V II A N C E
Tous les honneurs avec toutes les gloires ont illustré, à tous les âges, les générations successives. L'auteur des Maximes s'est inscrit au catalogue de l'immortalité. Vingt cardinaux et prélats ont marqué saintement dans l'Église de France. Cent guerriers ont rougi de leur sang les champs de batailles depuis huit siècles. La science, l'agriculture, l'industrie, l'hygiène publique, les institutions de crédit populaires saluent des maîtres et des initiateurs dans cette famille. Elle a compté, au xviii' siècle: la duchesse d'Anville, qui popularisa la découverte de Parmentier et la culture de la pomme de terre; le duc François de Liancourt, qui propagea la vaccination avec une heureuse ténacité; la vicomtesse de La Rochefoucauld, qui fonda, de ses deniers, un hôpital à Paris. Et la gloire du martyre a complété de son rayon cette lumineuse couronne: en 1793, l'évêque de Saintes tomba sous les piques de l'Abbaye, à côté de son frère l'évêque de Beauvais tandis que leur cousin était massacré à Gisors.
Enfin notre siècle avu le duc deDoudeauville, ministre de Charles X, subventionner largement
les sciences, en la personne de Ghampollion, et créer le musée égyptien du Louvre, sans souci des dénonciations jalouses qui représentaient rillustre égyptologue et son frère comme des libéraux.
Chacun, dans cette longue épopée, trouvera les héros de son choix. Sans offenser les autres, il est permis d'en signaler deux spécialement, qui, par deux actes analogues, à vingt-cinq ans de distance, me semhlent avoir singulièrement mérité de la morale et de leur roi.
En 17M, le duc de La Rochefoucauld, assistant Louis XV, à Metz, dans sa maladie, osa, en vertu de sa charge de grand-maître de la garderobe, refuser à la favorite — c'était alors la duchesse de Châteauroux, — la porte de l'appartement royal, affrontant ainsi une disgrâce qui ne se fit pas attendre, et qui fut aussi longue que sa vie !
Plus tard, un autre duc de La Rochefoucauld tenta courageusement d'éloigner du vieux roi la Dubarry triomphante, sans se laisser effrayer par la menace d'un exil certain, qui, en effet, le conduisit bientôt en Angleterre î
Leurs pères et leurs enfants n'ont été braves que devant l'ennemi, ceux-là le turent devant le maître lui-même, en sujets respectueux et fidèles. Cela est moins brillant... plus grand peut-être !
Le vice-président du Cercle est le marquis de Juigné qui, à la mort du marquis de Biron, a hautement décliné la présidence.
Les qualités du monde et les vertus de la famille s'unissent heureusement chez ce correct gentilhomme.
Ce grand-père modèle qui, son gros missel armorié sous le bras, conduit chaque dimanche à la messe et souvent aux vêpres de Sainte-Glotilde ses petits-fils de Juigné-Talhouët et de Castellane-Juigné, est, dans les salons, le causeur le plus étincelant,lb cavalier le plus apprécié des dames; et, s'il n'a pas, comme le comte Gustave, une écurie de courses, il prise fort le mérite équestre de sa fille deCastellane, qui est, après la duchesse d'Uzès, la première écuyère de France.
Le président et le comité du Cercle voient de haut. La direction effective et journalière des
rouages compliqués appartient au sous-comité, c'est-à-dire à M. de Maintenant, au comte d*Eprémesnil et à M. Jules Delamarre. Ils sont à la tête des multiples services que nécessite cette maison aux mille maîtres.
Vous trouverez M. Jules Delamarre dans la bibliothèque, assis à gauche de la cheminée. Dans la journée, il donne ses instructions pour Tachât des livres, la reliure, le catalogue; il reçoit le chef des cuisines, confère avec ce potentat, et, pour lui-même sobre comme un moine, élabore pour autrui des menus de sybarites.
Après le dîner, il vient prendre le café, fumer un cigare dans le salon commun ; les félicitations pleuvent autour de lui, car l'entente et la méthode président, avec Texpérience, à son administration, et lui donnent droit à la reconnaissance générale.
