LONDRES
A Paris, le cercle est un luxe, un caprice, une superfluité; à Londres, c'est Télément nécessaire, général, indispensable, de la vie aisée.
Deux tendances, très précises, distinguent le caractère britannique : le besoin de l'association; et le respect intime, discret, du foyer domestique.
D'une part, vous voyez les Anglais, partout où
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ils se rencoiilrcnt, à Nice, à Pau, à Dinan, à Rome, au bout du monde, se recliercher sans délai, se grouper invinciblement, former une colonie, une société distincte, compacte, homogène, offrant résistance pour les chocs du dehors, et ressources pour l'agrément, pour Futilité au dedans.
D'autre part, vous voyez, partout et toujours, chacun d'eux élever autour de son intérieur un mur infranchissable, défendre avec une glaciale jalousie les abords de son foyer, se réserver presque exclusivement les jouissances d'une maison fermée où il n'admet guère les allants et venants.
C'est pour satisfaire à ces deux sentiments que l'Anglais a développé l'institution des Clubs.
Le cercle répond à son instinct outré d'association : il y trouve une force politique, commerciale ou scientifique, il y trouve les conditions du bien-être matériel, tous les bienfaits du groupement. Et, en même temps, cette vie affichée ouvre, à toutes ses obligations du dehors, à toutes ses relations, à tous ses besoins extérieurs, un cadre suffisant pour qu il puisse
isoler totalement, soustraire à tous les regards son autre vie, en murant son foyer.
Quoi ! cette existence en commun, dans la maison de tous, favorise et protège l'intimité de la famille?
Mon Dieu, oui ! Ce n'est pas un paradoxe. Nos voisins vivent ainsi. A peu d'exceptions près, tout Anglais fait partie d'un cercle, de plusieurs cercles. Il y est assidu, il y traite ses affaires, il y débat ses intérêts, il y boit, il s'y lave, parfois il y couche, il y digère le Times, il y trouve son courrier, il y écrit ses lettres, il y reçoit ses visites, il y invite ses amis à dîner, il y cause, il s'y oublie. Vous croyez posséder votre homme : il vous a mille fois communiqué ses idées sur l'insubordination des Irlandais qui méritent les élrivières, son horreur pour l'intolérable cruauté des Français qui bombardent les sympathiques Chinois, son goût pour les lords ou pour les communes, sa préférence entre les trois cent quatre manières de préparer le grog; vous êtes son ami, son confident, son intime... Non, votre homme, en réalité, vous échappe : une moitié de lui-même,
kx meilleure, vous demeure tout étrangère : un
hasard vous apprendra, après vingt ans de cordialité, que votre ami est marié, bon époux, heureux père el grand'père : il n'avait jamais été question de cela !
C'est qu'il a fait de lui deux hommes, donnant l'un au Club, où il a résumé tous ses besoins sociaux avec tous ses intérêts, réservant strictement l'autre, bien intact, pour les jouissances voilées, pour la famille, sévèrement clôturée contre les invasions indiscrètes. Il semble que le père achète, en vous donnant au Club une grande partie de lui-même, le droit de ne vous rien donner des siens !
11 en va, chez nous, tout autrement. Le foyer est au pillage : les amis, les indifférents mêmes s'y introduisent aisément, parce que l'homme du dehors ne demeure pas essentiellement dis^ tinct de l'homme du dedans, parce que le pre^ mier se fait suivre chez le second par tous les errants rencontrés sur les chemins; tandis que les Anglais préfèrent s'attarder ensemble à l'auberge commune, et garder nette la maison privée.
Il n'y a point à se prononcer entre les deux
systèmes. On n'a pas adopté l'un ou l'autre par caprice : la nature de chaque peuple lui dicte ses mœurs; les coutumes ne diffèrent pas parce qu'on les choisit, mais parce qu'elles résultent de caractères variés, selon les humeurs et les latitudes.
Il faudrait ajouter, d'ailleurs, si l'on entendait faire, sur ce point, l'apologie des habitudes anglaises, que les cercles, si nombreux, si fréquentés, vivent des seules cotisations, sans que le jeu soit une source de revenus. Là, les cercles sont, tout uniment, des associations pratiques qui ont pour but principal de procurer, à bon compte, les aises et les commodités de la vie : ils n'ont rien de commun avec les maisons de jeux et ne demandent aux cartes aucune partie de leurs ressources.
