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L'UNION ARTISTIQUE

C'est en 1860 que se constitua le Cercle de V Union artistique.

Parmi ses initiateurs : le comte d'Osmond, le marquis de Vogué, qui en est aujourd'hui président, le prince Poniatowski, et Mario Uchard.

Leur but fut d'établir un terrain commun où les gens du monde fraterniseraient avec les artistes, jusqu'alors parqués loin d'eux par un préjugé qui ressemblait au dédain; de faire ainsi rayonner dans la société le goût éclairé des beaux-arts.

Cette idée nouvelle répondait aux besoins de notre temps, car elle trouva bientôt faveur. La première réunion compta plus de quatre cents adhérents. Les gens du monde, et du meilleur, comme le prince d'Hénin, le marquis d'Audiffret-Pasquier, le comte de Béhague, le comte de Ciermont-Tonnerre, le comte de Gossé- Brissac, le duc de Lesparre, le duc de Maillé, les trois princes de Polignac, etle prince de Metternich; les artistes les plus célèbres comme Baudry, Bida, Boulanger, Gabanel, Dubuffe, Fromentin, Gérôme, Gudin, Isabey, Meissonier, Troyon, Protais, Toulmouche, Dantan, Bartholdi; les musiciens en renom comme Auber, David, Gounod, Liszt, Halévy; les littérateurs les plus en vue comme Augier, Doucet, Mérimée, Feuillet, figurent parmi les premiers sociétaires. Le Gercle s'installa d'abord rue de Ghoiseul. Il occupe aujourd'hui l'ancien hôtel Aguado, place Vendôme, trop hospitalier et, par conséquent, trop généralement connu pour qu'il soit utile de le décrire.

On disait autrefois, on dit encore : le Cercle des mirlitons; et le mirliton enrubanné est

adopté, par le Cercle lui-même, comme attribut décoratif. Or les autorités diffèrent sur Torigine de ce vocable. Selon les uns, le nom de l'instrument rudimentaire rappelle gaiement que l'art musical eut sa grande part dans les débuts de la Société; selon les autres, certaines cacophonies plaisantes ont marqué les soirées des premiers temps, où régnait une jeune exubérance, importée de l'atelier : ces concerts quasiforains, où chacun faisait sa partie au caprice de sa fantaisie, au hasard de son instrument comique, auraient laissé à la postérité le nom de leur principale attraction.

Une innovation administrative a marqué l'année dernière.

Jusqu'alors, l'admission des nouveaux membres était décidée par le Comité de direction qui jugeait seul. Aujourd'hui le suffrage universel

s'exerce dans sa plénitude : les candidats affrontent le vote de mille électeurs.

Cet (k essai loyal » sera-t-il satisfaisant? Je ne sais.

Toute réforme constitutionnelle a ses fervents ; mais elle susciteaussi des réactionnaires, qui appellent la revision. Nous sommes dans un temps d'instabilité légale, qui doit inspirer aux triomphateurs peu de sécurité ! . . . Gare aux congrès !

Trois organes de la vie artistique entretiennent, au Cercle, l'esprit spécial qui le caractérise :

La Commission littéraire;

La Commission de peinture; .

La Commission de musique.

Au sein de la première commission : M. Ferrier, M. JoUivet, M. Yerconsin, M. Jacques Normand, M. Georges Ohnet.

Ce sont ces gens d'esprit et de ressources qui organisent des soirées littéraires, pleines d'attrait, comme celle où M. Jacques Normand donna la primeur de ses charmantes poésies si drôles et si modernes : Les Tentations d'Antoine, les Violettes, le Chapeau.

Ce sont eux qui préparent, chaque année, des représentations célèhres, d'autant plus recherchées que les invitations sont comptées. Les dames qui ont un mari, un frère, un fils, ou un père au Cercle sont seules admises... et la contrebande est très surveillée !

Le Cercle fournit les auteurs, les acteurs, l'agencement, la mise en scène, fort élégante. Les théâtres envoient leurs plus brillantes pensionnaires : mademoiselle Reichemberg, madame Baretta, madame Broisat, madame Samary, mademoiselle Réjane, mademoiselle Jeanne Granier, mademoiselle Milly Meyer, madame Desclauzas, mademoiselle Ugalde, mademoiselle Bartet, mademoiselle Zulma BoufTar. Des deux parts, on se loue de ce mélange... tout artistique.

