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L'ordre de Napoléon fut exécuté dès Tannée suivante. Le grand prix, décerné par l'État, était alors de quatre mille francs.
En 1819, Louis XVIII développa l'institution, en organisant, au Champ de Mars, des courses régulières : le premier prix royal était encore de quatre mille francs; mais, en 1821, il fut porté à six mille francs.
Les choses, jusque-là, se passaient en famille, entre Français. Mais dans les derniers temps de la Restauration, un opulent Anglais, lord Henri Seymour, vint disputer les prix aux éleveurs français. Il gagna deux prix, en 1827; mais il fut battu, en 1828, par Técuriedu duc de Guiche, et en 1830, par les chevaux de l'élégant comte d'Orsay.
Cette intervention nouvelle de la concurrenc< étrangère surexcita grandement le goût des^ choses hippiques parmi les gentilshommesj jeunes et riches de cette époque : des paris particuliers se multiplièrent, les fidèles di sport se rapprochèrent et conçurent, naturellement,- l'idée de se grouper en société spéciale.
Ces brillants et gais amateurs se rencontraient dans les jardins de Tivoli, où le tir au pigeon d'un Anglais, nommé Bryon, les rassemblait assidûment. Douze d'entre eux projetèrent, en i833, de former une société pour V encouragement et Vamélioration des races de chevaux en France. L'objet défmi était de développer la production du cheval de pur sang, en favorisant les courses publiques, au moyen de prix offerts aux vainqueurs.
Les parrains de cette œuvre méritent que leurs noms soient enregistrés : le comle de Gambis, le comte Demidoff, lord Seymour, Ernest Leroy, Fasquel, Charles Laffitte, le chevalier Machado,le prince de la Moskowa,Rieussec, Maxime Caccia, Delamarre, de Normandie, et le duc de Guiche.
Cette institution a vécu, elle a grandi, elle a rendu, depuis un demi-siècle, les plus signalés services.
Elle avait codifié, dès la première heure, la législation de ses courses. Son règlement trouva, en 1834, au Champ de Mars, sa première application. En 1862, le gouvernement Ta adopté
presque intégralement; il régit l'hippodrome de Chantilly et trente autres.
Le revenu de la Société se compose de la cotisation annuelle versée par chacun de ses membres, soit cent francs, et des recettes fournies par les hippodromes. Il se grossit des allocations accordées par l'État, par les Compagnies de chemins de fer, par les municipalités, par la ville de Paris notamment, qui, chaque année, dans sa fureur radicale, chicane stupidement cette fructueuse dépense. Ces différentes ressources permettent de distribuer un grand nombre ds prix : cekii de cent mille francs^ entre autres. Nous sommes loin des débuts, où l'on accordait parfois aux vainqueurs douze paniers de vin de Champagne. En 1838, la Société dépensait 46 000 francs; en 1857, 362,000 francs; en 1867, un million.
La Société d'encouragement a obtenu, pour cinquante ans, la concession de l'hippodrome du Bois de Boulogne, moyennant douze mille francs par an... Une misère, n'est-ce pas? Mais elle contractait en même temps la charge obli-
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gatoire des aménagemenlset constructions... ci : cinq cent mille francs !
Bonne chance à la Société: laissons-la à ses succès !
C'est parallèlement à elle , et pour joindre l'agréable à l'utile, que les fondateurs créèrent, presque en même temps, un salon commun, un second groupement, distinct du premier.
Le succès de V Union, qui prospérait déjà depuis cinq ans, l'exemple de l'Angleterre, où le goût du sport est le lien du grand cercle aristocratique le Jockey-Cliib, entraînèrent les amateurs français.
lis adoptèrent, sinon officiellement, au moins dans l'usage familier, cette même dénomination; et le nouveau cercle fut établi dans un appartement assez exigu, situé à l'entresol, sur
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le boulevard, au coin de la rue du Helder.
Un an ne s'était pas écoulé qu'on trouvait déjà le local trop étroit. Le Jockey-Club transporta ses pénates au coin du boulevard et de la rue Drouot, les frais d'installation s'élevèrent à cent cinquante mille francs.
