ROME
Quand Rome vivait sous les lois de son légitime souverain, le Pape, il n'existait, dans celte capitale, aucun Cercle, selon le sens actuel du mot.
On n'y connaissait, sous ce nom, qu'une réunion intime, formée par les gardes- nobles, et qui recevait, à titre d'invités, quelques diplomates étrangers; puis le Ce}xle militaire, au fond de la place Golonna, en vue du Corso, où se rencontraient exclusivement les officiers pontificaux.
Cette réunion, fréquentée par tous les corps, s'inspirait cependant de l'esprit spécial qui distinguait le régiment des zouaves, c'est-à-dire d'une cordialité familière, simple, enjouée. Les officiers des chasseurs pontificaux et de toutes les armes représentées à Rome goûtèrent, après quelque surprise, celte fraternité à la française et cette amicale aisance, importée par nos compatriotes. L'harmonie et les bons rapports s'établirent entre tous les défenseurs armés d'une même cause, appelés à verser ensemble leur sang pour le Pape. Aussi les souvenirs du Cercle militaire et de sa camaraderie joyeuse, bon enfant, sont-ils demeurés très vivants, très aimés, dans les cœurs de tous les anciens.
Depuis l'occupation piémontaise, Rome a suivi l'exemple des autres capitales : elle a de vrais Cercles, organisés selon Tusage uni-
forme et moulés sur les institutions analogues.
La constitution de ces Clubs reflète, assez exactement, l'état politique de la haute société, la division profonde qui s'est creusée dans les esprits en 1870 et qui persévère obstinément, en dépit des efforts tentés depuis quinze ans pour la faire oublier. Nulle part peut-être les Clubs n'ont déployé si franchement des drapeaux opposés. Les deux camps politiques y demeurent nettement tranchés. Les deux associations principales conservent leur exclusivisme, leurs sentiments très divers.
Le même fait se produit ailleurs, à Naples par exemple, où le Cercle de V Académie a, pour président honoraire, le prince de Piémont, et se compose de toute l'aristocratie ralliée à l'ordre nouveau; tandis que le Cercle du Whist compte surtout de nobles Napolitains restés fidèles aux anciennes traditions, à la cause du roi légitime, S. M. François II.
A Rome, les deux Cercles en présence se nomment la Caccia (la Chasse) et les Scacchi (les Échecs).
Entre eux la division politique est si accentuée,
que Ton a dû renoncer aux règles générales des grands Cercles de capitales. Les diplomates étrangers subissent à Rome la loi commune dont ils sont ailleurs exempts. Ils n'entrent au Cercle que par voie d'élection. Leur admission gracieuse et générale eût créé des difficultés particulières; car les grandes nations catholiques sont représentées par deux ambassades auprès des deux souverains ennemis, et les deux ambassades compatriotes s'inspirent ordinairement de sentiments très dissemblables. Le personnel accrédité au Vatican et le personnel accrédité au Quirinal rencontreraient, selon les Cercles, des sympathies inégales. On a donc réglé que chaque diplomate, considéré comme homme privé, affronterait à sa convenance les chances du ballotage.
Le Cercle de la Chasse doit cette appellation
à la société qui lui servit de noyau, de premier ralliement , et qui existait déjà sous le gouvernement du Pape.
Tous ceux qui ont habité Rome ont connu cette association, d'origine anglaise, qui avait pour but la chasse au renard, la Caccia délia Volpe : tous ont participé aux charmantes réunions d'automne, dans la campagne romaine, dans ces pâturages vallonés où des pâtres cavaliers dirigent de leurs piques leurs troupeaux de buffles noirs, en vue des montagnes qui ferment l'horizon de leurs ondulations rosées, au milieu des arcades en ruines et des aqueducs impériaux qui sillonnent l'étendue.
La colonie anglaise, quelques nobles romains, de nombreux invités, beaucoup de dames suivaient le renard, apporté dans une boîte et lâché devant les chiens. Quand on rencontrait une barrière, lebrillant escadron d'habits rouges se groupait avec curiosité : les meilleurs cavaliers franchissaient d'abord l'obstacle; des gens aposiés le renversaient ensuite à la hache, afin que les timides pussent passer sans encombre — steeple-chase ou course plate selon les goûts.
Rien n'était pittoresque comme la défense de l'animal, quand, sur ses fins, il grimpait sur quelque pilier ruiné d'aqueduc, et bravait la meute, aux aboiements furieux de laquelle les fils d' Albion joignaient leurs frénétiqueshurrahsî
C'est en souvenir de ces réunions élégantes qu'on a transporté le nom de la Caccia au Cercle nouveau, fondé depuis l'occupation pié» montaise.
