penchants, mais l'exemple de ces héros.
Ce lieutenant, par exemple, aimait peutêtre la société des dames du monde et des grands personnages, — généraux, colonels, aides-de-camp; — je suis même certain qu'il
1. Allusion au type décrit par Lermontov dans « Un héros de notre temps ».
aimait une pareille société, car il était vaniteux au plus haut point; mais il considérait comme de son strict devoir de tourner
le dos à tous les hauts personnages avec une grossièreté assez mitigée, il est vrai, et quand une barinia apparaissait dans la forteresse, il se croyait obligé de passer sous ses fenêtres, avec ses amis, en chemise rouge et les pieds nus dans ses souliers, et de faire du bruit non pour l'offenser, mais pour lui montrer qu'il avait de jolis pieds blancs, et qu'on se fût épris aisément de lui, s'il eût bien voulu s'y prêter.
D'autres fois, il partait de nuit avec deux ou trois Tartares soumis pour les montagnes; et là, d'épier, de tuer les Tartares révoltés; quoique son cœur lui dît qu'il n'y eût là rien d'héroïque, il se croyait tenu de faire souf-
frir les hommes, se disant revenu d'eux, s'imaginant les haïr et les mépriser.. Il portait sans cesse deux choses sur lui : une grande icône suspendue à son cou et un poignard en bandoulière sur sa chemise; il ne s'en séparait pas même pour dormir. Use croyait sincèrement des ennemis, se figurait avoir à se venger des autres, et se délectait à l'idée de laver son offense dans le sang. Il était convaincu que ces sentiments de haine, de vengeance et de mépris pour l'humanité étaient des sentiments supérieurs et poétiques; mais sa maîtresse, une Tcherkesse, cela va sans dire, que j'eus l'occasion de voir par la suite, m'assura que c'était l'homme le plus doux, le plus débonnaire, et que, chaque soir, après avoir griffonné des notes farouches, il faisait ses comptes sur du
papier bien réglé et priait Dieu à genoux. Combien dut-il souffrir pour arriver h paraître ce qu'il voulait être! Car ses camarades et ses soldats n'avaient pas du tout sur lui l'opinion qu'il eût voulu leur donner.
Une fois, dans une de ces excursions nocturnes, il lui arriva de blesser à la jambe un Tchétchène révolté et de le faire prisonnier. Ce Tchétchène vécut six semaines de suite chez le lieutenant, qui le soignait comme son meilleur ami ; et quand l'autre fut guéri, il le renvoya avec des présents. Au cours d'une expédition ultérieure, comme le lieutenant se repliait avec les siens, il s'entendit appeler dans les rangs ennemis ; et son Tchétchène, s'avançant, lui fit signe d'en faire autant de son côté. Le lieutenant s'approcha de son ami et lui serra la main;
pendant ce temps les Tchétchènes, restés à l'écart, s'abstenaient de tirer; mais à peine avait-il tourné son cheval, que plusieurs hommes firent feu sur lui, et une balle lui effleura le derrière.
Une autre fois, je vis un incendie dans le fort : deux compagnies cherchaient à l'éteindre. Au milieu de cette foule éclairée par la flamme, apparut tout à coup une silhouette d'homme à cheval.
Cette silhouette, se frayant un passage, arriva tout près du feu. Alors le lieutenant, — c'était lui, — mit pied à terre et se jeta dans le brasier. Cinq minutes après, il en ressortit, les cheveux roussis, le coude brûlé, emportant dans sa poitrine deux colombes qu'il avait sauvées des flammes.
Il s'appelait Rosenkranz. Mais il parlait
volontiers de ses origines, qu'il faisait remonter jusqu'aux Varègues, et il démontrait clair comme le jour que ses aïeux et lui étaient des Russes pur sang*.
Le soleil avait déjà parcouru la moitié de sa carrière, et, par l'air embrasé, dardait ses rayons sur la terre sèche; le ciel, d'un bleu sombre, était d'une pureté absolue. La base des montagnes neigeuses commençait à se voiler de buées lilas-pâle. L'atmosphère immobile semblait remplie d'une poussière transparente. La chaleur augmentait toujours.
En arrivant au bord d'un ruisseau, à michemin de l'étape, le détachement fît halte. Les soldats, ayant mis leurs fusils en fais-
ceaux, coururent au ruisseau. Le commandant s'assit sur un tambour, à l'ombre, et réfléchissant sur son visage plein l'importance de son grade, il se disposa à manger avec quelques-uns de ses officiers. Le capitaine s'étendit sur l'herbe, abrité par le fourgon de la compagnie. Le brave lieutenant Rosencranz, avec d'autres jeunes officiers, s'installèrent sur leurs manteaux et se préparèrent à faire la noce, comme le donnaient à entendre nombre de flacons et de bouteilles déposés auprès d'eux, et aussi l'animation particulière des chanteurs , lesquels, s'étant rangés en demi-cercle , chantaient ensifïlant la, 2^^ssovaza l du Caucase, sur l'air de la Lezghinka 2 :