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L'UNION

A tout seigneur tout honneur.

Voici le doyen d'âge : le Cercle de V Union.

C'est l'aristocratique cénacle dont nos commotions sociales et politiques n'ont pas encore renversé la barrière, le refuge exclusif où s'est fièrement cantonnée, sans aucune capitulation, rélite du Patriciat français et étranger.

Peu d'institutions, parmi nous, sont demeurées si obstinément fidèles à Fesprit de leur fondation. Les nobles parrains de V Union reconnaîtraient aujourd'hui leur œuvre, qui pourtant a dépassé son demi-siècle.

En 1828, la jeunesse élégante et riche s'ennuyait. Elle avait largement moissonné sa part dans les lauriers de Navarin; rien n'annonçait encore que d'autres lauriers se préparassent sous l'azur d'Alger; dans les régions de la politique, une sécurité trompeuse endormait l'opinion. Ce fut l'heure favorable pour l'éclosion des fleurs pacifiques et des élégances raffinées.

Il se trouvait alors, à Paris, un gentilhomme de grande naissance et de grand nom, le duc . de Guiche, arrière-petit-fils du Gramont-Guiche qui négocia le mariage de Louis XIV avec l'Infante Marie-Thérèse d'Espagne, petit-fils du

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Gramont-Guiche qu'ont immortalisé le passage du Rhin et sa passion dangereuse pour Madame Henriette d'Angleterre, et la page immortelle consacrée à sa mémoire par madame de Sé-

vigne.

L'héritier de ce nom historique avait été, sous Louis XVI, menin de Monseigneur le Dauphin, puis, durant les mauvais jours, avait servi dans l'armée anglaise, jusqu'à la Restauration.

Le souvenir des cercles de Londres, où la vie est si facile et le confort si large, lui était demeuré très vif; il en parlait fréquemment aux amis qui se réunissaient chez lui.

C'étaient : son compagnon d'armes en Angleterre, au temps de l'émigration, le comte de Montalembert, père de l'illustre historien; son propre beau-frère, le comte d'Orsay, déjà célèbre par son dandysme raffiné ; le duc de Mouchy, fils du vaillant gouverneur de Versailles, que Louis XVI, aux jours d'épreuve, trouva toujours à ses côtés ; le vieux duc de Talleyrand- Périgord, prince de Bénévent, sceptique et heureux survivant de toutes nos grandes crises historiques; M. de Montrond, le confident de

Talleyrand; le général Sébastiani, le glorieux blessé d'Austerlitz et de Leipsig, le défenseur de Gonstantinople contre les Anglais, lequel boudait, dans l'ombre, depuis les Cent-Jours; l'amiral de Rigny, le vainqueur de Navarin ; le duc de Fitz-James, type achevé de la vieille courtoisie française; le général Clary, frère de la reine de Suède; le comte de Mecklembourg, un envahisseur de 1815, retenu jusqu'à sa fin par les charmes de Paris ; et le général Bourke, un géant de l'épopée impériale, qui, comme un maréchal plus récemment connu, descendait des rois d'Irlande.

Ce petit groupe d'amis fut le premier noyau de V Union.

Le cercle s'organisa, sur leur initiative, et fixa d'abord ses pénates à l'angle du boulevard des Italiens et de la rue de Grammont.

M. Bocher, chargé de solliciter l'agrément de Charles X, avait recueilli de la bouche du roi cette réponse sévère :

« Les lois et règlements ne s'y opposent pas : mais on va tuer en France la bonne société ! »

Les premiers sociétaires s'adjoignirent près-

que aussitôt tous les diplomates étrangers accrédités à Paris. Puis, deux ans après, leur nombre se grossit soudain de tous les gentilshommes rendus à la vie privée par les événements de 1830. De l'ancienne armée, de Fancienne cour, on vit arriver au cercle tous les mécontents de la haute société : ils formèrent, sous le règne de Louis-Philippe, le centre presque unanime d'une opposition hautaine et tenace, qui n'excluait d'ailleurs ni la mesure, ni l'urbanité dans les procédés.