Chaque classe, chaque profession a ses Clubs. Le confortable varie suivant les milieux : mais partout il est bien supérieur à celui des Clubs français; il est, le plus souvent, poussé à ses extrêmes limites; et tout fonctionne merveilleusement pour la commodité des sociétaires, qui vivent très grassement, ii prix très limités.
L'aspect du salon, dans un grand cercle de Londres, ne rappelle en rien celui du Jockey à Paris. On n'y entend ni rires, ni exclamations. L'égoïsme individuel s'y trahit plus naïvement que chez nous : on entre, on sort, on hoit, on lit, sans aucun souci d'autrui. On ne connaît pas son voisin, on évite de le connaître. Mille circonstances occasionnent, chez nous, des présentations mutuelles, ou y suppléent, en mêlant les propos de tous sur quelque question palpitante. L'Anglais cause avec ses amis,' s'il en vient, il omet les autres personnes présentes; elles n'existent pas. Il se considère comme en wagon, ou comme au restaurant, sans s'astreindre aux égards sommaires que les hôtes d'un salon commun doivent pratiquer, enFrance, les uns vis-à-vis des autres. Chacun pour soi !
Assurément, ces habitudes locales tendent à s'atténuer : le niveau s'établit entre toutes les aristocraties d'Europe, et les lois de la civilité française n'ont déserté notre pays que pour s'imposer, d'une manière à peu près uniforme, à tous les étrangers de bonne compagnie; mais le caractère propre de l'Anglais se maintient, au
cercle, plus que dans les réunions privées. Il s'y sent chez lui; tandis que le Français, au cercle, conserve invinciblement un reste de masque mondain et ne perd jamais totalement l'allure d'un invité. L'assistance lui fait illusion; il ne se soustrait pas au respect humain : c'est presque le monde ! L'Anglais, au contraire, fait absiraclion complète des assistants. 11 est là dans sa maison, dans sa chambre; il s'y comporte comme il lui plaît.
Pour se borner aux cercles que fréquente, à Londres, la haute société, il faut en citer au moins une quinzaine, les principaux de la capitale.
Un mot d'abord des clubs politiques.
Les cinq grands cercles conservateurs sont le Carlton, le Citi/'Carlton, le Jimior-Carlton^ le Beaconsfield et le Conservative.
Le Carllon-Clnb a été édifié dans Pall Mail, sur le modèle de la Ijibliollièque Saint-Marc, de Venise. Il compte plus de seize cents membres. L'entrée est de cinq cents francs (vingt livres), et la cotisation annuelle de deux cent soixante francs environ (dix guinées). C'est le Club aristocratique du parti tory, fondé en 1882. Son premier administrateur, le duc deBuccleuch, est l'un des plus riches seigneurs des Trois-Royaumes : il a construit, à ses frais, Granton, Tun des ports d'Edimbourg, avec sa jetée. Le comité comprend aussi le comte de Redesdale, le marquis de Bath, le marquis d'Exeter et le marquis d'Abergavenny. Chez ce dernier, se tint la réunion célèbre qui proclama lord Salisbury leader des conservateurs à la Chambre des pairs.
Le City-CarlloUf situé King William street, a été fondé en 1868. Le versement d'entrée ne se monte qu'à quatre cents francs (quinze guinées), la cotisation à cent soixante francs. Il est présidé par Sa Grâce le duc de Richmond et Gordon.
Lq Junior-Carlton, fondé en 1864, dans Pall Mail, compte deux mille membres. Il a pour
premier administrateurlc marquis de Salisbiiry. L'entrée s'élève à six cent cinquante francs, la cotisation à deux cent soixante francs (dix guinées). Pour y être admis, ilfaut, non seulement se déclarer conservateur, mais reconnaître et soutenir l'autorité des leaders du parti : un vrai régiment politique.
