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LE CERCLE AGRICOLE

En même temps que Marianne de Mailly, veuve du marquis de la Tournelle, recevait le duchépairie de Ghâteauroux, son puissant ami disposait en sa faveur d'une habitation située sur le quai de Seine, au coin de la rue de Beaune, l'hôtel deNesle. Les jardins de cette demeure s'étendaient alors jusqu'à la rue du Bac, où s'ouvrait une petite porte, dont Louis XV avait conservé la clef.

Il paraît que cette clef fut d'abord d'un grand usage; puis qu'ensuite elle se rouilla, et finit

par se perdre. Mais la duchesse vécut et mourut dans son bel hôtel.

La Révolution morcela le domaine : les beaux salons subsistèrent; ils servirent longtemps de demeure à la famille de Mosbourg.

Puis, en 4835, ils réunirent un jour, sous leurs boiseries artistiques, un groupe de notables personnages, mêlés à la politique, au mouvement intellectuel et agricole du temps. Ceuxci avaient d'abord formé, sur l'initiative de M. de La Chauvinière, une Société agricole di^i^eléeV Athénée rural. Mais, sans renoncer explicitement aux préoccupations spéciales qu'avait indiquées leur premier programme, ils fondaient, sur la rive gauche, un véritable cercle, un salon commun, analogue aux récentes créations du boulevard.

Sur les premières listes du Cercle agricole^ que les gens peu révérencieux appellent le Cercle des pommes de terre, ont figuré tous les grands noms de la France aristocratique et, avec eux, d'auti'es noms, ceux de toutes les illustrations économiques, agricoles, scientifiques, oratoires.

Les fidèles de la branche aînée gardèrent longtemps les avenues de ce salon très exclusif. A défaut de naissance, le talent donnait droit de cité; nnais, si Ton ne vous demandait pas vos parchemins à la porte, il fallait tout au moins montrer patte blanche.

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Parmi les anciens :

L'aigle de nos temps, Timmortel Berryer.

Et M. de Lagrené, le premier ambassadeur français qui ait pénétré en Chine.

Et M. de la Bouillerie, un intègre, un dévoué qui avait administré, sous Charles X, la cassette royale.

Et le baron de Damas, assidu courtisan de l'exil, qui eut l'honneur de former l'âme la plus haute et la plus fière du siècle, celle de Monsieur le comte de Chambord.

Et M. Hope, un fastueux financier qu'il faut

nommer, parce que son palais, situé rue Saint- Dominique, et acheté à sa mort par le baron Sellières, est devenu Tasile célèbre de la grâce, de la beauté, des suprêmes élégances.

Et le comte Joseph de Yilleneuve, Tun de ces quatre Villeneuve-Bargemont dont Louis XVIll a dit : « Je voudrais quatre-vingt-six préfets comme eux, pour les quatre-vingt-six départements ! »

Et le marquis de Tramecourt, qui a honoré son vieux nom des croisades, en rachetant, de ses deniers, le champ de bataille d'Azincourt.

Et le comte Auguste de Bastard, un soldat de Leipsig, qui racontait l'entrevue de Tilsitt sur le Niémen.

Et le général de Vaudrimey, un survivant de Navarin, qui rappelait à propos les souvenirs de la campagne de Morée.

Et le marquis de Goriolis, l'illustre volontaire de soixante ans, tué à Montretout.

Et M. Cochin, dont le nom sonne, plus haut que celui d'un duché, qui a légué à ses fils, intact et enrichi, le triple, le traditionnel héri-

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tage de sa vieille lignée parisienne : foi, droiture et charité.

Et le célèbre marquis de Barbantane, dont les attelages modèles et la sempiternelle casquette ont réjoui les badauds, mais dont la haute et courtoise bienveillance a frappé tous ceux qui Font connu.

On a conté beaucoup d'anecdotes sur ce grand vieillard qui mangeait à sept heures du soir, pour la première fois, et qui voyageait toujours dans sa berline hissée sur un truc de chemin de fer. Je l'ai entendu répéter ce souvenir inédit de sa jolie petite ville provençale.

