LE FEU
kV Union, le général trouve autour de lui bien des noms militaires, bien des noms qui figurent au livre d'or de son régiment : Bour-
bon-Ghalus, Bourbon-Busset, Jallerange, Puiseiix, Lur-Saluces, Champeaux-Yerneuil.
C'est chez ce dernier, avenue Hoche, que des révélations palpitantes ont placé récemment le siège d'une conspiration armée.
Tout le monde sait que les anciens zouaves pontificaux se sont réunis, un soir, chez le vicomte de Ghampeaux, pour y recevoir les poignards de pieux modèle qu'ils devaient planter au cœur de M. Grévy. On a même publié le dessin exact de ces terrifiants engins.
Accablé de questions quand il reparut au Gercle après ces graves nouvelles, le vicomte de Ghampeaux a dû se renfermer dans une discrétion qui a pu satisfaire ses amis, mais qui n'a nullement mis en défaut la sagacité publique.
Eh bien ! ce n'est plus le temps de nier. Geux qui ont été reçus, ce soir-là, à l'hôtel de l'avenue Hoche, peuvent avouer maintenant qu'ils ont passé la soirée tragique à aiguiser cruellement tous les couteaux à papier de leurs familles.
Pendant ce temps, les plus robustes creusaient, sous l'avenue, entre l'hôtel et le Tattersal qui se trouve placé en face, un passage souter-
rain, afin de s'emparer nuitamment des chevaux à vendre et de monter ainsi la cavalerie de la conjuration. Leur travail a même porté préjudice au réseau télégraphique souterrain.
La preuve de ces faits, c'est que, depuis lors, les dépêches parviennent d'ordinaire aux habitants de ce quartier avec un retard notable, que tous ont constaté, mais dont les profanes ignoraient jusqu'à ce jour l'explication : la voilà enfin.
Si une indiscrétion n'avait pas tout compromis, un fleuve de sang eût coulé en même temps à Paris et dans toutes les villes. Nous nous y étions engagés, sur un air des Huguenots; et nos amis de province l'avaient juré^ par lettres chargées, sous condition expresse qu'ils recevraient à temps leur stock de poignards.
Pardonnez ce sourire; car je vois encore, au cercle de V Union, deux épées qui méritent un salut spécial, le plus grave, et le plus profond; deux soldats devant lesquels tous s'inclinent, sans que ce respect puisse abaisser personne.
L'un a débuté dans l'armée il y a quarantecinq ans; il avait alors dix-sept ans. Il a conquis ses grades un à un.
Proscrit en 18-48, il a consacré vingt-deux années d'exil à des études militaires qui lui ont ouvert les portes de l'Académie française.
Depuis la guerre, il a commandé le corps d'armée de Besançon.
L'année dernière, sans qu'il ait démérité, on lui a arraché ses étoiles.
Cette mesure a été motivée.
Le motif invoqué, c'est que ce général est de sang royal.
Il y a, comme cela, certaines tares infamantes qui font un homme indigne de porter Tépée : S. A. R. le duc d'Aumale s'est mis, par sa naissance, dans un de ces cas exceptionnels et honteux.
Un jour, à Damas, j'étais reçu par Abd-el- Kader, dans son atrium planté d'orangers, où chantait jour et nuit une claire fontaine détournée de la Barada.Le vieil émir ne redoutait pas le souvenir de ses illustres défaites; il racontait brièvement en arabe, mais avec une ani-
malion singulière, suppléant, par le feu de son regard et la vivacité de sa pantomime, aux lenteurs d'une interprétation laborieuse.
Or un fait qui paraissait avoir laissé, dans son esprit, une trace spécialement creusée, c'était l'exploit d'Aïn-Taguin, le 16 mai 1843,1a valeur d'un général français de vingt ans, capturant, avec une habile énergie, les tentes de l'émir, ses troupeaux et ses trésors, brisant les chaînes de quatre mille prisonniers, et emportant, vainqueur, les étendards de la Smalah.
Abel-el-Kader, avant de mourir, n'a pas dû apprendre sans surprise que son vainqueur, le duc d'Aumale, avait été déclaré par la République indigne de porter l'épée! Ce vieux cœur de bj'onze se souvenait : la France officielle a oublié!
Le prince n'a pas seulement permis que son nom tlgurât sur les listes de V Union, il n'est pas étranger au Cercle; et souvent il s'assoit à la table commune.
L'autre officier n'est que colonel.
Il a combattu en Italie, en Amérique.
11 demande du service durant la guerre franco-
allemande : on le lui refuse ! 11 s'obstine ; il prend un faux nom pour pouvoir se battre ; il fait son chemin, en brave qu'il est. Mais il est advenu, depuis, que sa naissance princière lui a interdit de commander un régiment de chasseurs, et la République lui a arraché ses galons : c'est S. A. R. le duc de Chartres.