Vingt ans plus lard, en 1856, une fusion amiable ayant introduit au Jockey-Club deux cent trente membres nouveaux, tout le personnel du Jeune Cercle, vulgairement appelé Cercle de la rue Royale ou Moutards-Club, il fallut chercher un salon plus important. On traversa de nouveau le boulevard, on s'installa dans le local de la rue de Grammont, que venait de quitter V Union pour se transporter dans sa demeure actuelle. Le Jockey-Club y a séjourné sept ans.
Pendant ce temps, s'élevaient, boulevard des Capucines, les grandioses constructions du palais qui abrite depuis vingt ans le Jockey- Club. Il a été construit par la Société immobilière, sur plans discutés. Le bail est de trente ans. Le loyer convenu a été de quatre-vingt-dix mille francs pour chacune des quinze premières
années; il s'élève aujourd'hui à cent vingt mille francs.
Le passé nous a légué des légendes folles sur les excentricités tapageuses qui ont marqué les premières étapes du Jockey -Club.
Cette réunion brillante a compté, dès son aurore, les éléments les plus vivaces : l'efTervescence de la jeunesse dorée, les excentricités les plus originales et les plus scabreuses mystifications s'y donnaient libre carrière : les rieuses saturnales de ces bruyants débuts ont longtemps défrayé les chroniques du temps.
Moins grave et moins fermé que V Union, mais composé, comme lui, d'une élite aristocratique et fortunée, le Jockey-Club fut le cénacle de tous les raffinements luxueux, le foyer patenté de toutes les hardiesses élégantes, le jardin fleuri d'un riant décaméron où triomphait
gaiement l'orgie pimpante et de grand style.
Les survivants nous assurent qu'à son début, cette institution contribua largement à développer cbez ses mem.bres un goût prononcé, éclairé, éclectique, pour l'art de la musique et pour celui de la danse... représentés par leurs plus jolies prêtresses... Qu'on ne m'accuse pas d'indiscrétions contemporaines : ceci remonte aux siècles préhistoriques , alors que Véron dirigeait l'Opéra.
Le premier président du Cercle, lord Henry Seymour, un Anglais de Paris, a occupé l'attention de nos pères par le faste de ses équipages et le luxe de sa maison, par sa robuste adresse, par ses succès de viveur et par son chevaleresque caractère. Ses déguisements, ses divertissements, ses galanteries passionnaient la foule dans un temps où l'on savait encore rire et se fâcher. Il soulevait, du petit doigt, un poids de cent livres à la hauteur de son épaule. Ses chevaux enrubanés défdaient en cortège : de ses voitures tombait une pluie de jouets et de sucreries. On le vit, un jour, au coin de la rue de la Paix, descendre de son irréprochable
calèche, se colleter avec deux malotrus qui insultaient une vieille marchande de pain d'épices, et prestement les étendre sur le trottoir. Les acclamations populaires le saluaient au passage. Ce mélange de grâce hautaine et de lantaisiste débraillé le faisait roi... au moins en temps de carnaval.
Auprès de ce roi du sport, et du brillant étatmajor que lui formaient les fondateurs du Jockey 'Club, deux élégants ofliciers représentaient la jeune armée.
L'un visait tous les succès : ceux de l'épée, au ^' hussards; ceux de la polémique, au journal \q Messager de la Chambre; ceux du théâtre, à la Comédie-Française. C'est dans une quatrième voie qu'il a cueilli la palme du succès, une palme dorée... très proche du trône. 11 se nommait alors le capitaine Walewski.
L'autre arrivait d'Algérie, avec le baptême de la mitraille et la croix de la Légion d'honneur. Artiste charmant, séduisant causeur, il exerçait, paraît-il, des ravages cruels, car le duc d'Orléans écrivait spirituellement à son frère le duc de Nemours : « A propos de femmes éplorées,
tu sauras que Morny repart pour l'Afrique. » Deux vétérans, à côté de ces jeunes; le général de Pire, le comte de Gambis.
Le marquis de Pire avait furieusement bataillé pour le roi contre les bleus, en Yendée; plus tard il a fait les campagnes de l'Empire : enfin, des témoins, dignes de foi, affirment l'avoir vu, en 184-8, dans les rangs de la garde nationale, avec l'uniforme de simple fusiller, portant son képi de général, et, sur la poitrine, toutes ses décorations.
