LE CERCLE SAINT-SIMON
La similitude des siUiations et le goût des relations aristocratiques ont groupé les sociétaires de V Union et ceux du Cercle agricole.
Le goût des choses hippiques a été le premier lien entre les membres du Jockey, et aussi entre ceux du Sporting-Club, qui, situé à l'angle du boulevard des Capucines et de la place de l'Opéra, présidé par le duc de Fitz-James, est principalement recruté parmi les gentilshommes de Touest, comme le marquis de Montécot, le vicomte de Chemellier, le marquis de Langle, le
comte de Gliavagjaac, le vicomte d'Autichamp, M. de Baracé, le vicomte de Bouexic, le marquis de Broc, le baron de Goubertin, le comte Legonidec, M. de Lemmery, le comte de Netumières, le vicomte de Sapinaud, le vicomte de Trédern, le comte de la Villegontier, M. de Legge et le comte de Kergariou.
Les préoccupations d'élégance dynastique ont motivé la création du Cercle des Champs- Elysées,
Le culte éclairé des arts a groupé V Union artistique, et aussi le Cercle artistique, que les gens impolis nomment dédaigneusement la Crémerie, ou les Pieds-crottés, qui, âgé de dix ans à peine, étouffe déjà dans son joli hôtel de la rue Volney, devenu trop étroit, et doit celte rapide, cette prospère extension à l'intelligente direction de son président, M. de Dramard, à son comité, qui compte MM. Ferrier, Joncières, Millet, Pailleron, Robert-Fleury, Saint-Saëns et de Yuillefroy.
Le goût de la navigation de plaisance a groupé les sociétaires du Yacht-Club, situé sur le boulevard, au-dessus du Café Napolitain, où sont
inscrits les amiraux Duperré, Jiirien de la Gravière, Lagé, Bonie, Courbet, Galiber, de Marquessac, Martin et Miot, sous la présidence de l'amiral Amet.
Le goût de la chasse, celui de l'escrime, celui du patinage, celui du jeu — celui-là surtout, dit-on, — ont servi de liens spéciaux entre certains hommes, et constitué des groupements distincts.
Mais, à Texclusion d'intérêts, d'habitudes, de situations homogènes, un but purement intellectuel peut-il être le nœud d'une société, d'un salon commun?
Un but scientifique, poursuivi en commun et la culture des choses de l'esprit peuvent-ils servir de lien entre les membres d'un cercle, constituer un salon? La fraternité purement littéraire acquiert-elle une puissance assez active, pour qu'elle pénètre la vie, au delà des limites du travail, pour qu'elle s'étende jusqu'au domaine des relations sociales, pour qu'elle influe sur les rapports famihers ?
Les Anglais l'ont pensé; et VAtheneum-Clubj de Londres, n'est aulre chose qu'une société
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savante, Iranslormée en salon permanent, où les lacilités communes, offertes à l'étude, sont complétées par les aises communes de la vie confortable, par l'agrément des rapports sociaux. Quelques Français ont également cru qu'une institution semblable trouverait chez nous faveur; ils ont estimé que l'histoire était le terrain essentiellement neutre, le sol le plus large pour le groupement des inteUigences divisées; ils viennent de fonder un cercle à Tombre de la Société historique.
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La tentative est fort curieuse : elle a réuni, en quelques mois, plus de huit cents adhérents.
Le Cercle fonctionne et son pittoresque hôtel étale sur le boulevard Sainl-Germain, en face du ministère des travaux publics, sa façade historiée dans le goiit de la Renaissance... un simili-château de Blois.
Ce local, fort agréable, agencé et meublé avec une sobriété très artistique, se trouve placé au coin de la rue Saint-Simon. Or Saint-Simon est Tun de nos plus grands historiens :1a coïncidence a frappé ; elle a inspiré aux parrains du cercle le nom dont ils Font baptisé.
Baptisé!.., Pardon! retirons vite ce mot qui s'est indûment glissé... Car Israël abonde ici, non plus Israël qui cherche l'or, dans le commerce de For, mais celui qui cherche la science avec ses honneurs et ses profits.
Avouez cependant que mon expression impropre était excusable; car, au frontispice de cette maison essentiellement éclectique, l'ironie du hasard a gravé un verset ultra-clérical, bien ostensible, bien significatif : « Si Dieu ne garde lui-même notre maison, c'est en vain que son uardien la surveille! )>
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Éclectique, oh oui ! L'éclectisme le plus indulgent paraît être la note caractéristique de cette société.
A côté de noms antipathiques, comme celui de M. Renan, qui, par ses théories sur la personnalité de Notre-Seigneur Jésus-Christ, a outrageusement blessé la conscience publique; comme celui de M. Cartier, le Magistrat des expulsions^ pour lequel — chacun le sait — la famille et la religion ne sont que de vieilles « balançoires » ; comme celui de M. Jules Ferry, trop sévèrement jugé par l'opinion publique pour qu'il soit nécessaire de le qualifier; se trouvent ceux de M. de Lesseps, qui a solennellement appelé sur son œuvre internationale les bénédictions de Dieu; de M. de Bonnières, l'écrivain monarchique très apprécié sous le nom de Janus ; de M. Desprez, fils de l'ambassadeur auprès du
Vatican; de M. G. Duruy; de M. Lamy, l'ancien député catholique ; de M. Vandal ; de M. Marbeau ; de M. du Buisson, sous-préfet de Vordre moral; de M. René de Maulde, l'historien couronné hier par l'Académie française pour son bel ouvrage, si français, si chrétien, sur la bienheureuse Jeanne de France.