La Caccia est le Cercle des ralliés, des blancs^ comme on dit à Rome, de ceux qui ont adhéré à Tordre nouveau, à la domination de la dynastie de Savoie sur l'État pontifical. Le roi Humbert et le duc d'Aoste en font même partie, au moins à titre honoraire.
Mais il faut dire, à l'éloge du patriciat romain, que cette réunion , très aristocratique, se compose principalement d'éléments étrangers, d'Italiens riches habitant les diverses parties du
royaume, et appelés dans la capitale par les intérêts ou les affaires. Des Milanais, des Napolitains, des Siciliens, des Florentins, des Bolonais, comme le comte Arèse, le comte Borromeo, le comte Carlo Balsorano, le comte Barracco, le prince de Belmonte, le comte de Benlivoglio, en un mot, ceux que les Romains
regardent comme des intrus, forment au cercle la majorité.
La plupart de ces provinciaux fréquentent même, beaucoup plus que celui de Rome, leurs cercles locaux, cercles autrement brillants et importants que la Caccia, car la vie provinciale est loin d'avoir disparu, la vitalité des anciens centres résiste énergiquement à l'unification factice et les capitales d'autrefois n'abdiquent pas. Le Nord et le Midi ne pactiseront jamais. La Caccia offre donc un mélange essentiellement hétérogène.
La vraie noblesse romaine, les autochtones, ont fourni peu d'adhérents h ce groupe, où triomphent les blancSy tout au moins leurs voisins, les gm, c'est-à-dire les demi-ralliés. Les Romains n'ont pas voulu pactiser avec l'enva-
23ï> AU CERCLE
hisseur et ont formé un centre fidèle au Saint- Siège, un autre Cercle, où tous ont conservé des regrets et des espérances.
Ce n'est pas dire qu'il ne se soit produit des d''faillances, et que la Caccia ne compte quelques membres du patriciat romain, plus ou moins oublieux de leur souverain légitime, le Pape. Les défections, malgré leur petit nombre, ont d'autant plus attristé qu'elles se sont produites là surtout où elles étaient moin? attendues, c'est-à-dire dans des familles que leurs anciennes illustrations semblaient garantir contre l'oubli du devoir, et qu'ont même directement glorifiées les rayons de la tiare!
Ainsi, parmi ces blancs ou ces g ris y nous trouvons don Fabrice, prince d'Avella, président du Cercle. C'est le propre fils de S. E. le prince Colonna! Cette illustre famille a donné un pape
à l'Église : Marlin V. Son chef a l'honneur d'être Assistant héréditaire au trône pontifical; nous l'avons vu, avant 1870, debout et l'épée nue, selon son privilèore, à la droite du Souverain Pontife, durant les cérémonies de Saint-Pierre... Le fils est aujourd'hui... officier d'ordonnance du duc d'Aoste!
' Voici son beau-frère, le prince Doria-Pamphili... îe neveu de cinq cardinaux!
Voici S. A. le prince Philippe Orsini, petilueveu de Nicolas III et de Benoît XHl! Les Papes l'avaient fait, lui aussi. Assistant héréditaire au trône pontifical !
Voici don Au£>ustin, fils aîné de S. E. le prince Chigi... Voudra-t-il oublier qu'un de ses grands-oncles a ceint la tiare, et que son père est Maréchal héréditaire de la Sainte Église Romaine, Gardien-né du Conclave?
Voici don Emmanuel Ruspoli. Le chef de sa famille est Assistant héréditaire au trône pontifical, maître du Sacré-Hospice, premier camérier de cape et d'épée!... Mais lui, siège à Montecitorio... parmi les députés dynastiques!
Voici don Ballhazar 111 et don Stanislas, les
deux fils de S. E. le prince Livio III Odescalchi... les petits-neveux d'Innocent XI !
Voici les Torlonia de la branche ducale, le duc Léopold, ses frères don Auguste et don Stanislas, son cousin germain don Clément... Encore mieux que les plus généreuses libéralités, l'amour et la fidélité persévérante acquitteraient, envers le Saint-Siège, la dette de reconnaissance que ses anoblis nouveaux ont contractée envers Pie VII et ses successeurs !