Le Beaconsfield-Cluh, situé sur Malboroughgale, professe les mêmes opinions politiques; mais il se recrute plus spécialement dans la bourgeoisie et dans le haut commerce. Au sein de son comité : lord Henry Bruce, le colonel Logan et sir George Stanley. Mille membres environ : entrée, cinq cent vingt francs; cotisation, deux cents.
Enfin, le Conservative-Club a été construit dans Saint James' s street par les architectes Sidney Smirke et George Baseve. La partie supérieure de la façade est d'ordre corinthien, avec colonnes et pilastres surmontés d'une frise que domine la couronne impériale. La partie inférieure s'inspire de l'ordre dorique. Les ailes débordent le centre. L'intérieur est décoré de peintures murales remarquables, dues au pin-
ceau de Sang. Les frais de constructions parurent énormes il y a quarante ans : ils s'élevaient à plus de deux millions de francs. Le nombre des membres est limité à douze cents; ils paient huit cents francs d'entrée, deux cent soixante francs de cotisation. Les pairs d'Angleterre, les membres du Parlement et les membres du Carlton-Club sont élus, hors tour, membres du Conservative^qudind des vacances se produisent, et quel que soit leur rang de candidature.
Les deux grands Clubs libéraux sont le Reform Club et le City-LiberaL
Le premier, construit par l'architecte Barry, est une imitation réussie du palais Farnèse que Michel-Ange a dessiné. Il fut créé par des membres libéraux des deux Chambres, dans le but défaire passer le Reform bill (1830-483^2). La galerie de tableaux est justement renommée : elle contient les portraits des libéraux célèbres de tous les pays. On y a donné l'hospitalité aux images de bien des grands hommes qui, si on les eût laissé propager leur libéralisme à travers l'Europe, n'eussent laissé pierre sur pierre ni de Londres, ni du Reform Club, ni de son
simili-palais, ni même de sa cuisine qui jouit d'une haute réputation; car les libéraux de Londres sont très bien dînants... comme certains autres : on parle encore d'un banquet pantagruélique offert en 1846 à Ibrahim Pacha! — Entrée huit cents francs. Lord Ebury, le comte de Gharlemont et le marquis de Landowne font partie du comité.
Quant au City -Libéral^ fondé en 1874 pour propager les idées libérales dans la cité, il compte près de douze cents membres. Les habitants des comtés y peuvent être admis moyennant cent cinquante francs : il a pour président le comte Granville.
Les cercles militaires ont une grande importance : il n'est guère d'officiers dans l'armée de la reine qui n'y soient inscrits.
Les plus remarquables sont au nombre de
quatre.
Le plus ancien est V United service : il remonte à 1841. Il est réservé aux officiers supérieurs. Pour y entrer, il faut être ou avoir été au moins commander dans la marine, ou major dans Tarmée de terre.
Mais le plus nombreux, Army and navy Cluh, fondé en 1838, sur Pall mail, compte près de deux mille cinq cents membres. Son premier président fut sir Edwards Barnes. Son président actuel est un prince du sang, le feld-maréchal duc de Cambridge. C'est le rendez-vous habituel de tous les officiers qui tiennent garnison à Londres ou aux environs, qui arrivent des comtés ou des Indes.
Le Naval and Military, fondé en 1802, demande une souscription un peu moins forte : il est cependant plus exclusivement aristocratique. Son installation dans l'ancien hôtel du duc de Malborough comporte une bibliothèque magnifique. La façade du cercle donne sur Picadilly et domine Green Park. Au moment des courses d'Ascott, qui appellent à Londres tout Fétat-major, les salles sont beaucoup trop étroites pour les deux mille sociétaires.
Le Junior Army and N avy , créé en 1871 sur Bond Street, imite un palais de Venise dessiné par Sansovino. La cotisation n'atteint pas deux cents francs. Douze cents membres. LL. AA. RR. le prince de Galles, le duc d'Edimbourg et le duc de Cambridge ont permis que leurs noms figurassent sur la liste des membres honoraires.
La catégorie des clubs divers pourrait s'étendre à l'infini : car chaque spécialité littéraire, artistique, professionnelle, s'est construit un palais particulier.
Le Saint Jame's Club est le grand Cercle diplomatique. Tous les hauts membres du Foreing office, tous les ambassadeurs, secrétaires ou attachés étrangers accrédités auprès du gouvernement de la reine y sont inscrits.