Aujourd'hui VOUS chercheriez en vain, dans le vestibule du Jockey, le légendaire tonneau Wateau, la niche de peluche rouge où siégeait autrefois une célèbre boaquelière. Isabelle ne fleurit plus la boutonnière de chaque arrivant.
Il serait peu galant d'admettre que tout astre a son déclin et qu'Isabelle a subi le sort commun des roses. Mais chacun en jugera quand il passera rue Royale. A côté du glacier Rouzé, entrepreneur privilégié du buffet, dans toutes les courses qui dépendent de la Société d'encouragement, un magasin de fleurs naturelles exhibe, comme enseigne, le fer à cheval du Jockey, La favorite du sport, que nous avons vue fleurir tous les pesages et qui portait si crânement, chaque année, les couleurs de l'écurie victorieuse, Isabelle, a mûri : la bouquetière s'est bourgeoisement faite boutiquière, et ses
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bons offices ne sont plus un monopole réservé.
Isabelle n'a pas été remplacée au bas du grand escalier.
A l'entresol, deux salons bas, pour y recevoir les étrangers; ceux-ci ne pénètrent jamais dans le Cercle.
Au premier étage, l'installation est vraiment magnifique. Les pièces se succèdent, vastes et bautes, reliées entre elles par de grandes baies à jour, au-dessus de chaque cheminée,
La décoration, l'aménagement, l'ameublement sont l'œuvre d'une commission qui a très heureusement utilisé les fonds de la souscription spéciale, ouverte dans ce but. Le duc d'Albuféra, le duc de La Rochefoucauld et le duc de Filz-James, — la commission des ducs, — ont bien mérité du Jockey-Club.
Figurez-vous un trapèze enveloppant la cour.
Une aile, pour le vestiaire et la salle d'attente où se tiennent les valets de pied;
Une seconde aile, qui ne s'éclaire que sur la cour, est formée par les salles à manger;
Une troisième comprend les salons de jeux, qui prennent jour sur la rue Scribe, et sont
doublés, sur la cour, d'une longue et belle galerie.
Enfin, le quatrième côté, donnant sur le boulevard, comprend le billard, la salle du sport et le salon ovale : ces pièces sont doublées, sur la cour, par la bibliothèque,
La salle du sport, ou Bettiîig-room, est décorée d'attributs et de toiles en rapport avec sa destination. Les chevaux célèbres, les jockeys célèbres, les groupes équestres, le livre des paris y ont leur place d'honneur.
Les panneaux du fond sont de M. le baron Jules Finot.
Vous rencontrerez là le duc de Fezensac, le duc de Castries, l'heureux propriétaire de Little-Duck, le prince d'Aremberg, le baron de Garayon-Latour, le marquis de Juigné, le comte Hocquart de Turtot et le marquis de Lauriston,
le membre du cercle le plus populaire, si l'on peut employer pareille expression dans cet aristocratique salon.
Le sport au Jockey, pour en parler dignement, il faudrait résumer les annales de la Société cV encouragement : ce n'est pas ici le lieu.
Du moins ne peut-on traverser le Bettingroom, sans saluer les écuyers fameux d'aujourd'hui, c'est-à-dire les sept Gontaut, une tribu de centaures, le vicomte Jacques de Vaulogé, M. de Cahouet, le baron Jean de l'Espée et le baron de La Rochette.
Quant aux héros de l'attelage, voici le marquis du Bourg; voici M. de Vignacourt avec ses trains rouges et blancs; et M, de Lahaye-Jousselin avec son irréprochable mail, et M. Henri Pascal dont la correction et l'élégance ont été applaudies à La Marche cette année.
Si vous consultez le Livre des paris, qui repose au i?e^h*W(/room,vous trouverez le mémorial de bien étranges gageures. Le goût de ces équipées folles a passé.
Le Livre des paris n'a pas consigné seulement des défis relatifs au sport : toutes les fantaisies
s'y sont donné carrière. Il s'en est produit, dans les débuts, de si corsées, qu'on a dû les rayer depuis. D'autres ont obtenu les honneurs de lapublicité salonière,mais n'ont jamais été inscrites.
