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LE CERCLE DES CHAMPS-ELYSEES

Les grands cercles aristocratiques fonctionnaient depuis vingt années, lorsque se créa le second empire.

L'entourage du nouveau souverain se montra, dès le début, soucieux de contre-balancer l'opposition salonière, hautaine et railleuse, qui se cantonnait dans les centres d'élite. On voulut constituer une sociétéaussi brillante, aussi riche, mais qui, par sa composition et ses tendances, affichât l'adhésion mondaine au régime naissant.

La cour, l'armée, Tadministralion, la finance

fournirent les premières recrues, et le Cercle

impérial fut fondé en 1854.

Nous trouvons donc ici des éléments nouveaux que nous avons peu rencontrés à Y Union, au Jockey, à V Agricole.

Ainsi la haute banque est largement représentée par le baron de Soubeyran, les Rothschild, le baron Seilhère, M. BischofFsheim, M. Alphen, les quatre Oppenheim, le baron de Gûnzbourg, le baron Erlanger, MM. Maurice et Michel Ephrussy, les deux Donon, les quatre comtes de Gamondo, M. Raphaël et M. Louis Gahen d'Anvers, les deux Stern, et les trois Pastré... Quam jmlchra tentoria tua, Israël! — traduction libre : que de millions rassemblés! pourrait répéter du haut de son ânesse, le vieux prophète Balaam... Remarquez bien que je ne prononce pas le mot : « Juif ». Non, il est convenu aujourd'hui qu'au-dessus de vingt-cinq mille francs de revenu, il n'y a

plus que des « Israélites ». C'est tout différent!

Quant aux personnages admis dans l'intimité des Tuileries, ils sont nombreux ici : le comte Exelmans, M. Jacques Abbatucci, les Abeille, le comte d'Arjuzon, le marquis de Bassano, le baron de Heckeren, le comte Davilliers, le prince Poniatowski et le célèbre marquis de Caux.

On n'attend pas leur éloge ici.

Il s'en faut cependant que tous ces noms rappellent indistinctement et exclusivement les souvenirs épicés d'une époque où les contrastes n'étaient pas rares. L'empire n'a pas précisément trouvé à s'appuyer sur une sévère moralité, et sa cour n'a jamais passé pour un ermitage bien austère. Mais il serait injuste de méconnaître qu'à côté de certains scandales retentissants, et même quelquefois très près d'eux, il s'est trouvé des vertus privées, faites

pour commander le respect, des intérieurs assez sages et assez chrétiens pour se dérober aux gaietés débridées du voisinage. Chacun connaît telle famille, mêlée par ses attaches aux chroniques légères d'une cour très accusée, et qui a su préserver les fleurs de son foyer contre les souffles de la région brûlant e.

Le Cercle compte de nombreux personnages royaux, qui s'y sont inscrits à l'époque de ses splendeurs dynastiques : LL. MM. le roi des Pays- Bas, le roi de Portugal, le roi des Belges et le roi de Suède; LL. AA. IL le grand-duc Nicolas et le grand-duc Constantin de Russie; LL. AA. RR. le prince de Galles et le duc de Cambridge ; LL. AA. le prince Maurice de Haneau^le khédive Ismaïl et le prince Hussein. Le prince Joachim Murât et M. Lucien Bonaparte-Wyse, lieutenant de vaisseau, en font également partie.

L'élément militaire a sa place avec le maréchal Canroberl, les généraux comte de Palikao, Ainslie, baron de Bcrckeim, de Gastagny, de Clappier, Gépratte, baron Petit, comte Reille; les amiraux Chopart, Goupvent des Bois, Didelot, Duperré ; les colonels Verly, Magnan, Caillou et de Champ-Pxepus; le commandant Bossion,le capitaine Bizotetle capitaine Serres.

L'hisloire du règne se survit, au Cercle, avec les diplomates du temps, comme le marquis de Lavalelle, gendre de M. Rouher, le baron de Malaret, le comte de Reiset.

Le nom de M. Benedelti, qui s'y retrouve, rappelle ces fameux incidents qui ont préludé à la guerre franco-allemande.

On a dit que l'ambassadeur de l'empereur à Berlin avait péché par aveuglement et par imprévoyance.