Il est administré par deux des plus grands
seigneurs d'Angleterre : lord Richard Grosvenor et le comte de Gamperdown.
Le Hurlingham-Club a été fondé, il y a quinze ans, en vue de favoriser tous les genres de sport, sous le haut patronage et sous la présidence effective de S. A. U. le prince de Galles.
VAtheneum-Club pourrait, chez nous, se comparer à la fois au Cercle de V Union artistique et au Cercle Saint-Simon. Il a été créé pour rapprocher les artistes, les littérateurs, les savants, des gens du monde qui apprécient les travaux intellectuels. La bibliothèque contient cinquante mille volumes. Dans un salon : le portrait inachevé du roi Georges IV, auquel travaillait Thomas Laurence quelques instants avant sa mort. Son dernier coup de pinceau a mis en relief la poignée de l'épée. A l'extérieur, un portique élevé sur quatre colonnes doubles s'avance sur Pall Mail et supporte une statue de Minerve assez guindée. La frise reproduit la procession des Panathénées. L'hôtel occupe l'emplacement d'un ancien palais, celui de Garlton, qui a laissé son nom à tout le quartier.
Le Garrick-Cluh, àsius Garrick street^ réunit y depuis cinquante ans, les artistes dramatiques et les compositeurs. Il a été orné de belles fresques par Stanfield et David Roberts. On y va surtout admirer une curieuse galerie de portraits représentant les principaux acteurs anglais: Nell Gwynna, par Peter Lely, et Garrick, dans le rôle de Macbeth, sont les plus curieux. Le Garrick est encore célèbre à Londres par la recette spéciale de son gin-punch, dont, pour le bonheur des raffinés, je livrerai le secret. — Répandez une demi-pinte de gin sur une écorce de citron, ajoutez un peu de jus de citron, un verre de marasquin, une pinte d'eau et deux bouteilles d'eau de seltz glacée. C'est la recette officielle.
UOxford and Cambridge University Club a été construit en 1830. La façade sur Pall Mail est décorée en ciment de style corinthien. Homère et Bacon, Virgile et Newton font cortège à Apollon qui tente en vain, avec ses neuf dames, de dérider Minerve. Le Cercle, exclusivement destiné aux anciens élèves des Universités anglaises, six cents d'Oxford, six cents de Cam-
bridge, a pour premier administrateur le duc de Devonshire.
V Orléans-Club a son siège près de la ville, à Twickenham. C'est un rendez-vous champêtre 011 les sociétaires amènent leurs familles et leurs amis pour ces parties de jardin qu'affectionnent si fort les Londoniens. Les pelouses qui entouraient la demeure de Louis-Philippe, exilé, servent, depuis sept ans, aux ébats de ce cercle spécial que dirigent le duc de Beaufort, le duc de Hamilton, le marquis de Hartington.
Enfin, les catholiques de France enverront leur salut fraternel au Saint-George' s Club qu'ont établi, il y a dix ans, à Saville Row, leurs coreligionnaires d'outre-Manche. Les évoques et les prêtres des Trois-Royaumes trouvent là, quand ils arrivent à Londres, un accueil affectueux et empressé. C'est le rendez-vous très vivant où affluent, de tous les comtés, les ecclésiastiques et les laïques désireux de s'édifier eux-mêmes, en intéressant les catholiques d'Angleterre à leur propagande si féconde. Le duc de Norfolk, dont on trouve le nom à la tête de
toutes les grandes œuvres, préside le Saint- George' s Club, ■
Le comité vient de perdre un de ses membres les plus zélés et les plus aimés, lord Petre, qui a laissé la pairie à son fds. Or ce fils est catholique, comme était son père ; mais de plus... il est prêtre! Le Parlement va donc voir, pour la première fois depuis la Réforme, un ministre de notre culte s'asseoir sur les bancs de Westminster !
Ce n'est pas seulement au Cercle Saini- George's; c'est dans tous les Clubs de Londres que cet événement, attendu avec curiosité, produit une sensation profonde.
Un club s'est récemment fondé à Londres ; il ne figure pas dans la précédente nomenclature; son importance est encore restreinte: il ne compte que deux cent cinquante membres.