Témoin celle-ci, un pari qui l'ut tenu par l'un des membres les plus brillants du Jockey, le général Fleury.
Le marquis de Galliffet avait mécontenté l'empereur, qui devenait taciturne.
— Je l'amènerai à me parler, dit le jeune officier.
— Je vous en défie, répondit le général; car l'empereur sait s'obstiner.
Peu après, pendant que le cortège du souverain traversait un pont, le marquis de Galliffet pousse son cheval de si étrange manière que le cheval et le cavalier tombent précipités dans le courant. Le hardi cavalier gouverne si heureusement sa monture qu'il rejoint la berge, sort de l'eau, se replace à son rang dans l'escorte, avant que Napoléon III se soit rendu compte de l'incident qui a un instant ralenti la marche des voitures. L'empereur se penche à la portière : le général Fleury lui raconte le fait.
— C'est une nouvelle extravagance, Monsieur, dit sévèrement Napoléon III au marquis de Galliffet, qui continuait, tout trempé, son service. Allez vous cliano'er et ne recommencez pas.
L'officier s'inclina.
— J'ai gagné mon pari, fit-il à voix basse. Et, de fait, le général Fleury avait perdu;
l'empereur avait parlé.
Le billard est recherché. Parmi ceux qui s'y succèdent, je vous nommerai le comte de Beurges et le colonel Gilbert, récemment élu membre du comité. Celui-ci est aimé de tous. Les plus jeunes et les plus nouveaux membres le regardent comme un patron.
La pièce principale, la plus décorée, la plus remplie, est le salon ovale, qui fait l'angle du boulevard et de la rue Scribe. On l'a appelé le Camp de Chalon , parce qu'à une certaine époque, les officiers ont été très nombreux et très assidus au Cercle.
Vers cinq heures, ce beau salon, le seul du
Jockey dont la décoration comporte de luxueuses
dorures, offre un spectacle d'intéressante animation.
Beaucoup de monde, et costumes très variés.
En hiver, aux époques des grandes chasses à courre, les disciples de Saint-Hubert, comme le duc de la ïrémoille, le vicomte de Trédern, le baron Jules de Lareinty, débarquent souvent au club, surtout les jours de scrutin, bottés, éperonnés, avec le bouton des différents équipages, apportant la note gaie et pittoresque des
couleurs variées. En été, au contraire, débauche de jaquettes claires, de modes fantaisistes, de cravates multicolores et de petits chapeaux. On traverse Paris, on vient de la mer; on court aux eaux : tenues de déplacements.
Le palme du genre appartient sans conteste au jeune duc de Morny : il vient rarement; mais chaque visite impose une coupe de vêtement, un stick inédit, une échancrure nouvelle, une mode de demain.
Le va-et-vient est assez bruyant dans le Camp de Chalon,
Les uns, comme le comte de Faverney, un diplomate de la bonne école, bien disant et voyant juste, affectionnent le balcon d'angle, où l'on s'installe sur des sièges haut perchés; poste d'observation très favorable pour guetter plus ou moins discrètement les Parisiennes, celles surtout qui, par l'effet d'un hasard obstiné, éprouvent, plusieurs fois par jour, le besoin de stationner aux magasins d^0ldEngla7îd,en face du Camp de Chalon. Quand aux dames du demimonde, elles chasseraient, sans hésitation, un cocher assez peu stylé pour s'écarter, en allant
au bois, de Titinéraire qui soumet, à l'inspection dudit observatoire, tout équipage qui se respecte et même tout équipage qu'on ne respecte
pas.
Bien des envieux sous cette grille. Un capitaliste fameux, grand constructeur de cbemins de fer, qui a entrepris d'enfoncer les portes du faubourg Saint-Germain à coups de lingots d'or disait, en montrant le balcon du Jockey .
— Je donnerais deux cent mille francs pour un tabouret là-haut.
A l'intérieur, les uns causent par groupe. Les autres fument solitaires, sans saluer personne. D'autres écrivent.