Cette tradition spéciale du grand style, des formes seigneuriales; cette courtoisie diplomatique, résolument cérémonieuse jusque dans sa bonne grâce, et qui, par son excès même, accentue les distances au lieu de rapprocher les rangs, est demeurée la marque distinctive de cette réunion aristocratique par excellence,

jalouse, à bon droit, de son brillant renom.

Quelques survivants de la première heure y perpétuent encore, dans leur exactitude typique, les façons charmantes du vieux temps. Les jeunes générations rencontraient, par exemple, assidu à V Union, jusqu'en ces dernières années, un souriant aïeul qu'aujourd'hui le soleil du Béarn dispute à nos frimas, M. le baron de Laussat, le modèle le plus exquis de cette grâce légère, fleurie et respectueuse qu'ont partout remplacée l'abandon et la familiarité du jour.

A notre époque réaliste et bon enfant, les salons parisiens ont encore le bon goût d'apprécier spécialement ce blanc gentilhomme au discret parler, au délicat sourire, dont la politesse est aisée mais toujours en éveil, dont les formules flatteuses et caressantes exhalent comme un parfum d'iris, qui dépose avec tant de grâce ses lèvres sur les jolies mains et qui s'appelle Lysis, comme un berger du royaume du Tendre.

Je le voyais, l'autre jour, saluer une fiancée en lui offrant son cadeau. Vous ou moi, nous eussions dit: (( Ma cousine, voici une montre, mon affectueux souvenir. » L'aimable bisaïeul n'a

point de ces brutalités: il présenta l'écrin, en murmurant: « Puisse, ma belle nièce, puisse mon modeste sablier ne marquer, au cadran de vos jours, que des heures riantes et dorées. » Nous avons oublié ce langage : nous faisons fi des fleurs et du madrigal. Nous avons eu tort peut-être de répudier cet héritage : le madrigal vient parfois du cœur; les fleurs coquettes et parfumées peuvent envelopper avec agrément des sentiments vrais.

Les contemporains du baron de Laussat ont disparu; mais d'autres leur ont succédé au cerdeàeV Union.

Les trois cent cinquante gentilshommes qui le composent aujourd'hui, à titre de membres permanents, se recrutent à l'élection. Les ambassadeurs étrangers sont seuls soustraits à cette épreuve.

Le scrutin est ouvert, chaque dimanche d'hiver, sur les noms présentés par deux parrains. 11 suffit d'un non, d'une boule noire, pour annuler douze oui, douze boules blanches.

Le candidat admis verse onze cents francs pour la première année, cinq cent cinquante francs, les années suivantes.

V Union a quitté la rue de Grammont après un bail de trente ans. Le cercle occupe, depuis 1857, le bel et discret hôtel aux fenêtres hautes qui porte le numéro 1 1 sur le boulevard de la Madeleine, et qui appartient à des capitalistes, membres du cercle.

Salons vastes, un peu nus, décorés avec une sobriété élégante.

Domesticité stylée, silencieuse, attentionnée, sans reproche.

Les tapis sont épais, les courtines discrètes. Jamais un éclat de voix; les ordres brefs sans raideur sont exécutés vivement et sans bruit; c'est la quintessence du style distingué.

De quatre heures à sept heures, on vient lire les journaux, les revues, les dépêches servies au cercle par V Agence Havas. On se retrouve quel-

quefois dans la soirée, vers minuit, mais moins nombreux.

Joue-t-on? Oui, au piquet, à l'écarté; rarement au baccarat. Mais la partie n'est pas enfiévrée, quoique l'enjeu s'élève parfois à de gros chiffres. On gagne et on perd sans trouble, sans exclamations, en beau joueur.

On cause volontiers : les diplomates français et étrangers échangent les petites indiscrétions volontaires, les confidences intimes destinées à la publicité, au moins à celle des salons. La conversation est souvent générale : les vues et les idées s'entrecroisent sur la question du jour. Bien mal renseigné, l'impertinent qui a appelé V Union le temple du sommeil.

D'abord, il faudrait un parti pris bien arrêté pour s'assoupir dans un salon où se trouvent ensemble des éveillés aussi obstinément éveillés que le général de Charette et le baron de Lareintie. Ce ne sont pas précisément là des compagnons soporifiques.

