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AUGE R CLE

Spirituel, sans jamais se départir du ton spécial de la bonne compagnie. On Fécouterait une heure, sans entendre un seul de ces néologismes plus ou moins pittoresques que legoût tolérant de notre époque emprunte au vocabulaire familier du boulevard, et introduit trop aisément dans le langage des gens bien élevés. Ses appréciations coulent, correctes et enchaînées, sans paraître craindre la critique ou rechercher l'approbation : on se laisse captiver sans tenter la riposte.

Dans un fauteuil, en face du duc de Broglie, un vieillard très courtois, très instruit, le comte Paul de Ségur, qu'une cruelle cécité ne prive nullement des plaisirs de l'intelligence, qui se fait lire tout ce qui paraît, et qui saisit les nuances mieux que beaucoup de clairvoyants. Il se fait raconter, par le duc de Broglie et par ses autres amis, les incidents delà journée parlementaire.

Quand le duc a parlé, on raisonne et on discute.

Au groupe, se mêlent d'autres politiques :

Le comte Werner de Mérode, sénateur;

Le baron de Wimpfen, un aimable diplomate qui fut chef de cabinet du marquis de Banneville, pendant son court passage au ministère des affaires étrangères. Il appartient à la famille de l'ancien ambassadeur d'Autriche à Paris, et a, lui-même, rang de ministre plénipotentiaire;

Le marquis de Vogué, ancien ambassadeur, très spécialement compétent en tout ce qui concerne les affaires orientales;

Le baron Baude, qui fut ambassadeur de France à Rome. Ceux qui ont habité l'Italie n'ont pas oublié la situation tout exceptionnelle de ce diplomate. Il a épousé la fdle du duc de Cadore, la sœur de S. E. la princesse Rospigliosi : aussi appartenait-il, pour ainsi dire, à titre personnel, à la haute société romaine, en même temps que ses fonctions lui donnaient place officielle;

Le baron H. Mercier de Lostende, ancien chargé d'affaires de France ;

Le comte de Mosbourg, ministi'e plénipo- Icntaire ;

Le marquis de Maussabré;

Le marquis de Gabriac, encore un ancien am-

bassadeur de France à Rome, dont le frère, un jésuite éminent, a élevé bien des générations reconnaissantes;

Le marquis de Galard ;

Le duc de Fitz-James ;

Le général de Miribel ;

Et le marquis Philibert de Laguiche, ancien député royaliste, après avoir été, dans sa jeunesse, l'une des gloires du lycée Saint-Louis. Il a hérité des Bussy-Rabutin et du château historique de Montbard où sont conservées les lettres de Bussy à sa cousine de Sévigné et les manuscrits de madame de Ghastenay-Lanty. Sa fille est entrée dans une autre famille royaliste, celle du marquis de Bouille.

L'échange des vues et des idées entre ces graves causeurs, gens d'expérience et desavoir, qui ont beaucoup vu et beaucoup agi, offre un vif intérêt.

On commente les nouvelles du jour, spécialement le débat en cours à la Chambre.

Gela, peut-être, ne vous séduit pas... Alors, quittons les Sages, et passons au second salon, le Salon de jeux.

Ici, les habitués sont moins fidèles.

D'ailleurs, c'est le jeu pour le jeu, et non le jeu pour le gain; car les risques sont toujours très modérés.

Aux tables de whist, de piquet ou d'écarté :

Le comte et le vicomte de Montréal;

Le comte de Jallerange, un Comtois sympathique qui a servi à Rome et en France dans le régiment des zouaves;

Le comte de Girardin, neveu de celui qui fut grand-veneur sous la Restauration ;

Le marquis d'Audifîret-Pasquier ;

Le chevalier A. d'Araujo;

Le comte de Bagneux;

Le comte de Salvaing de Boissieu;

Le comte de Gramont d'Aster ;

Le comte de Lambertye ;

Le comte IL de Meffray, un veneur que les chasses de Louviers retiennent souvent loin du boulevard ;

M. de Montbel.

On les agace beaucoup, eu causant dans leur salle : passons vite.

Nous voici dans le troisième salon, le Salon de conversation.

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Au coin de la cheminée de marbre rouge, un frileux, qui réclame à tout moment un fagot supplémentaire : le vicomte Georges de Froissard de Broissia; son flegme britannique et l'allure originale de ses spirituelles saillies ont le don de mettre tout le monde en belle humeur.