Voici le prince de Venosa, le second fils de S. E. le prince de Piombino. Il a préféré les exemples de son père, sénateur du roi Humbert, les exemples de sa sœur, qui a épousé un aide de camp du roi Humbert, à celui de son frère aîné le duc de Sora, qui fut le compagnon, l'ami fidèle, de l'héroïque roi de Naples! La défection du prince de Piombino est une des plus anciennes.
Il siégeait déjà, à Florence, avec les Piémontais, pendant la campagne de 1867. Or il advin que ses bons amis les garibaldiens occupèrent sa seigneurie de Monterotondo, dans l'Etat pontifical. Ils durent l'évacuer ensuite devant les
zouaves. Mais ils se consolèrent en profanant l'église de cette ville, qui s'intitule pompeusement métropole de toute la Sabine. Quand nous y entrâmes, après Montana, les orgues étaient brisées, le pavé souillé d'excréments, les bénitiers remplis d'urine, les Christs percés de baïonnettes, les madones mutilées, les ornements en lambeaux; les vases d'or avaient disparu ; une large brèche traversait la porte du tabernacle. A qui incombèrent, selon les lois d'alors, les frais des réparations urgentes? A S. E. le patron féodal de l'église, le prince de Piombino! Il trouva, ce jour-là, que ses bons amis avaient été un peu loin en cassant tout !
Voici enfm, sur la frontière grise ^ le fds aîné de S. E. le prince Borghèse, don Paul, prince de Sulmona. Seul de tous les siens, il fait partie de la Caccia. Encore est-il inscrit également à l'autre Cercle.
C'est aussi le cas de S. E. le prince Maffeo Sciarra et du comte Pietro Antonelli: cette dualité est très rare.
Le Cercle s'est installé, à grands frais, sur le Corso, près de la rue Tre Ladroni, d^^ns le palais Buonacorsi, dont il occupe tout un étage. Le versement d'entrée se monte àcinq cenis francs, la cotisation annuelle à deux cent soixante-dix. La table et l'organisation ne laissent rien à désirer. On y joue, quand on est en nombre, et on écoute M. Minghetti, qui déverse, à la Caccia, le trop plein de sa faconde ministérielle.
Le Cercle opposant, le Circolo degli scacchi (le> Echecs), est beaucoup plus exclusivement romain. C*est le rendez-vous de la noblesse et
même de la bourgeoisie papalines (mezzo ceto), de la société noi7^e, c'est-à-dire demeurée fidèle à son bien-aimé souverain, le centre légitimiste.
Il est situé sur le CorsOy au coin de la place Sciarra, à quelques pas de la Caccia: on y entre par la rue Délie Muratte. Il va quitter ce local et compte se reformer dans de plus vastes salons .
C'est ici, surtout, que se rencontrent, unis par la fidélité, les héritiers de ces vieilles et nobles familles urbaines que T Église a faites presque royales, en leur empruntant ses souverains.
Ainsi, S. E. le prince Marc-Antoine Borghèse, chef du nom, et mari d'une La Rochefoucauld d'Estissac, figure au Cercle avec six fils.
Don Paul, l'aîné, qui porte le titre de prince de Sulmona, comme feu son grand-oncle, l'époux de Pauline Bonaparte. La villa que possède la famille aux portes de Rome, et qui est ouverte à tous, contient, entre autres chefs-d'œuvres de Canova, la statue de cette princesse, en Vénus: il doit être désagréable aux vivants d'exhiber ainsi leur grand'tante toute nue;
Don François, duc de Bomarzo, présidenl du Cercle; il a épousé la fille du duc Salviati, la nièce du général de Gharette ;
Don Jules, duc de Geri, héritier, par mariage et par adoption, des biens immenses qui appartiennent aux Torlonia de la branche princière;
Don Félix, duc de Rossano;
Don Camille et don Jean.
On sait le dévouement de cette illustre lignée et ses sacrifices en faveur de la chaire de Saint- Pierre, qu'un de ses anciens a d'ailleurs occupée, sous le nom de Paul V,
A côté des Borghèse :
Les Aldobrandini sont représentés aux Scacchi par S. E. le prince chef du nom, et par son fils le prince de Sarsina; — nés Borghèse, ils ont relevé le nom éteint de Tillustre famille qui a donné Clément VIII à l'Église ;
Les Ghigi, par le chef de la famille, S. E. le prince Mario ; nous avons connu nonce à Paris son oncle le cardinal Flavio; — ils sont petitsneveux d'Alexandre VU;
Les Rospighosi, par les deux princes Jules et Camille, Français du côté de leur charmante
mère, puisqu'ils sont petits-fils du duc de Cadore ; Clément IX est leur grand-oncle;
LesPecci, par le comte Camille, garde-noble ; ils sont neveux du Pape régnant;
Les Altieri, par S. E. le prince chef du nom et par son fils aîné le prince de Viano. La princesse-mère, femme de grand esprit et de grand cœur, a fait du palais Altieri, place du GésUy rinexpugnable citadelle de l'armée noire ; dans ses salons, très recherchés, elle réunit la pure élite de la société fidèle au Saint-Siège : le prince, colonel général du plus aristocratique escadron qui soit au monde, la garde-noble du Saint-Père, est digne de ce grand honneur; il est petit-neveu de Clément X.