11 a laissé un fils dont on a célébré la constance en 1870. Il est vrai que le marquis de Pire demeura obstinément à son banc de député, au milieu de la Chambre envahie par le peuple, siégeant seul parmi les cris furieux, et ripostant avec une spirituelle originalité aux apostrophes de l'émeute. Mais envisager l'orage avec sérénité, c'était chez lui une habitude cultivée : l'expérience avait dû l'accoutumer aux tempêtes. En effet, une ironie de la destinée avait précédemment rapproché cet aimable et distingué gentilhomme d'une Altesse qui fumait la pipe comme un grenadier, et qui jurait comme
Ver-Verl en personne. Jamais les inégalités de^ la princesse Bacciochi n'ont désarmé la sérénité digne et respectueuse de son chevalier d'honneur. Et, ce qui fait encore l'éloge de ce courtois vieillard, c'est que jamais, depuis lors, il n'a raconté que du bien sur la bizarre agronome dont les procédés et les humeurs ont stupéfié la Bretagne.
Le comte de Cambis était fils d'un brave de la grande armée.
— Votre nom? demanda un jour à celui-ci Napoléon.
— Cambis, Sire.
— Tiens? Gambyse! Cousin du roi de Perse, alors?
L'officier se tait.
— Oui, continue Napoléon, en belle humeur.. . Vous savez bien... le roi de Perse, très éprouvé dans les déserts de Lybie...
— Sire, je ne sais pas si je suis son descendant; mais, pour moi, ce n'est pas dans les sables brûlants, c'est en Russie que j'ai été mutilé, au service de Votre Majesté.
Les yeux de l'empereur rencontrèrent la main
gelée de son interloculeur : il cessa de rire.
Le fils de ce brave, Adolphe de Cambis, devint plus lard écuyer du duc d'Orléans. Lui et son prince, auquel il était tout dévoué, durent déployer une adresse consommée pour arracher à Louis-Philippe l'autorisation de monter une écurie de courses et un équipage de chasse. Le roi était ennemi de ces distractions luxueuses.
Le duc d'Orléans dut longtemps se contenter de ses chevaux de service, logés aux écuries d'Artois. 11 s'était associé à l'équipage de M. Charles Laffitte. On allait chez ce dernier chasser... sans trop le dire, à Saint-Cloud. Il paraît même que l'hospitalité du petit château de Bièvre ne laissait rien à désirer.
Avec le temps, on arracha au roi la permission d'organiser les tirés de Saint-Germain, un haras à Meudon, une écurie à Chantilly.
Le comte de Cambis, ti'ès rigide, très exact, très économe, parfois bourru, est sorti de son 3mploi, les mains nettes : chose assez rare en la partie !
Le baron James de Rothschild et M. Achille Fould représentaient la finance.
Le second n'était encore qu'un amateur passionné de chevaux; mais il faisait montre déjà de ses qualités spéciales, en régularisant l'administration économique du jeune Jockey-Club.
Sa fortune politique est due à un accident de grande route. Un jour, dans le voisinage de Tarbes, sa chaise de poste se brisa. Le lieu était misérable; il fallut au charron du village plusieurs jours pour réparer le dommage. Afm de tromper l'ennui de l'attente, M. Fould parcourait les environs; il remarqua un site très spécialement favorable à l'établissement d'un haras; il l'acheta et, peu après, créa dans cet endroit un établissement qui a développé et amélioré la race si utile du cheval de Tarbes. La contrée reconnaissante l'élut son député. Napoléon III le distingua à la Chambre et lui donna sa confiance, qui ne lui fit plus défaut. On ne saurait oublier que M. Achille Fould refusa de contresigner le décret qui confisqua les biens de la famille d'Orléans.
On pourrait longuement s'étendre sur le délire joyeux, endiablé, qui marqua les premières années du Jockey.
A Paris, au Club même, on vit un jour M. de Ghâteauviliard et M. Gh.Laffitte gravir Tescalier, à cheval, pénétrer dans la salle de billard, et jouer leur partie, à cheval, en présence de leurs amis qui applaudissaient cette excentricité nouvelle.