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Il mérite cependant une mention spéciale; car, s'il est jeune encore, son ascendance le fait remonter directement au temps de la reine Anne, et son excentrique vocable, qui date de cette époque, arrête forcément l'attention : c'est le Beef-steack Chth, fondé en 1876, dans King William Street,
La cotisation annuelle ne s'élève qu'à cent francs (quatre livres) et le droit d'entrée, à deux cent cinquante francs.
La société du Beef-steack ressussitée de nos jours parle comte de Wharncliffe, sir Ponsonby, le duc de Beaufort , le colonel Napier et leurs amis, a eu de nombreuses aïeules; car la saignante image qu'évoque son nom gastronomique a plu, de tout temps, à nos voisins d'outre-Manche.
Laplus ancienne société de Beef-steack, grand'mère de la présente, naquit au commencement du XYiif siècle, alors que la fille de Jacques II s'élevait, par les victoires de Malborough, par l'annexion définitive de FËcosse, par le rôle des plénipotentiaires anglais aux conférences d'Utrecht, par le développement des belles
lettres et des beaux-arts, à l'apogée d'un règne éclatant.
L'exubérance des vices nationaux, activée par le succès et la pi'ospérité, se manifesta, dans la vie extérieure de la société, avec une ardeur bien éloignée du flegme traditionnel. La fièvre du plaisir saisit les sages Anglais, les folles parties s'organisèrent, les idées bizarres se donnèrent libre champ. On vit le Club des Blasphèmes, le Club du Fond de VEnfer, toute une éclosion d'épicuréisme désordonné. C'est à ce moment qu'une association, moins criminelle, s'établit, en vue des pures joies de la table: le Beef-steack Club.
La grillade de bœuf était alors, de l'autre côté du détroit, le plat exclusif et national ; car nos aïeux connaissaient la viande rôtie, la viande bouillie, la viande en ragoûts, mais ignoraient les saveurs de la grillade. Les continentaux l'ont empruntée à l'Angleterre : elle a pénétré chez les autres nations, récemment, et avec son nom d'origine. Les peuples du Nord ont prononcé hifteck, ceux du Midi bisteck.
Toutefois, cette dénomination générique ne
s'appliquait pas exclusivement à un mets particulier. Dans l'esprit de son institution, le Beefsteack Club comportait toutes les jouissances d'une table largement arrosée.
D'abord ce fut un petit cénacle d'artistes dramatiques, tels que Garrick, Kemple et Dick Estcourt, auxquels s'adjoignirent quelques célébrités littéraires de ce temps, comme le pamphlétaire Wilkes et le poète Churchill. Ils tenaient leurs assises dans le foyer intérieur du théâtre de Covent-Garden, et devisaient follement, en dégustant avec conviction, méthode et raisonnement, des menus pantagruéliques.
Il advenait même parfois que Garrick s'attardait, dans le feu de ces savants festins, et oubliait l'heure de la représentation au théâtre de Drury-Lane, dont il était alors directeur. On venait le chercher à table : il quittait à regret ses confrères du Beef-steack et trouvait, à Drury-Lane, un public irrité d'avoir attendu. Mais tel était l'empire de son puissant génie qu'au lever du rideau, la foule, au lieu d'exhaler sa rage, saluait l'artiste de ses frénétiques hurrahs, oubliait toute impa-
tience, et s'abandonnait au charme de la scène.
Le Beef-steack Club a hérité du chapeau et de répée que portait ordinairement Garrick dans le rôle de Richard ÏII.
La société acquit rapidement une extension tapageuse; et bientôt les hauts seigneurs du Royaume-Uni sollicitèrent la faveur d'être admis parmi ces grandes fourchettes patentées. Le duc de Clarance, le duc de Sussex, le duc de Norfolk s'inscrivirent au Club; enfm le prince de Galles lui-même, celui qui fut plus tard Georges IV, voulut en laire parlie. VAnnual register de 1785 relate qu'en apprenant son désir, les sociétaires lui offrirent le titre de membre honoraire, mais que le prince refusa; peu soucieux de l'honorariat, il voulait effectivement compter parmi les titulaires, parmi les beef-sleacks (comme se désignaient eux-mêmes les membres du Cercle); cet honneur lui fut accordé à l'unanimité.