La chambrée est complète, et chacun a ses franches coudées. Ici, ce n'est plus la politique qui absorbe ; le monologue a tort et la cigarette triomphe.

Nous y trouvons :

Le comte K. de Mercy-Argenteau;

Le vicomte de Bonneuil;

Le vicomte de la Bourdonnaye, le gentilhomme aimable par excellence : nul ne pourrait montrer une grâce plus serviable, plus franchement sympathique; il se fait obligeamment présenter à tous, se met à la disposition des nouveaux venus, les renseigne sur les usages de la maison, les guide s'ils en ont besoin, s'est fait cette spécialité séduisante de rendre service, apportant au Cercle le reflet du charme affectueux, bienveillant et distingué que trois générations représentent à son foyer;

Le marquis Aymar de Château-Renard, l'ancien ministre plénipotentiaire;

Le baron d'Hunolstein : il a épousé la dernière des Montmorency, donné sa fille à Dieu, dans la plus stricte des observances monastiques, celle des Clarisses, et son fils au pays, dans la carrière maritime : lui et son beau-frère, le comte de Beaufïort, sont très aimés à Y Union;

Le marquis d'Oilliamson;

Le prince d'Hénin, toujours jeune;

Le duc de Santo Teodoro e Sant'Arpino, qui fait partie du comité du Cercle;

Le marquis de Forbin des Issards, membre du comité, lui aussi, et propriétaire, dans le Comtat, de la magnifique demeure qui porte son nom, située au confluent du Rhône et de la Durance, en vue du château des papes et des murs crénelés d'Avignon ;

Le comte de Puiseux, l'un des plus jeunes membres du Cercle, a été sous-officier au régiment de Charette : son innocente manie est de céder constamment à la vivacité de ses souvenirs, et de saturer ses amis de récits qui ont rapport aux campagnes des zouaves pontificaux : qu'un

mot, un rapprochement ramène cette idée, l'exsergent-major enfourche son dada avec une ardeur qui ne rencontre assurément que les sympathies les plus vives à V Union, mais qui semble peut-être trop obstinément répétée. On ne lui connaît pas d'autres défauts, et tout le monde excuse celui-là. Si, d'ailleurs, quelqu'un a bien le droit d'évoquer les souvenirs militaires avec ceux du drapeau royaliste, c'est bien ce jeune combattant, fidèle aux tradilionshéroïques des deux générations qui l'ont précédé sous les ordres du premier Charette, répétant de nos jours les services de son grand-père et de son oncle ; Le marquis de Montcalm, la tradition vivante de la vieille politesse française; il ne s'adresse jamais à quelqu'un, fût-ce au valet de pied pour lui donner un ordre, sans employer les formules exquises d'une urbanité trop oubliée : il a conservé l'usage du salut cérémonieux et courtois que nos contemporains remplacent par un à peu près, ou suppriment totalement. Le marquis de Montcalm est le d'IIozier moderne; il pourrait réciter VAlmanach de Gotha; il classe très exactement chacun à son numéro d'ordre dans

la hiérarchie nobiliaire : dites-lui votre nom, il saura, mieux que vous, vos alliances, votre ascendance et vous établira, de tête, votre arbre généalogique, avec toute la grâce polie de l'ancien régime;

M. Robert de Wendel, qui porte un nom illustre en Lorraine, maître de forges puissamment riche et intelligence de premier ordre. Châtelain très apprécié en Touraine;

Le comte de Talleyrand-Périgord, grand seigneur jusqu'au bout des ongles ; passe ses hivers à Florence, dans une villa magnifique, où se rencontrent toutes les grandes familles de Toscane avec tous les étrangers de distinction ;

Enfm le comte Henri d'Hinnisdal, qui vient d'arriver au Cercle à cheval, après avoir fait ses visites à cheval suivi d'un groom.

Si le général de Galliffet est arrivé de Limoges, vous trouvez autour de lui ses amis intimes :

M. Henry Standish;

Le comte de la Bourdonnaye, frère de l'aimable député;

Le comte d'Alsace, l'ancien officier d'ordon-

nance du général, qui a donné sa démission, en épousant la fille du comte de Ganay;

Et le vicomte de Broissia.