Le général, au cercle : un poisson dans un bocal. Il s'assied parfois aune table de jeu, mais jamais pour longtemps. Ce guerrier a des inquiétudes dans les jambes comme des tressaillements dans le cœur. Vous le croyez au repos dans le salon de lecture où vous l'avez vu tout à l'heure ; il est parti, il est en route pour Lille, ou pour Nantes, ou pour Toulouse. Le lendemain il reparaît, droit, jeune, et le sourire aux lèvres; il a fait cent choses en route, il en a oublié cinquante autres; mais cela ne fait rien, il repartira demain.

Vous connaissez l'homme, un type accompli de distinction militaire et franche, une exubérance dévie sympathique et séduisante qui vous entraîne et vous subjugue.

Il ne cause pas, il charme; il n'y a, dans ce qu'il raconte, ni art ni prétention, mais comme

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il VOUS hache brillamment son récit ! comme il vous jette le tableau, l'idée, avec puissance et vérité !

Un jour, comme il revenait de son voyage triomphal au Canada et disait l'accueil royal que lui avait fait la « petite France » :

— Vous répondiez aux discours? lui demanda-t-on.

— Ma foi oui, comme Gambetia, à table, dans les écoles, aux balcons des hôtels, sur le quai des gares... Mais, per Bacco, mes enfants, quels discours ! cela n'avait ni queue ni tête ! J'oubliais ce que j'avais préparé, je barbottais, positivement... Eh bien ! ma parole! je ne sais comment cela se faisait, mais j'avais beau tout embrouiller, tout le monde pleurait... et moi aussi !

Avec ce grand nom de Gharette, qui sonne rhonneur et qui chante la gloire, beaucoup d'autres encore figurent à ^t//^^o>^, qui symbolisent la fidélité monarchique et le dévouement sans défaillance.

On pourrait notamment rnentionner, au nécrologe du Gercle, l'intime familier de M. le

n AU CERCLE

comle de Ghambord, le comte de la Ferronnays, dont la fin subite, en voiture, aux côtés de son royal maître, a tragiquement impressionné l'opinion. La jeune génération, qui ne l'a pas connu, trouve du moins son souvenir, la tradition de son hospitalité, au foyer qui porte son nom, et où n'ont dégénéré ni le cœur, ni l'esprit. C'est au passé, comme au présent de la lamille, que rend hommage la foule élégante, quand elle envahit les somptueux salons du Gours-la-Reine, quand elle entoure, si nombreuse, si respectueusement empressée, la veuve et le fils du comte Fernand, l'ami du roi. Mais, s'il faut se borner aux vivants, il est, au Cercle, des noms que les royalistes saluent avec un respect spécial, les noms de ceux qui ont été leurs chefs, qui ont directement, jusqu'en 1883, représenté M. le comte de Chambord du comte de Blacas et du marquis de Dreux-Brézé, deux vrais gentilshommes qui, sous les dehors, un peu solennels peut-être, d'une courtoisie exquise et d'une correction cérémonieuse, nourrissent des sentiments très vifs, des affections ardentes, une bienveillance

d'autant plus sincère qu'elle ne se dépense pas en démonstrations vides.

L'intéressant spectacle que celui de l'hôtel Dreux-Brézé, sur la place du Palais-Bourbon, durant le dernier mois d'août ! C'était le quartier général de toutes les craintes et de toutes les espérances, et ceux qui ont eu l'honneur d'assister le marquis, durant ces mortelles attentes, n'oublieront jamais les angoisses de la maison la fiévreuse impatience qui appelait les dépêches d'Autriche l'affïuence des visiteurs, gravissant, le cœur serré, le vaste escalier de pierre blanche à l'ordonnance quasi-sépulcrale, envahissant le vestibule, l'appartement du jeune comte, les salons et jusqu'à la salle à manger du marquis; car l'étiquette si réglée de l'hôtel fléchissait elle-même devant la douleur universelle.

Dès que parvenait un télégramme, on en envoyait le texte eue de Lille, à l'imprimerie du journal VUnioiiy où il était aussitôt reproduit par centaines d'exemplaires, distribué, transmis, télégraphié en province aux cent journaux des comités royalistes que dirigeait le marquis.

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