En 1878, une revue : Entre nous. En 1879,

deux comédies : V Amour de V Art et Vingt degrés à Vomhre. En 4880, un vaudeville: les Petits pois, et une opérette : le Testament de i¥. de Crac. En 1881, une comédie en vers : VHonneur. En 1883, une féerie avec trucs et ballets : le Mirliton enchanté. En 1884, encore une grande revue machinée : \ix Bévue à bon marché, où le pavé de bois, VAntony, TÉden-Théâtre, le Maître de forges et le toréador Frascuelo, représenté par M. Chartran, sont très drôlement intervenus.

Les auteurs ? Mon Dieu, un peu tout le monde. L'une des anciennes revues s'intitulait : Coopérative revue. Que de pères encore pour la plus récenle ! Je crois bien que toute la commission a donné, et le régisseur s'en mêlait, et aussi le souffleur ! Chacun apportait son mot drôle, pimentait gaiement la salade. Les idées jaillissaient successivement comme des fusées, à chaque répétition, et jusqu'à la fm. On taillait, on recousait, on décousait; et, si les acteurs n'eussent été de si bonne composition, ils eussent eu sujet de pester, tant pleuvaient drus les raccords, les couplets nouveaux, les effets ajoutés,

— les béquets , disent les gens compétents.

Plusieurs pièces, plus homogènes, ont eu pour auteur unique le marquis de Massa, qui a tenté avec succès les deux genres, le grave et le plaisant.

Dans les salons impériaux, il a, devant le maître, balancé l'encensoir et chanté l'Évohé du triomphant carnaval. Au Cercle aussi, souvent il a fait rire : mais il a fait mieux, h' Honneur est une œuvre noble et faite pour élever les cœurs. Un spectateur traduisait, je crois, l'impression de tous, quand il écrivait, après la représentation, au marquis de Massa :

Je vous applaudissais, quand vos grâces légères Autrefois appelaient nos rires éphémères... Aujourd'hui j'ai senti, par vous, une autre ardeur. Le rire a fait son temps. C'est un laurier meilleur Qui vient après vos jeux, couronner votre Icte. Votre lyre a monté... Vous grandissez, poète '

Dans la commission de musique, se trouvent M. de BoisdefTre, le prince de Polignac et M. Serpette, dont vous avez applaudi mainte opérette désopilante. Ce spirituel improvisateur sait arracher le rire aux plus graves : il vous égaiera bon gré, mal gré. Ainsi j'ai vu ses hôtes l'asseoir un jour au piano. Le compositeur chanta, d'un bout à l'autre, le texte en prose qu'on avait placé devant ses yeux, variant l'air et l'accompagnement, suivant le sens, et tirant, à propos de certaines réminiscences, des effets si franchement comiques qu'il désarma les censeurs les plus scandalisés. 11 s'en trouvait; car — pour tout dire — le texte interprété avec cette joviale irrévérence n'était autre qu'un premier Paris du journal V Union sur Isl question d'Orient!

La commission de musique organise en hiver

des concerts hebdomadaires qui ont lieu le lundi soir.

Ces quatuors, 1res justement renommés, sont d'agréables rendez-vous où les sociétaires et leurs amis entendent, la cigarette aux lèvres, et sans s'incruster dans une stalle immobile, des morceaux de la grande école, exécutés avec une perfection rare. Marsick, Delsart, Armingaud, Duvernoy, Taffanel, Diémer interprètent, avec leur art suprême, Beethoven, Schumann, Mozart, Haydn, Hœndel, Mendelshson et Weber.

Parfois ont lieu, dans la journée, des concerts plus cérémonieux, où les dames sont admises; des auditions nouvelles de fragments curieux.

Ainsi, au printemps de cette année, on a entendu les stances de la Bannière (Jean de Nivelle); le chant de Jeanne d'Arc prisonnière, par M. de Boisdeffre; et le dialogue du peuple avec Pilate, avant la passion de Jésus- Christ.

Le compositeur, le prince de Polignac, a donné à ce dernier morceau le caractère réaliste : c'est un écho de la musique syrienne, pris sur les lieux, et adapté aux passions que met en

jeu la scène du Prétoire. L'effet de cette expérience naturaliste a été saisissant.