A l'époque des courses, tout le cercle se transportait, en chaises de poste, à Chantilly.
Le Lion cVor et les autres auberges débordaient : les chambres particulières étaient retenues et louées fort cher. On se livrait à mille escapades durant cette semaine folle qu'occupaient deux courses et une chasse. Les habitants devaient renoncer au sommeil, car l'invasion dorée menait grand bruit tout le jour et même toute la nuit.
Un jour, le maire de la ville, M. Carron, notaire, fit des représentations : la nuit suivante, sa maison fut ébranlée par des détonations incessantes ; des pétards et des fusées éclataient dans ses fenêtres, sous ses portes. Il trembla pour ses minutes et pour son immeuble.
Le Champagne coulait à flots. Un domestique supplémentaire et par trop rural, chargé un
jour de frapper du vin, comprit qu'il fallait le verser dans la glace, à même un sceau d'écurie. On le trouva si comique qu'on le laissa faire et qu'il vida conscienceusement vingt bouteilles à vingt francs l'une.
Avant de partir, on plaquait solennellement, sur la grande porte des écuries, les fers des chevaux vainqueurs, avec leurs noms.
Au retour, les chaises de poste luttaient de vitesse et brûlaient la route, renversant tout sur leur passage : on riait, on payait le dégât; on repartait au plus vite 1
Notre génération n'a connu que par ouï-dire les prouesses de ce début tapageur, les excentricités folles qui ont enjolivé la naissante légende du Jockey-Club.
Aux époques plus rapprochées, nous trouvons encore, dans les fastes du Cercle, d'autres noms,
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diversement célèbres, et qui ont résonné à nos jeunes oreilles avec une sonorité trop joyeuse pour que le bruit éteint de ces grelots d'antan soit oublié déjà.
Certains membres du Jockey-Cluh ont conduit celte danse des écus et ces amoureux exploits qui ont égayé de leur galante ivresse les dixhuit années du dernier règne.
Ce serait peut-être entreprendre une tâche bien laborieuse que de prétendre modifier le jugement de l'opinion sur les allures très risquées de la farandole qu'ont menée ces heureux. Mais il faudrait du moins que l'on se montrât impartial ; il faudrait que l'on reconnût à chacun d'eux ses vrais titres d'honneur, en regard de cette royauté de la jouissance savamment entendue et artistiquement centuplée par d'ingénieuses études, en regard de cette royauté qui lui appartient sans conteste, mais dans laquelle peut-être il ne s'est pas toujours exclusivement cantonné.
Ainsi faut-il le constater :
Le comte de Nieuwerkerke, qui fut familier d'abord des princes d'Orléans, et, plus tard,
célèbre encore par ses intimités, beaucoup plus caractérisées, dans la famille de Napoléon III, ne fut pas seulement un dignitaire en relief; il a produit, comme sculpteur, quelques œuvres recommandables. Je me souviens notamment d'avoir admiré, sur une place de La Haye, la statue de Guillaume le Taciturne, qui lui est due et qui n'est pas sans mérite.
Si le général Fleury a dû, dit-on, à la faveur souveraine, aux incidents politiques et à certains autres, les honneurs et les profits qui ont marqué la seconde moitié de sa carrière, le souvenir de ses premiers grades, vaillamment conquis, en Afrique, à la pointe de Fépée, vit encore dans la mémoire des anciens de l'armée.
Le nom du duc de Gramont-Gaderousse, accolé d'ordinaire à celui d'une Grande Duchesse pour rire, rappelle, sans doute, à notre génération, des débordements *tapageurs, dont une fin prématurée a interrompu le cours et prévenu l'amendement; mais ce nom sonne aussi la bravoure, la gloire et les services rendus : un Gramont- Gaderousse, a commandé le bataillon sacrée durant la campagne de Russie.
C'est à celte période encore que se rattache la notoriété politique d'un étranger que le Jockey-Club avait connu grand joueur, à l'époque de sa jeunesse, le comte de Gavour.
Il passait ses nuits au cercle et un témoin, le comte d'Alton Shée affirme que ses différences étaient souvent de cent, cent cinquante mille francs, au matin.