Il est à remarquer que ceux-ci sont d'ordinaire les nouveaux membres, ceux qui n'ont pas encore de relations faites; la plume leur donne contenance et leur évite les embarras du début. Ce truc très innocent fait sourire les anciens, mais il est secourable aux jeunes, lesquels se découvrent soudain les facultés inconnues de l'abondance épistolaire; leurs correspondants sont tout surpris de leur prolixité nusitée.
A la table des journaux, le marquis de Barbantane et le vicomte Hocquart.
Parmi les liseurs et les causeurs sérieux, il faut citer encore le comte F. et le comte J. de Divonne; le baron Claude de Barante ; le vicomte de Pins, de la famille des princes de Valdebourg, qui a épousé une Chabot, esprit charmant, parole agréable et recherchée; M. de Barberey, qui fut Tun des soutiens du journal ['Union; le comte de Mailly-Châlon, qui revient des Indes et raconte ses chasses merveilleuses au pays des éléphants et des tigres; le marquis d'Aymar de Château-Renard, ancien conseiller d'État et ministre plénipotentiaire, absorbé par les conseils d'administration financière ; le maquis de Louvencourt; le marquis de Lubersac; et le marquis de Gabriac, ancien ambassadeur, qui parle à demi-voix, pour un petit cercle, loin des tapageurs.
S'il fallait catégoriser l'école correcte, à la mise sans reproche, à l'allure fine et distinguée d'autrefois, l'école du marquis de Juigné, j'y rangerais le comte Albert de Buisseret, le vicomte de Dampierre, M. E.Blount,le baron de Boutray,.
le comte de Blacas, le comte d'Espeuilles et le marquis de Champagne.
Puis voici l'escadrori brillant de la jeunesse dorée :
Le comte de Noailles, ofticier de cavalerie;
Le charmant duc de Maillé, officier de chasseurs à pied ;
Le duc'de Lorges, très en vue depuis le bal champêtre de la princesse de Sagan, ardemment guetté par beaucoup d'ambitions maternelles au noble faubourg;
Le prince de Tarente, fils du duc de La Trémoille;
Le comte Charles de La Rochefoucauld, fils aîné du duc de Bisaccia, futur duc de Doudeauville, ennemi de la danse, mais très ami de tous les sports;
Le marquis dePimodan : son illustre père, le général, quitta le service de l'Autriche pour la défense du Saint-Siège, et fut tué, à Castelfidardo, en 4860; en l'apprenant, l'héroïque marquise se pencha sur les deux berceaux qui l'entouraient : « N'est-ce pas, dit-elle fièrement à ses fils, que, vous aussi, vous serez des sol-
dats? » Le marquis et le comle de Pimodan, tous les deux créés par le Saint-Siège, ducs de Castelfidardo, ont rempli le devoir de leur grand nom.
Comment encore oublier, parmi les jeunes, ces aimables mondains : Je comte Adhéaume et le comte Olivier de Chevigné, le marquis de Nédonchel, le comte de Pleumartin, le comte de Beaumont, le vicomte de Chazelles et le vicomte Louis d'Andigné, l'hôte indispensable de tout salon qui veut danser selon les règles?
Un groupe bon enfant, un groupe d'anciens militaires, de décorés, qui ont de beaux états de service, qui n'aiment point la pose, qui ont vu le feu de près, qui ne craignent pas de demander un apéritif avant de dîner, et qui déposent peu de boules noires, lors des scrutins :
Le marquis de Nattes, un brave officier de cavalerie, officier de la Légion d'honneur ;
M. Maurice de Bussières, ancien officier de lanciers et de hussards; il était aide de camp du général Ducros pendant que les pontificaux occupaient Bennes; ils l'ont hautement apprécié; très simple et très bienveillant;
FRANCE lit
M. Franchey d'Espéret, un royaliste sans peur; habite Versailles; très expert dans les questions d'honneur;
Le marquis de Pracontal, un soldat de 1870, sympathique à tous;
Et le comte de Puiseux, sous-officier aux zouaves pontificaux ; on se permettrait peut-être de lui reprocher des souvenirs trop fréquents de la cantine, un vocabulaire un peu soldatesque. Encore excuse-t-on cette faiblesse, quand on songe aux traditions militaires de sa famille, toujours debout pour la revendication des droits légitimes, à cet héroïque Puiseux qui, après avoir servi en France la cause des Bourbons, s'en alla guerroyer pour Don Miguel en Portugal, qui, blessé déjà et aveuglé par son sang, chargea l'ennemi en se cramponnant au cou de son cheval, et tomba dans la mêlée, à la tête de son régiment.