Mais cet accord impartial qu'ont rêvé sincèrement peut-être, les initiateurs, paraît, dès le début, singulièrement compromis. Ils ont choisi, pour patrons, Mignet et Henri Martin, présidents d'honneur; et, pour président du comité, M. Monod; M. Reinach et M. Zévori figurent dans le comité! C'est beaucoup... pour une société qui prétend se soustraire à toute partialité politique ou religieuse!
Je crains aussi qu'on ait peu consulté Saint- Simon, avant de placer, sous l'égide de son noble nom, le citoyen SpuUer et le citoyen Félix Faure, et tant d'hébreux, et tant de huguenots, et même le citoyen Barrère, un diplomate issu de la Commune !
Quoi qu'il en soit, et bien que la composition du cercle semble accuser une tendance très justement discutée, le spectacle d'un salon formé uniquement par la communauté des goûts intellectuels entre gens laborieux et occupés ne manque pas d'intérêt : il peut servir d'exemple en d'autres sphères aussi studieuses, maïs plus exclusives.
Ainsi, une administration économe, entendue, permet d'offrir aux sociétaires, en échange d'une cotisation de cent francs, les agréments d'un cercle, avec toutes les ressources de l'étude. Le budget ne dépasse pas cinquante mille francs et s'équilibre très sagement. Le prix du déjeuner, celui du dîner sont modestes : trois francs, quatre francs. Chaque jour, trente, quarante professeurs ou écrivains se rencontrent, surtout après le déjeuner, dans les élégants salons au style
Renaissance, aux poutrelles apparentes, aux tons sévères : on ne joue pas aux cartes; on parle, on écoute, on lit, on fume, on discute, on s'instruit.
Deux pièces importantes au-dessus des salons : la bibliothèque et la salle des conférences,
La bibliothèque est surtout riche en revues françaises et étrangères. Les recherches historiques, les études qui paraissent périodiquement sur toute la surface du monde, qui se publient en Angleterre, en Allemagne, en Grèce, en Italie, aux États-Unis, abondent ici : c'est le luxe du cercle, il reçoit cent trente recueils de ce genre. Beaucoup lui sont procurés par la générosité privée; d'autres lui parviennent par voie d'échange, car il publie lui-même un bulletin régulier : enfin il paye, en tout ou en partie, certains prix d'abonnements,
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Quant aux conierences, elles sont le rendezvous général, l'attrait particulier du cercle.
L'orateur prend place à une tribune drapée, entre deux lampes solennelles : son auditoire est toujours nombreux.
Le même éclectisme que j'ai signalé dans la composition du cercle se retrouve dans le choix des conférenciers. M. de Brazza, dont la famille est représentée avec honneur dans ia garde noble du Saint-Père, a raconté ses voyages, — on pourrait dire ses conquêtes, — au Congo. Le Père de la Croix a exposé ses découvertes archéologiques à Sauxay. M. Taine a lu, en primeur, l'un de ses beaux chapitres qui flagellent si puissamment le jacobinisme révolutionnaire.
Mais, d'autre part, tel orateur a répété de vieilles anecdotes, d'un goût douteux, sur les moines bons vivants, sur les fausses reliques,
sur les miracles fabriqués, et sur les joyeusetés de sacristie.
A cette étude railleuse, les auditeurs ont manifestement préféré — c'était justice, — la savante conférence de M. Sorel, secrétaire général de la présidence du Sénat, sur Vinjluence française au XVIII'' siècle; et celle de M. de Maulde, sur les filles de Louis XI.
Ce kaléidoscope mouvant, qui appelle ainsi successivement, une fois ou deux fois par mois, l'attention d'hommes sérieux sur les questions historiques, questions d'aujourd'hui ou d'autrefois, questions d'ensemble ou questions de détail, offre, on le comprend, un intérêt varié, qui se répète et se soutient.
Parfois, sans doute, les orateurs s'égarent et leurs appréciations appellent des réserves ; on sourit, quand ils prennent des vessies pour des lanternes, quand M. Monod, par exemple, confond le traité de Tien-Tsin avec un succès, et, en dépit des statuts du cercle qui interdisent la politique, brise son encensoir sur le nez du ministre Ferry.
Mais il n'en reste pas moins évident qu'il
existe, au cercle Saint-Simon, un centre studieux, un effort que l'on pourrait utilement imiter, en s'inspirant d'un esprit tout différent.
Déjà, en un lieu c[ui n'est pas très éloigné du cercle Saint-Simon, sur le même boulevard, une autre société, très florissante, où l'on sait également penser, écrire et parler, mais qui s'honore d'inscrire franchement le nom de Dieu sur son programme historique et scientique, vous offre d'aussi nombreuses revues, des conférences aussi attrayantes, d'aussi bonne musique et une compagnie plus exclusive. C'est le Salon de la Société bibliograpliique.
Appliquez-lui tout ce que j'ai dit de favorable sur le fonctionnement du cercle Saint-Simon, supprimez la critique : vous aurez une juste idée de cette autre réunion intelligente, où le lien des relations sociales est aussi le savoir
imprimé, le livre; mais le livre écrit et lu à la lumière de Dieu, tout au moins avec le dessein avoué de servir sa cause, la cause de la préservation sociale.