Tels sont les habitués qui viennent assez assidûment, avant le dîner, passer ensemble une heure ou deux à l' Union.

Quelques-uns y font leur courrier, écrivant sur un papier qui porte les armoiries du cercle, composées de deux couronnes royales juxtaposées, la couronne de France et la couronne d'Angleterre. On vient de retrouver un ancien cachet du Cercle, qui sert de nouveau; il date de la Restauration et porte, au lieu des deux seules couronnes, les deux écussons couronnés de France et d'Angleterre.

Cependant l'heure s'avance : les groupes se sont éclaircis; beaucoup ont regagné leurs pénates.

Les portes s'ouvrent à deux battants : le premier maître d'hôtel entre dans chaque salon, et annonce, de ce ton magistral, propre aux officiers de sa profession :

— Messieurs, le dîner de sept heures et demie est servi!

C'est le dîner de la grande table qui compte huit couverts.

Les salles à manger sont au second étage : en été, la table est souvent mise sur la terrasse, en vue des jardins voisins qui se succèdent sur une assez grande étendue; le repas est alors charmant : les dîneurs ont l'illusion de la campagne.

Les habitués de la grande table :

Le comte de Mosbourg;

Le comte K. de Mercy-Argenteau;

Le marquis de Scépeaux, un gourmet très expert, qui raisonne en maître les jouissances de la table et les autres ;

M. Mackensie-Grièves, commissaire-adjoint pour l'hippodrome de Longchamps, monte six chevaux par jour; reconnaissable de fort loin à la petite corne de baptiste qui sort immanquablement de la poche de sa redingote : mélomane distingué, et plus sportsman encore;

Le baron de Monlfaucon, qu'ont mis en appétit ses trois promenades quotidiennes au Bois. Il s'adonne avec excès à la confection de salades perfectionnées, qu'il élabore avec religion;

Le duc de Rivière, le président du Cercle et

de son comité; encore un gourmet émérite auquel on réserve la carcasse du poulet, le morceau rebuté des profanes, mais apprécié des connaisseurs. Il sait d'ailleurs, mieux que personne, comment l'éleveur produit la bonne viande, car il dirige lui-même avec succès une grande exploitation agricole.

Le baron de Lamotte ;

Le comte Goluchowski, le brillant premier secrétaire de l'ambassade d'Autriche-Hongrie; très recherché des grandes dames, très choyé par la haute société parisienne; vient parfois se reposer à la table de VUniofiy en famille, des succès mondains qu'il rencontre partout;

Enfin le comte G. de Juigné, qui remplit au cercle les importantes fonctions de commissaire pour la table; c'est lui qui reçoit les réclamations des habitués, qui veille à tous les détails du service, en maître de maison... et qui se fâche tout rouge quand le rôli est découpé à contre-sens.

Les menus de VUnion sont demeurés légendaires par leur recherche ralfmée, bien que le prix réglementaire du dîner ne soit que de huit francs. La cave est certainement la meilleure de

Paris : elle a été composée avec une entente spéciale par le marquis du Lau. Elle est estimée cent cinquante mille francs.

Le service des petites tables commence à sept heures et dure jusqu'à neuf heures et demie : elles se composent capricieusement, selon les jours et les rencontres.

Le duc de Rivière, quand il ne s'est pas assis à la grande table, dîne seul près des fenêtres de la terrasse.

Voici, aune autre table, les deux frères Mavrocordato, l'un ministre de Grèce à Paris; l'autre, le prince Georges, gendre du baron Sina, et beau-frère du duc de Gastries.

Le marquis de Montcalm dîne en tête-à-tête avec M. le comte de Saint-Maurice.

Le duc d'Aumale invite souvent deux convives, le marquis du Lau et le général de Galliffet.

Quand Son Altesse Royale se présente, tout le monde se lève; mais le prince prie aussitôt les membres du cercle de ne point lui rendre hommage.

Après le dîner, le cercle est presque vi de : vous trouveriez, au billard, le marquis de Mont-

calm et son neveu; au salon, quelques-uns de ceux qui ont paru avant le dîner, mais ils semblent perdus dans les vastes pièces solitaires, brillamment éclairées comme si elles attendaient une fête.

Il y a des cercles qui ne vivent que la nuit : ce n'est pas celui-là.

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