Je ne me donnerai certes pas pour tâche de le justifier; je ne sais ce qu'il a fait, ce qu'il a dit, ce qu'il n'a pas dit; mais je me souviens très bien de ce qu'il voyait et de ce qu'il pensait à Berlin, en 1866.

Je m'y trouvais à celte époque. Les Français de passage se réunissaient dans les salons de leur ambassade. Par les fenêtres, qui s'ouvraient sur la place de Brandebourg, au bout des Tilleuls, en vue de l'arc monumental qui mène au Thiergarten, nous étions témoins de la surexcitation enthousiaste créée dans toutes les classes par les rapides succès de la campagne austroprussienne. Personne, au palais de France, et l'ambassadeur moins que personne, ne se faisait illusion sur les menaces que contenait, à notre adresse, la joie délirante du vainqueur. Sous nos yeux, le peuple enivré s'attelait aux

FRANCE liS

voilures de la reine, acclamait les officiers dans la rue. On oilrait à boire aux soldats, on effeuillait des roses sur leurs pas; on admirait tumultueusement les quatre cents canons autrichiens, rangés sous les Tilleuls; le baladin du tréteau et l'artiste à l'Opéra confondaient, dans leurs lazzis improvisés, dans leurs allusions grossières, l'Autriche vaincue et la France à vaincre. Vraiment, pour s'illusionner sur l'avenir il eût fallu un optimisme, qui ne se trouvait alors chez aucun résident français.

Je me souviens au contraire de la morne tristesse qui régnait sur les balcons de l'ambassade, où étaient accoudés le personnel et les invités, plongés dans d'amères réflexions, le jour où les troupes victorieuses firent, parla porte de Brandebourg, leur entrée officielle. Ce triomphe, cet exubérant orgueil, ces hurrahs herculéens, cette armée couverte de fleurs et de lauriers, ce vieux roi-soldat, ce chant religieux de Faction de grâce entonné avec enthousiasme par cent mille Teutons à la fois, devant Tautel dressé en plein air, et surtout ces regards haineux qui se dirigeaient obstinément vers nous, vers la façade

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du palais de France, seule froide cl nue, au milieu des décorations partout prodiguées, nous voyions et nous entendions tout cela avec une angoisse patriotique qui nous serrait le cœur; et les pensées échangées sur le balcon de l'ambassade montraient bien clairement que le comte Benedetti subissait l'impression commune.

En rentrant chez moi, je dus passer sous les festons de roses qui ornaient le vestibule du propriétaire, chaque famille faisant à ses enfants ou amis soldats, après le triomphe général, son petit triomphe individuel. Or j'ai sous les yeux — la mort me l'a rendue, — une lettre que j'écrivis ce soir-là. Le touriste de vingt ans criait, de toute sa force: « Casse-cou! » à son correspondant. Malheureusement, celui-ci ne disposait en rien du pouvoir; mais il est impossible qu'au même moment, l'ambassadeur n'écrivît pas la même lettre aux gens compétents, car il avait manifestement partagé l'impression de tous les Français présents.

Les personnages mêlés à la politique et à Tadministration sont nombreux au Cercle : MM. Boitelle, Léon et Henri Chevreau, Fould, Oscar de Vallée, Levert, Pernety, Pietri, Pastoureau, le baron Pron, de Strasbourg, et le baron Haussmann qui, malgré bien des rancunes, voit encore — et c'est justice, — son nom désigner l'une des belles voies qu'il a percées dans Paris. Ses deux principaux collaborateurs dans son œuvre de rénovation grandiose ont fraternisé avec la République et accepté son patronage. Lui, du moins, a su conserver la dignité dans la retraite, tandis que M. Viollet-le-Duc siégeait avec la majorité du conseil municipal, et que M. Alphand allumait les lampions du 14 juillet!

Et comment oublier, dans cet état-major d'une armée qui s'est dissipée au vent de l^ défaite, au souffle de la mort, l'un des mem^

les plus brillants du Cercle, un disparu de celte année, M. Janvier de la Motte!

Il est resté le type le plus complet d'une génération qui prodigua, pour servir la cause de l'empire et se procurer la jouissance, une activité prodigieuse, un savoir-faire incontestable et le plus joyeux entrain.

Sous sa bonne grâce rieuse et insouciante, M. Janvier, incapable d'une indélicatesse raisonnée, cachait un art consommé pour la propagande, une étude très raffinée de la vénalité humaine, une audace qu'aucun obstacle, aucun scrupule ne pouvaient entraver. La fixité du but égalait chez lui la mobilité ondoyante des procédés.