Cet Italien, inflexible et irritable, que Paris avait accueilli avec sa bonne grâce ordinaire, n'a contracté chez nous aucune des deux qualités propres à l'aristocratique société qui fournit au Jockey-Club ses principaux éléments. Il n'a emprunté à la noblesse française ni sa franchise chevaleresque, ni son respect instinctif pour la religion des aïeux.
Un jour, à Turin, une muse trop amie de l'hyperbole, madame Louise Collet, adressa à Cavour cette adulation extravagante :
— Vous êtes le nouveau Richelieu !
— Oh, répliqua le ministre, Richelieu moins
la calotte !
C'est, en effet, la haine de l'Église qui a caractérisé ce politique ardent et tenace, dans ses
luttes parlementaires contre le grand Massimo d'Azeglio, dont il déchira le programme chrétien, dans ses fureurs contre le clergé italien, qu'il déposséda de ses écoles et du patrimoine ecclésiastique, dans sa lutte contre Pie IX, auquel il arracha son sceptre temporel.
Quant à sa droiture, il faudrait, pour l'admettre, un parti pris d'aveuglement ; car nous Tavons vu désavouer hautement Garibaldi, quand celui-ci combattait l'héroïque François II, et, en même temps, soudoyer, de son or officiel, les trahisons qui ont livré à l'émeutier le royaume des Deux-Siciles.
En vérité, ce nom-là n'est pas à sa place sur le livre d'or d\iJocket/,o\i s'inscrivirent, en tout temps, les d'Andigné, les Bourbon-Busset, les de Damas, les de la Ferronnays, les de Maillé, les Polignac, les de La Rochefoucauld, les de la Rochette et tant d'autres représentants du vieux sang noble, fidèle aux nobles causes.
Souvenir curieux : quelques lettrés du cercle pensèrent à y présenter Alfred de Musset. Leur projet rencontra d'énergiques résistances.
Le Cercle a l'honneur de posséder aujourd'hui
six membres royaux, dont trois têtes couronnées : LL. MM. le roi des Belges, le roi des Pays-Bas, le roi de Serbie; S. A. I. le duc de Leuchlemberg, LL. AA. RR. le prince de Galles et le prince royal de Danemark. Mais, à l'époque dont il est question plus haut, on n'y comptait encore que le roi des Pays-Bas et le prince d'Orange; non pas le prince qui vient de mourir, mais son aîné, beaucoup plus parisien.
Des légendes, peu respectueuses pour la dignité souveraine, sont demeurées attachées aux séjours que faisait parmi nous le premier prince d'Orange.
Il est certain qu'à noire point de vue, ses plaisirs très affichés, les camaraderies familières groupées autour de lui par des amusements communs, le surnom même qu'il acceptait sans offense cadraient malaisément avec l'idéal princier que caressent chez nous les royalistes. Mais il serait de mauvais goût, surtout dans les circonstances présentes, d'insister sur des faits que la renommée a manifestement grossis : et peu de gens ont le droit de s'ériger en moralistes sévères.
Il est permis toutefois de souhaiter vivement que les princes nous rappellent toujours, par leur respect envers eux-mêmes, le respect que nous leur devons !
Une étape encore, avant d'arriver au présent du Jockey-Club : une étape que marque la date sanglante: 1870-71.
J'ai hâte d'y arriver, car elle enveloppe, dans sa gloire sans ombre, le présent avec le passé.
Cette page appartient àThistoire : on la trouvera dans les annales officielles du pays.
Un jour, c'était le 80 mai 1872, l'Assemblée nationale, réunie à Versailles, discutait sa loi sur le recrutement militaire, la loi des cinq ans.
L'article 5 vient à son tour: c'est celui qui refuse aux officiers et aux soldats l'exercice du suffrage politique, tant qu'ils sont astreints à l'obéissance militaire.
Un député de Lyon, élu depuis sénateur, je crois — les électeurs républicains lui devaient bien cela — M. Edouard Millaud, faisant allusion aux événements de l'année terrible, prononce à la tribune ces odieuses paroles :
— Si nous avons été défaits, ce n'est pas que notre valeur ait manqué un seul jour; mais parce que nous avions des chefs du Jockey- Club l
Cette injure avait à peine retenti, que l'Assemblée se dressa frémissante avec des murmures indignés :
— Ces chefs-là, interrompt M. Lambert Sainte-Croix, ces chefs-là, ils se sont fait tuer à l'ennemi.