Ces gais compagnons, au rude appétit, se sont donné, dès la première heure, des insignes parlants, que le temps a modifiés dans leur détail décoratif, mais qui sont venus jusqu'à
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nous : un anneau et une médaille. L'anneau d'or porte sur son chaton la représentation d'un gril avec cette devise bien typique : Beef and Liberty ! Bœuf et Liberté ! La médaille est formée par un gril d'or entouré d'une banderolle qui porte aussi Beef and Liberty !
A certaines époques, la société a compté sept cents, huit cents membres. Les principaux ont légué un souvenir gastronomique à leurs confrères : un huilier d'argent, des coupes, des beurriers, des plats d'or, des moutardiers qui conservent le nom du donataire, perpétuant ainsi la mémoire de ses goûts et de son appétit.
Comme toutes les durables institutions, celleci a subi des révolutions intestines. Des dissidents ont voulu élever autel contre autel; un schisme a déchiré l'association, et le Rumpsteack Club s'est élevé contre le Beef-steack Club. Voyez-vous cette audace ! Oser comparer le croupion, le rump, aux morceaux nobles de la bête, au filet et au Sir Aloyau! Pour comble, la révolte du rump-steack contre le beef-steack se comphqua d'un élément politique : le Beef-steack Club tenait pour le cabinet Walpole; le Rump-
sleack Club, pour le cabinet Bolingbroke. Celuici a vécu; tandis que prospère, sans cesse renaissant, \e Beef'Steack Club, kinsi le bon droit triompbe-t-il toujours et l'hérésie succombet-elle... avec le temps !
Churchill et le capitaine Morris ont célébré, en vers de toute dimension, les gloires culinaires du Club. On a pieusement recueilli ces hymnes, qui respirent un enthousiasme sincère, et qui sont évidemment appelés à devenir un jour chants nationaux.
La liste des anciens présidents, qu'on appelait grands pourvoyeurs j et qui portaient le gril d'or en sautoir, comprend un Thomas Robinson, frère de lord Grantham, et qui est qualifié pair de France.
Cette singularité bizarre s'explique par une circonstance historique de quelque intérêt.
On sait qu'en mémoire d'anciennes prétentions, soutenues autrefois les armes à la main, les souverains d'Angleterre ont porté, jusqu'à notre siècle, le titre, tout platonique, de rois de France et d'Angleterre. Lors de leur couronnement solennel, dont les formes se perpétuaient
sans aucun changement, deux lords étaient désignés pour représenter lictivement deux provinces vassales qui, sans cette sage précaution, eussent manqué à l'appel, le duché d'Aquitaine et le duché de Normandie; ces deux personnages rendaient hommage, au nom des contrées rehelles. Or, au couronnement de Charles lïl, Thomas Robinson remplit le rôle de la Normandie. 11 dépouilla, le soir, le manteau ducal et la couronne fermée, mais on lui conserva, par plaisanterie d'abord, son titre français, qui finit, à la longue, par lui demeurer. Il paraît que ce pseudo-duc de Normandie opérait, au contraire, pour tout de bon, quand il prenait place avec les autres beef-steacks : il ne dînait pas pour la frime seulement.
Ses successeurs d'aujourd'hui gardent, au club, le culte de la bonne chère, surtout de la grosse chère : les traditions sont conservées là-bas, fidèlement intactes !
Celles-ci sont même descendues dans la rue; que dis-je? dans la cave.
C'est dans les caves, en effet, que sont, d'ordinaire, établis, à Londres, les nombi'eux débits,
nommés grill room, où sont étalés des morceaux de viande crue. Le consommateur descend dans l'antre, s'approche du dressoir, choisit un lot à son goût. Aussitôt une immense fourchette saisit le morceau désigné et le place sur un gril gigantesque vissé au-dessus d'un brasier éternel; puis rapporte à l'acheteur, après quelques instants, son déjeuner cuit sous ses yeux.
On emporte son bien dans un coin et l'on dévore comme si l'on était du cercle des biftecks : Beef and Liberty !