— Il y avait, à Barbantane, un apothicaire qui parlait beaucoup et dont la faconde me divertissait. Je le mandais parfois au château pour ma partie du soir. Une fois — il était alors question de Garibaldi, — mon partner me dit, en soupirant, qu'il aurait bien besoin de cinq cents francs. Il avait à voyager pour assister une vieille tante ou recueillir un héritage. Je me laissai toucher, je lui avançai la somme. 11 partit. Et savez-vous où il alla, Monsieur? Il alla rejoindre Garibaldi dont il devint le séide ! Je

n'ai jamais revu mes cinq cents francs; mais les exploits de Tapothicaire en Italie, même en France, ont souvent tinté à mes oreilles... C'est moi qui avait lancé, sans le vouloir... savezvous qui?... Bordone, monsieur, \e général Bordonc!

Notre génération a vu, dans sa jeunesse, les membres du Cercle agricole, prenant le frais, sur la terrasse du quai Voltaire : le billard avait alors un grand succès; on y jouait dans l'ancienne chambre à coucher de la duchesse de Ghâteauroux.

Mais le Cercle a, depuis, transporté ses pénates à Tangle que forme le quai d'Orsay avec le boulevard Saint-Germain. Le nouvel immeuble, construit aux frais des sociétaires, qui ont, avec empressement, souscrit les actions nécessaires, présente, au pont de la Concorde,

son élégante rotonde, qui contient les salles à manger. La disposition de ce bel hôtel, aux deux portails jumeaux, répond très heureusement à sa destination spéciale.

Actuellement le Cercle compte six cents membres. Leur cotisation est de trois cents francs. Leur entrée de cinq cents.

Le Cercle est présidé par le marquis de Mor-

temart, le ty[)e achevé du grand seigneur

correct; un peu froid d'allure, mais très bien-

j veillant, et d'une courtoisie suprême, il prend

[ la peine d'initier lui-même les nouveaux venus,

1 et veille avec une grâce exquise au bien-être

général.

Le comité compte, parmi ses membres, le duc

^ d'Avaray et le prince de Faucigny-Lucinge, deux

gentilshommes de race, de grande et simple

allure, à la politesse naturellement rafiinée. Le

nom d'un de leurs collègues évoque le souvenir de son fils, un compositeur brillant, qui a affronté, avec un succès mérité, nos grandes scènes lyriques : le vicomte d'indy.

L'un des vice-présidents s'est récemment éteint, le marquis de Montesquiou-Fézensac. C'était un vrai grand seigneur, sans familiarité mais sans hauteur, qui parlait bien et qui savait écouter. Ceux qui ont eu l'honneur d'être ses hôtes, dans ses giboyeux et poissonneux domaines, n'oublieront pas l'hospitalité large et bienveillante du châtelain des Hayes. 11 semblait que, par un accord tacite et général, les divisions de famille ou de voisinage dussent s'effacer, au seuil de cette demeure amie, neutre et sereine, où les inimitiés les plus aiguës faisaient trêve un moment.

Une autre mémoire durera, celle du marquis de Talhouët, disparu, lui aussi, cette année, après une seconde et pénible enfance, qui n'a pu faire oublier les hautes qualités de cette intelligence très prompte et très éclairée. Le château historique du Lude a ouvert ses portes toutes grandes à notre génération ; mais une

chose durera plus longtemps encore que le souvenir de ses fêtes princières, ce sont les œuvres de la charité active, de la grâce serviable, qui firent longtemps, du marquis, le roi de toute une contrée ! Il laisse à ses enfants un bien curieux trésor; les manuscrits de Turenne relatifs aux guerres du grand siècle.

Les notabilités agricoles abondent au Cercle : c'est leur temple. Je ne vous nommerai que le descendant de sainte Madeleine d'Italie, le comte de Pazzis, lequel s'est acquis, en Nivernais, une juste renommée d'intelligence, de dévouement agricoles; puis le comte de Bouille et un jeune homme, le vicomte Amelot, dont personne n'a oublié l'énergique attitude lors des expulsions monastiques. Viticulteur, il s'est bravement jeté dans la lutte contre le phylloxéra et, payant de sa présence, de sa peine, de sa bourse, il a triomphé du fléau par des irrigations savantes.

Quelques députés ont enjambé le boulevard qui sépare du Cercle le Palais législatif : M. d'Aillères, de la Sarthe; M. Léonce de Terves, de l'Anjou ; M. de Baudry-d'Asson, dont l'énergie entêtée déconcerte tous les faux-fuyants du par-

lementarisiTie; le marquis de La Rochejaqueleiu si populaire en Vendée.