— Tout le monde n'a pas fait comme eux ! dit M. Horace de Choiseul.
— Vous, demande impérieusement le général Martin des Pallières, où étiez-vous embusqué pendant la guerre?
— M. Millaud s'était fait nommer avocat général, répond une voix.
— Les paroles de l'orateur sont imprudentes et violentes, déclare le général Ducrot.
— Je VOUS somme de retirer vos expressions sur le Jockey-Club, s'écrie le colonel Chadois.
Le marquis de Chasseloup-Laubat, en quelques paroles très nettes, venge l'armée et ses officiers.
Devant celte tempête unanime, l'infortuné président de TAssemblée, M. Grévy, se voit contraint de jeter à l'eau son collègue républicain :
— L'orateur, confesse-t-il, l'orateur s'est écarlé des convenances... L'orateur s'est servi d'une expression malhonn... malheureuse !
Mais le sentiment de M. Grévy importe assez peu : la protestation autorisée, la voici :
Le marquis de Juigné monte à la tribune, et, de cette voix vibrante que donnent les émotions profondes :
— Oui, monsieur Edouard Millaud : le Jockey- Club a fourni des officiers à notre armée. J'en sais quelque chose: car j'ai l'honneur d'être membre de ce Cercle; je suis même membre de son Comité...
» Ah vous insultez les officiers du Jockey-Club!
8i AU CERCLE
» Attention donc à ceux devant qui vous parlez !
» Ici même, sur ces bancs, voici, à vos côtés, M. le marquis de Yogûé! Eh bien, son fils est tombé sur le champ de bataille de Frœschwiller : son fils était membre du Jockey-Club !
L'assemblée frémit et les applaudissements saluent ce nom glorieux.
— Puis, continue le marquis de Juigné, voici notre autre collègue, M. de la Rochefoucauld, duc de Bisaccia. Son gendre est tombé pour la patrie sur le champ de bataille de Patay! Son gendre était membre du Jockey-Club!
Nouvelle salve d'applaudissements enthousiastes.
— Est-ce tout?
» Non, je pourrais énumérer ici onze officiers du Jockey-Club tués à l'ennemi, pendant la dernière guerre !
» Les blessés, je ne les compte pas ! . . .
Applaudissements répétés.
— Voilà ma réponse au pays, quand on ose insulter ici les officiers du Jockey-Club !
L'impression est profonde. Quand le marquis
de Juigné quille la tribune, les dépulés descendent de leurs bancs, l'entourent et lui serrent les mains en le félicitant.
Les héros du Jockey-Club étaient bien vengés : personne n'a oublié le retentissement de cette oraison funèbre, spécialement prononcée à la tribune du parlement.
Je livre le récit : à mon sens, tout commentaire Taffaiblirait.
Un seul mot encore sur cette mémorable séance.
M. Edouard Millaud tenta de s'excuser : son excuse est si comiquement piteuse qu'elle a déridé franchement l'Assemblée, et qu'il ne faut pas en priver le lecteur :
— Je n'ai pas voulu offenser le Jockey-Club^ jen'ai employé son nom que dans un sens général employé quelquefois dans le monde!
— Dans quel monde? demanda M. Target, dans celui de la rue Grôlé?
Au Jockey-Club j la gloire des armes n'est pas seulement représentée par les impérissables souvenirs qu'évoquait, en 1872, à la tribune de l'Assemblée nationale, le marquis de Juigné.
Les noms militaires y abondent. Le Cercle pourrait former un escadron d'officiers généraux, avec MM. Paulze d'Yvoy, du Preuil, de Rochebouët, le prince de Beauffremont , le vicomte de Bernis, le comte de Courcy, le marquis d'Espeuilles, le comte Priant, le comte de la Jaille, le vicomte Pajol, le comte Reille et l'illustre marquis d'Andigné, digne d'un nom que son père a fait si grand.