On se défendait mal contre sa séduction savante.

Ceux qu'il a administrés sont surtout demeurés confondus par cette souplesse merveilleuse qui variait son masque, sa pensée, sa parole suivant les circonstances, sans transition, le rendant successivement apte à tous les rôles, avec un naturel achevé.

On le vit un jour, par exemple, arriver dans

une petite ville de l'Eure, à V..., accompai^nc, comme le sont rarement, en public, les représentants nés de la morale civique : il scandalisa ainsi très notablement la pudeur des plus indulgents. Mais, le lendemain matin, revêtu du frac aux palmes d'argent, le préfet prenait la parole devant des religieuses et devant des jeunes filles, au monastère de la ville ; il leur adressait, sur la chasteté, un discours si délicat, si émouvant, si plein de réserve, enfin si parfait que tout le monde pleura et que les Bénédictines proclamèrent n'avoir jamais entendu si éloquent, si disert, si persuasif orateur.

A la fin, M. Janvier résuma ses puissances dans une incarnation toute moderne, celle du candidat. Il vivait par son élection d'hier, pour son élection de demain, voué avec passion aux intérêts de la propagande, au service de l'électeur. Mourant môme il ne perdit pas un moment de vue cet objet.

Or cette idée fixe a servi son salut éternel.

On instruit un jour le malade qu'un visiteur demande à être introduit :

— Je me sens bien fatigué.

— Mais il est de l'Eure: il dit qu'il veut vous parler d'une affaire.

— Oh ! alors, qu'il entre !

Le visiteur expose qu'il possède une maison de campagne dans le département de l'Eure; une affaire administrative intéresse sa petite localité : il a espéré que monsieur le député voudrait bien intervenir.

Le fait était exact; aussi M. Janvier prend la chose à cœur. Certes, il agira. Il faut que le visiteur revienne, et dès le lendemain.

Le solliciteur reparaît, cause; sa venue est agréable... il revient encore... autant qu'il le veut, puisqu'il s'agit de l'Eure.

J'oubliais de vous dire ses nom et qualité : c'était le curé de Saint-Thomas-d'Aquin... 11 sut passer délicatement de sa petite affaire normande à une autre, qui lui tenait plus à cœur... celle des sacrements. M. Janvier mourut chrétiennement.

L'hôtel qu'occupe le Cercle, au coin de la rue Boissy d'Anglas, est précédé d'une terrasse, disposée en jardin, qui domine agréablement l'entrée de la grande promenade parisienne.

Les salons sont vastes et très élevés; ils ont été quelque temps ornés de toiles magistrales que le comte de Nieuwerkerke, surintendant des beaux-arts, avait cru pouvoir emprunter temporairement aux Musées de l'État. On se souvient des réclamations aiguës qui surgirent de toute part, quand le public apprit ces lar • gesses artistiques : les tableaux ont repris leur place au Louvre : le Cercle ne doit plus rien à personne.

Depuis la chute de l'empire, il a changé de nom: on l'appelle maintenant le Cercle des Champs-Elysées. Un voile de mélancolie l'enveloppe; il fait peu de bruit, bien qu'il compte sept cents membres.

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Chaque soir, une vingtaine de fidèles. Quinze environ restent à dîner. On ne leur demande pas de s'inscrire à l'avance. M. Huard, commissaire de la table, veille à tous leurs besoins.

La table commune comporte douze couverts. Le plus souvent vous y trouveriez le général baron Petit, le comte de Raymond, le baron de Heckeren, et le colonel de Champ-Repus.

Aux petites tables, M. Paul Carré, M. Doulcet, le marquis de la Londe, le marquis de Gaux, M. Cahen d'Anvers.

Et, s'il faut tout à fait descendre dans l'intimité, je vous révélerai que les petites tables jalouses boudent parfois la grande. La règle est de ne les servir qu'en second. Elles attendent et crient famine.

Pas d'incidents. Quelquefois un membre du Cercle invite ses amis à dîner : une table spéciale est réservée pour ces petites fêtes à neuf francs par personne.

Jeu très modeste : soirées très paisibles. Dans cette maison, on a beaucoup vécu ; on se contente maintenant du souvenir...

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