Parmi les diplomates : le baron Baude; le comte Bernard d'Barcourt; le comte de lAloustiers; le vicomte Digeon; le comte d'Aubigny, qui a figuré longtemps, avec un tact tout spécial, à l'ambassade de Berlin, et que ses succès actuels à Londres désignent pour les missions de premier ordre; le vicomte de Suarez d'Aulan; le comte de Belissen et M. Alexandre de la Brunetiére, de sérieux travailleurs qui se sont prématurément retirés sous leur tente; M. Hennessy; M. Ducros-Aubert; le vicomte de Plancy et le comte du Luart.

Entin les noms militaires : le général marquis d'Andigné, le baron Reille, le général Laclmirault, le baron de Cools, l'une des plus incontestées capacités de l'état-major général, M. de Marolles, ancien page de Charles X et ancien officier de cavalerie, le général de Biré, le marquis de Sigy, le capitaine Gaétan de la Brunetière, le comte Charles des Isnards et l'infatigable M. Grucius de la Croix qui, chaque hiver, chasse le chevreuil dans les forêts de l'Eure,

mais qui, en 1870, y a traqué vaillammeiU le Prussien.

Au Cercle agricole, on ne joue pas ou l'on joue peu.

Quelques tables de wislh en hiver, quelques tables de piquet : on aurait pu compter, cette année, les parties de baccarat, tout exceptionnelles, comme des extras, en famille.

Le Cercle fut longtemps renommé par les conférences qui s'y donnaient, et auxquelles les sociétaires pouvaient inviter leurs amis. Elles étaient organisées par M. Ménéchet, ancien secrétaire de la chambre des gentislhommes du roi.

Michel Chevalier y a parlé des questions économiques; le comte de Marcellus, de la belle déesse mutilée qu'api'ès un sommeil de vingt siècles, venait de rendre à l'adoration des artistes la terre des Cvclades; Dumas, de la

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chimie agricole; Costa, de la pisciculture; l'illustre Gliampollion, Figeac — de la science égyptologique; Ghasles, des littératures étrangères; Tabbé Moigno, de la cosmologie; DesbaroUes, de ses études physiologiques; Babinet, de l'astronomie et de la minéralogie. Ce jour-là, le duc de Brunswick avait apporté ses diamants, qui servirent aux expériences.

Mais ces grands jours sont passés !

Cette année, le Cercle s'est modestement contenté de procurer à ses habitués une soirée dramatique, où mademoiselle Beichemberg et madame Édile Biquier, du Tbéâtre-Français, ont joué les Petits péchés de la grand'mamany avec V Ingénue.

Le Cercle se fait chaque jour plus silencieux et plus calme.

On pourrait le comparer à un château confortable, retiré, où les gens seraient paisibles, les habitudes honnêtes, les échos discrets.

Deux caractères spéciaux le désignent : une administration modèle; l'aménité et la rondeur des habitudes.

Le Cercle agricole est dirigé comme un ménage élégant, riche, mais tenu avec ordre et avec économie. Des habitudes larges : mais pas de gaspillage. On compte et l'on se règle. Le luminaire ne flamboie pas, quand il n'y a personne dans les salons et rien n'est gaspillé. Aussi le budget du Cercle s'équilibre-t-il, au dernier exercice, par un boni de trente-cinq mille francs ! — Exemple à méditer.

La seconde remarque, très essentielle, c'est qu'au Cercle agricole, il règne entre tous une camaraderie facile et de bon ton. Le fait de votre admission vous rend aussitôt l'hôte de tous, l'ami de tous. Vous pouvez prendre part à la conversation, sans qu'il soit nécessaire de vous

faire présenter, dans les règles, aux interlocuteurs. Vous êtes là; donc vous êtes des leurs. Quand vous aurez le dos tourné, ils demanderont qui vous êtes ; vous ne les aurez ni surpris ni froissés en vous mêlant aux propos des anciens, avant l'échange cérémonieux des noms.

Ailleurs, on exige plus d'étiquette : ici règne l'aisance polie d'un salon homogène, une sorte de camaraderie qui, dans sa spontanéité sympathique, conserve le style de la honne compagnie.

Le Cercle agricole est à bon droit jaloux de cet attribut spécial, de cette rondeur distinguée qui fait son charme et son attrait. C'est sa marque et son cachet. Ses amis ne lui peuvent mieux souhaiter que de rester, sur ce point, ce qu'il est.

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