Dans son sanctuaire domestique, en Anjou, le marquis d'Andigné a érigé la simple et saisissante image du héros vendéen, qui sommeille enveloppé dans son drapeau de marbre blanc. Mais c'est en son cœur de soldat, en son héroïque
valeur, c'est en lui-même surtout, que le glorieux mutilé de 1870 a répété le grand général des armées catholiques et royales !
Autour de ces généraux, combien d'officiers !
Yoici le colonel baron René Reille, qui a donné aux mobiles du Tarn l'exemple d'une sereine bravoure et des qualités administratives; aujourd'hui, le plus intelligent avocat de nos intérêts militaires au sein du parlement.
M. de Garayon-Latour, qui a commandé, pendant la guerre, les contingents de la Gironde, le glorieux condamné à mort, dont l'arrêt sommaire prononcé par le citoyen Ghallemel, brillera dans notre histoire comme un modèle achevé de concision répubUcaine : Fusillez-moi tous ces gens-là .
Encore un nom militaire, celui des Berthois. Il arriva, disent leurs traditions de famille, qu'en 1832, leur père, le général, fut chargé de réprimer l'héroïque soulèvement tenté, aux environs de Vitré, par madame la duchesse de Berry. Le sort des armes lui est favorable à Touchenoë. Le soir du combat, un agent de la
princesse vaincue et fugitive se présente devant lui:
— Madame la duchesse de Berry, que vos soldats poursuivent, ira coucher, ce soir, sous votre toit : elle vous demande l'hospitalité !
Le général était digne de cette magnanime confiance. 11 n'hésite pas, il quitte le soir son cantonnement, traverse le pays au milieu des balles perdues que les Chouans désespérés faisaient siffler, au hasard, dans la feuillée, arrive à son château des Bretonnières, fait préparer le logement le plus discret, et, seul, dans la nuit, attend au perron de sa demeure la royale fugitive... Tel père, tels fils.
Le comte Fernand de Quinsonas : un officier qui a déclaré la guerre sans trêve à la francmaçonnerie, et qui lutte éloquemment avec la plume et la parole, depuis qu'il a déposé l'épée.
Son nom se répète souvent dans notre armée: deux Quinsonas ont été tués en 1870 par les Prussiens: leur père commandait alors les mobiles de l'Isère. Tous s'inspirent du beau cri de guerre qui décore leur vieil écusson : Pro rege!
M. Ludovic de Mieulle: le ministre de la guerre l'a criblé de ses foudres, pour le punir de ses sympathies monarchiques; un soldat qui . croit, et qui ne s'en cache pas ! Le scandale, il est vrai, n'était pas tolérable!
Et les de Juigné! Et les Costa de Beauregard! Et tant d'autres !
Les Costa! la plume, l'épée , la croix! La plume de l'historien délicat et disert entre les mains du marquis, qui a enchâssé — ce n'est pas trop dire — qui a enchâssé, dans une merveilleuse monture, ses souvenirs de famille sur Un homme d'autrefois, et a écrit ainsi, dans une langue de maître, un livre qui restera l'un des ouvrages les plus émus, les plus ciselés, les plus sincèrement attrayants de notre époque. L'épée, dans les mains de ce cher et vaillant soldat, le comte Paul, que nous avons vu, il y a quinze ans, tout uniment, tout simplement, avec son bon et franc sourire, déposer ses aiguillettes d'officier de marine et solliciter, à Rome, la veste grise du simple zouave! Et la croix enfin, sur le cœur de ce troisième, l'abbé, qui a consacré sa fortune, sa santé, sa vie, aux enfants
abandonnés ! Il siège à Ghambéry, comme ses pères ; seulement ce n'est plus dans le haut sénat de Savoie, c'est au milieu des orphelins qu'il nourrit, qu'il élève, et qu'il fait honnêtes gens !
Il n'y a pas seulement au Cercle des officiers et des généraux; on y trouve même un maréchal de France, le duc de Magenta.