La commission de peinture et de sculpture que préside Meissonnier et où Franceschi se rencontre avec Bonnat, Cabanel, avec Saint-Marceaux, expose chaque année les œuvres des artistes qui sont membres du cercle; ce Salon privé est aussi couru, souvent plus apprécié que \e Salon o^Ciciel.

A la dernière de ces expositions, les deux portraits de Cabanel, ceux de Garolus Duran, ceux de M. Pierre de Bengy, ceux de Gervex et de Meissonier, le crâne Brindis de Ghartran, le Combat de Détaille, les deux toiles militaires de Neuville, celles de Protais, les bustes délicieux de Franceschi et le Baiser de Saint-Marceaux ont été, pendant un mois, l'objet de la conversation générale. Ici on étudie, on goûte les ou-

vrages avec un soin spécial; il semble que ce patronage d'une société vouée au culte des arts recommande à l'attention les objets exposés, beaucoup plus que ne le fait, aux Champs-Elysées, l'estampille de l'État ou le contrôle du

Les expositions particulières ne sont pas rares dans cette môme salle du Cercle. Nous y avons vu récemment les dessins de Bida;les grandes décorations aux couleurs vives, destinées par M. Palizzi à la salle à manger de M. Bartholoni; et précédemment, les jolis pastels de M. de iNittis; les grandes toiles de Boulanger, les œuvres de Carolus Duran, celles de Gustave Doré.

Toute personne comme il faut peut entrer et jouir de ces exhibitions successives. Le Cercle distribue très libéralement les cartes d'admission, gratuites bien entendu. Il vous recevra même sans cartes, si vous n'ôtes pas un malotru. Les Parisiens lui doivent chaque année cette fête des yeux; ils font grand cas du régal ; et je voudrais avoir le droit de parler en leur nom pour remercier le Cercle de la délicate

jouissance qu'il procure gracieusement à tous. Paris doit encore à un membre des Mirlitons, M. Gaillard, une fort curieuse exposition artistique. Cet intelligent Crésus a fait reproduire, sur le boulevard Malesherbes, une partie du château de Blois, formant vaste hôtel, ou plutôt musée superbe, rempli de collections anciennes et authentiques.

Encore une commission, que j'oubliais : elle a sa grande importance au Cercle: la commission d'escrime.

En quoi l'escrime touche-t-elle aux beauxarts? Je ne vous l'expliquerai pas théoriquement; mais, en fait, il y a peu d'ateliers où vous ne trouviez des fleurets.

Donc V Union artistique a sa salle d'armes, et d'excellents tireurs, et des assauts fort intéressants.

M. Alfonso de Aldama, M. Saucède, qui est aussi un excellent compère de revue, M. Gustave de Borda, le comte Potoki, M. de Villeneuve, invité tout exprès, M. André Reille y ont tenu tête aux prévôts les plus célèbres, et soutiennent la vieille réputation du Cercle, qui, déjà rue de Choiseul, cultivait l'escrime avec éclat.

La salle à manger est assez fréquentée. La table commune, de seize couverts, est quelquefois complète. Il faut s'inscrire à l'avance, pour dîner au Cercle: mais cette règle est souvent oubliée.

Le prix du dîner est de six francs.

Quelques babitués, presque réguliers : le général Clapier, M. Garcia y Garcia, M . Saintain, M. Protais; plus rarement le chevalier de Saint- Robert, un ministre plénipotentiaire qui a con-

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serve la jeunesse et la bonne grâce d'un troisième secrétaire.

Autrefois, le lundi, avant le concert, les membres du Cercle pouvaient inviter à dîner leurs amis. Cet usage est supprimé depuis deux ans.

La salle de jeu est fréquentée : elle Ta été davantage. Le souvenir de parties importantes, imprudentes, se môle aux légendes d'autrefois.

Des indiscrets ont même prétendu que-, par moments, ces exemples se reproduisent... avec leurs inconvénients... presque inévitables.

Moi, je n'en sais rien.

Les membres du Cercle admettent obligeamment le public au bienfait de leur hospitalité artistique. Mais ils ont l'esprit de régler entre eux leurs affaires intérieures. Je sais seulement

que, s'ils renconlraienl jamais une tache sur leur tapis vert, — un tapis spécialement délicat, — ils la laveraient certainement en famille et sans appeler le scandale.

Ainsi font les gens avisés.

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