On a loué sa valeur. Il est, dans sa carrière, un acte de courage, trop peu connu, et qui me paraît plus méritoire que toutes les audaces du champ de bataille.
Robert d'Orléans était tout jeune. Il sortait, sous-lieutenant, de l'École militaire de Turin, avec le numéro deux sur la liste de classement. Il prend son commandement dans Nice-Cavalerie, monté sur un magnifique cheval blanc, présent du roi de Sardaigne; il combat comme un lion à Borgo et à Palestro ; le voici lieutenant, puis capitaine, dans toute l'ivresse des premiers succès, admiré, applaudi, au seuil de cette carrière militaire qui convient si manifestement à sa nature nerveuse et brillante.
Or, un jour, on apprend soudainement, à Turin, que le prince sacrifie tout simplement, ,
et sans phrase, ses destinées d'officier sarde qui lui tenaient tant à cœur.
Pourquoi ce déchirement cruel?
Parce qu'un fils de la Maison de France croit devoir, quelles que soient les larmes de son amertume, rengainer son épée et renoncer à l'ivresse des armes, alors que son armée d'adoption se tourne contre le Saint-Siège.
Le jour où les Piémontais pénétraient dans les Marches et franchissaient la frontière pontificale, le duc de Chartres remettait sa démission au ministre de la guerre.
Vous voyez que ce soldat peut donner la main aux héros de l'armée pontificale, quand il les rencontre au cercle de V Union!
Avant de quitter le cercle de Y Union, nous allons, si vous le voulez bien, passer complètement la soirée. Ce sera nouveau pour vous,
sans doute, car jamais aucun invité n'a franchi le seuil.
Il est cinq heures.
Nous entrons au numéro li du boulevard de la Madeleine, sous le portail de pierre blanche, élégant et sévère.
Au fond, une cour sablée où attendent les voitures, et un horizon de jardins juxtaposés, une oasis de verdure à vingt pas de l'asphalte.
Sous la voûte, à gauche, un concierge en livrée bleu de roi, correct et poli. A droite, un vestibule, le petit salon des étrangers et l'escalier.
Au premier étage, l'antichambre: les valets de pied nous débarrassent des pardessus et des chapeaux, avec cet empressement discret et attentionné qui caractérise les maisons bien tenues.
Nous pénétrons aussitôt dans les salons, que suit le billard, et qui sont en enfilade, ouvrant sur le boulevard leurs fenêtres hautes.
Le premJer est le seul où l'on ne fume pas, la Salle de lecture.
Le Cercle reçoit tous les journaux, y compris V Intransigeant,
Il est abonné aux Revues et possède même des collections importantes :
Le Correspondant, depuis 1855;
La Revue des Deux-Mondes, depuis 1880;
La Revue britannique, depuis 1828;
Douze Revues ou Magazines anglais;
Les cent trente volumes du Moniteur universel, depuis sa création.
Labibliotlièque est importante : elle met à la disposition des sociétaires près de cinq mille ouvrages, que l'on peut lire sur place ou emporter chez soi.
Cette bibliothèque compte à peine une soixantaine de romans, mais beaucoup de volumes sérieux, quelques-uns assez rares, comme VHlstoire de Vexpédition de Russie, par le marquis de Chambray; le Journal militaire du baron de Charette, publié en 1842 ; le recueil des Actes du Parlement de Paris, le relevé des Privilèges accordés par le Saint-Siège à la couronne de France.
Les documents diplomatiques abondent, et aussi les ouvrages militaires, tels que ceux du duc de Fézensac, du maréchal Marmont, du
général de Girardin, du duc de Valmy, de AVellington et du général Richmond. Les fous qui songent à détruire la ceinture de Paris changeraient certainement d'avis s'ils lisaient la curieuse étude publiée, en 1838, par ce dernier :
Paris fortifié, seule et incontestable garantie de V indépendance de la Fraiice.
Cette première salle, la Salle de lecture, est le sanctuaire grave et recueilli des politiques.
Contre la grande cheminée, le duc de Broglie, qui ne fait partie d'aucun autre cercle.
Il parle... très écouté. Son organe incisif et strident, la suite vigoureuse de ses aperçus fins et mordants, transforment souvent en discours de tribune, en monologues exclusifs, ses conversations, au grand plaisir des interlocuteurs, qui désarment volontiers, et renoncent à faire leur partie, préférant écouter un solo qui fascine.
La parole du duc a ceci de particulier qu'elle n'appelle pas la repartie, et ne subit pas la direction. 11 résout avec autorité les arguments de l'adversaire avant que celui-ci ne les ait formulés ; il est net, concluant, malicieusement