Cette épée-là, on l'a saluée quand on l'a vue, car elle brilla, toujours irréprochable, chaque fois qu'elle fut tirée. Mais il a été plus difficile de l'admjrcr quand elle ne s'est pas montrée; quand elle s'est obstinée, si patiente dans son fourreau, à l'heure où son éclair, rapide et sûr, eût avantageusement remplacé, pour la restauration des institutions normales, les timides efforts de cette arme hésitante qui s'appelle le suffrage. L'éclair, nous l'appelions; d'autres le redoutaient : il n'a pas jailli. Bayard était bien là pourtant ; mais Bayard a regardé faire !
Et ne faut-il pas encore le compter comme un soldat, comme un soldat du génie commercial, de la civilisation et du progrès, ce vaillant pion-
nier, auquel le monde entier doit ses routes nouvelles, M. de Lesseps? Son nom figure au Jockey-Club et l'honore trop hautement pour qu'on l'oublie.
Le Jockey-Club se recrute à l'élection. Le nombre de ses membres n'est pas limité. Lors des scrutins, une boule noire annule six boules blanches.
Si vous briguez l'honneur d!y entrer, assurezvous de bons parrains, sympathiques et répandus ; ce sera chose utile assurément au succès de votre candidature. Mais l'important n'est pas d'avoir des amis , de bons amis , beaucoup d'amis: il faut surtout n'avoir point d'ennemis. Aussi, croyez-moi, frappez à la porte, au début de la vie, avant l'âge de la notoriété, avant que vos actes et vos habitudes ne vous aient, bon gré mal gré, classé dans un parti, catégorisé dans
une coterie, avant d'avoir donné prise aux attachements et aux hostilités.
D'ailleurs, à cet âge, votre jeunesse vous rendra l'échec moins sensible, s'il se produit, et moins pénibles les tentatives renouvelées.
Et puis, si la forteresse se fait inexpugnable, dites-vous bien que le caprice du scrutin n'a jamais amoindri ses victimes ; que vous en trouvez, dans le fossé, de bien illustres; et que certaines exclusions ont été plus regrettables au point de vue du cercle qu'au point de vue des exclus.
Les opérations électorales ont lieu dans la longue galerie qui suit l'antichambre et conduit au billard.
Elle est pleine ces jours-là, et tous attendent le résultat avec anxiété.
A VUniony le secret du vote est assuré de celte manière : la boîte du scrutin est divisée en deux compartiments, celui des oui et celui des non; chaque électeur est muni d'une muscade, il plonge la main dans un conduit unique qui aboutit aux deux orifices, et il dépose ainsi dis-
crètement, dans l'un ou dans l'autre, sa bille de liège.
Mais ici, pas de conduit protecteur : l'urne électorale paraît une boîte aux lettres, une double boîte aux lettres : Paris ou Départements, oui ou non : mais elle est placée derrière un paravent dérobant Télecteur pendant qu'il dépose dans l'un des compartiments le carton qui lui a été remis par un valet de pied et qui porte le nom du candidat.
A six heures et demie, M. Jules Delamarre procède au dépouillement du vote. Mauvais signe, si celte opération se prolonge : c'est que les oui sont ballottés et que le calcul est laborieux.
La formule finale retentit enfin : admis ou ajourné.
Le Jockey-Cluh est administré par un comité élu, qui se compose de trente membres, et qui
M AUCERCLE
a à sa tête M. de la Rochefoucauld, duc de Bisaccia, cinquième président du Cercle, depuis sa fondation.
Il succède à lord Henri Seymour, à M. de Normandie, au prince de la Moscowa et au marquis de Biron.
Le duc est très assidu. 11 arrive chaque jour dans sa Victoria, attelée de deux petits chevaux essentiellement corrects. 11 tend la main à tous avec un sourire bienveillant et aisé. Aucune morgue, chez ce grand seigneur, que l'éclat incontesté d'un grand nom, d'une grande fortune, de grandes alliances et d'une grande situation politique n'ont rendu ni moins accessible, ni moins aimable.
Son nom? Il rappelle et résume toutes nos gloires historiques. 11 y eut comme une alliance perpétuelle et féconde entre cette noble dynastie et la lignée royale.
Un duc de La Rochefoucauld fut parrain de François P"", son confident et son conseiller. Une duchesse de La Rochefoucauld, gouvernante de Louis XIV enfant, sema dans cette grande âme le germe des hautes vertus souveraines.