La preuve que l'on se plaît au cercle, c'est que les dynasties s'y perpétuent, que les frères y appellent leurs frères, les cousins leurs cousins , et que les pères y introduisent leurs enfants.
On y compte à la fois :
Trois d'ImécourL; bons fusils et bons camarades;
Trois Vibraye, qui chassent dans le parc de Ghambord, et qui portent constamment à la cravate deux crochets des cerfs royaux, réunis par une fleur de lys;
Deux comtes de Laroche-Aymon, anciens officiers que tout le monde se dispute ; Tun a épousé mademoiselle de Mérode, l'autre, mademoiselle deBiacas;
Quatre princes de Ligne ;
Trois Caraman;
Deux Garayon;
Six Lauriston;
Trois princes de Polignac;
Trois comtes de Saint-Seine, une dynastie bourguignonne où sont héréditaires le cœur et rintelligence;
Trois Gosta; l'un deux, le comte Bérold, est si aimé que, présentant son fils au cercle, cette année, il a, chose rare, réuni la presque unanimité des suffrages;
Trois Fitz-James, reconnaissablés à leur allure toute spéciale, à une certaine originalité de haut
goût dans la mise et le port du chapeau : ils descendent du roi Jacques d'Angleterre, mort à Saint-Germain; un très curieux procès-verbal du temps, conservé aux archives générales raconte les miracles opérés par les restes de leur aïeul royal ;
Trois Chabot ; l'un d'eux est le prince de Léon ; ce député inamovible a recueilli, dans l'héritage de son grand-père, le marquis de Doissy, un esprit incisif, un flegme mordant, une bienveillance aristocratique dont nos temps ont perdu la tradition ;
Enfin trois barons de Rothschild, Alphonse, Gustave et Edmond, qui ne dédaignent pas les cartes, mais ne se risquent au jeu que très modérément, soucieux de réserver une bouchée de pain à leurs enfants.
Joue-l-on?
Oui. Le salon de la grosse partie, que décore une assez bonne toile du comte Jaubert, Scène de jeu, et les deux autres salons spéciaux, à l'ornementation blanche, aux sièges de cuir rouge, reçoivent d'assez fréquentes visites. Autrefois on jouait sans désemparer. On cite une partie de wisth où figura M. Jules Bourgeois, qui dura trois jours et trois nuits, sans autre arrêt que celui du dîner et du déjeuner. Elle se liquida par une perte de trente mille francs : la somme sembla monstrueuse... en ces temps lointains. On raconte aussi les hardiesses de M. Potter, beau-père du comte de Vaublanc, et celles de M. Romieu, auquel un ami sage fit un jour signer le billet suivant : « Je m'engage à verser dix mille francs si, à l'avenir, je joue au wisth à plus de deux francs la fiche. »
Mais l'époque des grandes fièvres est passée. Le Jockey s'est rangé. Quelques-uns de ses membres touchent encore aux cartes, par passetemps : on compterait sans peine les louis de chaque enjeu ; on ne remue plus For à la pelle, et les profits de la cagnotte vont s'amaigrissant.
Faudrait-il conclure de cette atonie que la jeunesse renonce aux services du Valet de Carreau î
Pas précisément. La vérité est que la jeunesse déserte un sanctuaire assagi, qu'elle fuit l'œil des papas et des oncles rangés, qu'elle cherche, en des lieux plus propices, une plus intime arène et le baccarat libre.
La morale ne peut donc que très relativement se louer de cet amendement. Par contre, la caisse du cercle en souffre notablement; et les calculateurs ne sont pas sans inquiétude sur son avenir, pour peu que cette sagesse s'accentue. Si les ressources de la cagnotte font défaut, il faudra vivre avec les cinq cent pauvres francs de la cotisation annuelle. Il est vrai qu'elle se multiplie par environ mille versements et qu'elle se grossit des entrées (mille francs). Mais il faut
prélever cent francs, par membre, cent francs dus à la Société d'encouragement; et les frais du cercle, loyer, personnel, éclairage, sontd'ailleurs considérables.
La table ne constitue pas un revenu, mais une dépense. Elle est très soignée. Le cercle offre à ses membres, moyennant huit francs, un menu tout exceptionnel, qui ne se ressent jamais des saisons défavorables, ni même des famines.
Ainsi, durant le siège de Paris, l'ordinaire fut servi comme d'usage, et les animaux étrangers que sacrifia le Jardin d'acclimatation en janvier 4871, — Castor etPollux, par exemple, les deux éléphants, — fournirent au Jockey leurs morceaux de choix.
Les salles à manger sont au nombre de trois.
La principale, stuquée en rouge, est décorée d'une belle tapisserie de Van der Meulen; au-
dessus de la cheminée, Vu Cosaque de la ligne^ chassant un faucon: cette toile est due à Schertkovv.
Les deux autres salles sont drapées en vert, et ornées de panneaux d'acajou qui se rabattent en consoles, pour la facilité du service.
On annonce à sept heures et demie.
Le commissaire de la table est M. Jules Delamarre, qui remplit depuis bien longtemps cet office, et qui, après Tavoir abandonné quelque temps, l'a repris, depuis huit ans, àla satisfaction générale.
On ne peut inviter personne.
Chaque soir, une trentaine 'de dîneurs, en moyenne, surtout au printemps. La règle est de se faire inscrire à l'avance, par un valet de pied spécial.
Le prix ne comprend ni le vin ni le café.
Il n'y a pas de table commune.
Les différentes tables, où Ton se groupe, ont reçu des noms différents, qu'elles méritaient plus exactement autrefois. Aujourd'hui on se mêle davantage.
A la table du sport s'asseoient le plus souvent
M. Henry Delamarre ; le comte Hallez-Glaparède, associé de M. le duc de Gastries, le vainqueur du dernier grand prix; le duc de Fitz-James; M. Lupin; le baron de Varennes; le baron d'Hélie; le comte de Berteux.
A la table des généraux: le général comte Priant, le général prince de Beauffremont.
La table des jeunes est surtout entourée le samedi. Les jeunes officiers qui viennent de province, en permission plus ou moins régulière, pour le dimanche, s'y retrouvent gaiement : la crème des lieutenants de cavalerie.
Il y a peu de banquets organisés. Cependant, il arrive parfois, lesjours de courses, que, dans une salle spéciale, les héros de la journée dînent avec leurs amis et fêtent la victoire. C'est le dîner des chevaux. Il a lieu à sept heures trois quarts, et coûte un peu plus cher que le repas de tous.
Il est surtout arrosé largement par le vainqueur delà journée. MM. Schickler, de Berteux et le duc de Castries ne manquent pas à cette tradition.
On ne déjeunait pas au Cercle autrefois. De-
puis quelques années, l'usage s'est établi de prendre quelque chose dans la matinée. Mais ce n'est pas dans les salles à manger.
Des guéridons s'installent dans les salons, à l'aventure, près d'une fenêtre, près de la cheminée : on mange à la carie, et très sommairement. Un homme du monde ne doit jamais déjeuner solidement. Des huîtres, dans la saison, des œufs, une côtelette, du thé : c'est tout.
Un coup d'œil, en partant, à la Bibliothèque.
Sévèrement décorée, elle comprend six corps de rayons où sont rangés les livres, reliés uniformément, et portant le chiffre du Cercle.
Les membres du Jockey ont le droit d'emporter les ouvrages chez eux. On ne dit pas qu'ils en abusent.