D'ailleurs, les soldats du Saint-Siège ne sont pas rares, au Cercle des Scacçhi : le beau comte de Gourent est encore colonel général de la
garde suisse; le marquis Pietramellara a revêtu l'uniforme des chasseurs pontificaux; le marquis Alphonse Tlieodoli, les princes Rospi^liosi, le comte de Garpegna ont porté l'épée au service de leur souverain légitime.
Il en est de même du prince Lancelotti, organisateur, en 1867, d'une vaillante garde urbaine, composée de volontaires, et qui réprima, dans Rome, les crimes de la Révolution.
. Avec ces soldats, il faut compter le docteur commandeur Geccarelli, qui a disputé à la mort les blessés pontificaux ; et cet autre serviteur de l'Eglise, un militant par la plume, le marquis de Baviera, longtemps directeur du journal pontifical VOsservatore romano ; et cet autre encore, le général en chef, à cette heure, des armées du bien en Italie, S. E. le duc Salviati Borghèse, président de toutes les Associations cathoUques, bien digne, par son zèle et par ses hauts sentiments, de l'alliance qui confond sa famille avec celle du général de Charette, et, enfin, car il faut se borner, le digne et fidèle marquis Patrizzi, porte-étendard héréditaire de la Sainte-Église romaine, un de ces Romains de la vieille roche.
qui gardent intactes, à leurs foyers, les traditions austères de la droiture antique !
On comprend qu'une réunion d'hommes sérieux, dévoués à un souverain détrôné, ne peut pas être un centre très jovial; c'est mieux que cela: un groupe très homogène et très constant. Le Cercle des ScaccJii demeure une réunion calme, posée, où l'on sacrifie parfois aux inévitables cartes, mais où se perpétue la courtoisie discrète et distinguée de la Rome pontificale, avec Fintimté qui caractérise les réunions homogènes. A hCacciay on est froid :^ici,aa contraire, presque tous se tutoient, on vit en famille, on n'entend guère, comme au Cercle de Madrid, que des noms de baptême, ou des diminutifs : Nino, Checco, Toto. On se livre sans réserve à la cordialité familière qui résulte de communes origines et de sentiments communs.
N'est-ce pas du respect que l'on éprouve, devant cette aristocratie qui s'obstine en faveur du droit contre le fait, qui se serre pour mieux résister, qui se garde, vierge de toute compromission, fidèle à son souverain dépouillé ; protestation vivante, continue, des patrices romains contre l'occupation étrangère!
La fidélité appelle le respect : tout homme de cœur enverra son respectueux salut aux sociétaires des Scacchi !
Le local que va quitter le Cercle des Scacchi est loué déjà ; un cercle nouveau s'y fonde : le Jockey-Club Italien.
Il aura, di\ec\e Jockey-Club de Paris, cette ressemblance qu'il sera l'annexe de la grande société sportique italienne. Pour commencer, il n'y aura ni ballotage, ni inscription temporaire : tout membre de la Société italienne pour la race
chevaline, fera de droit partie du Jockey. La cotisation du Turf et la cotisation du Club se confondent.
Les initiateurs pensent que ce nouveau salon écrémera les deux Cercles existants, et que ce milieu jeune, brillant, absorbera les éléments les plus vivaces de la société élégante, sans distinction de partis.
Un détail caractéristique montre que la capitalisation de Rome est encore un mythe au point de vue de l'agglomération mondaine de la société italienne. Les statuts du nouveau Club, prévoyant qu'il sera difficile, en fait, de réunir à Rome, même pour les ballolages de l'avenir, les membres du Jockey, admettent le scrutin par correspondance. Chaque votant recevra par la poste un double bulletin: Oui; non; il renverra
au secrétariat du Jockey le bulletin correspondant à son désir.
Ui AU CERCLE
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Il faut enfin citer deux Cercles moins aristocratiques, mais qui ne sont pas sans importance.
Au Ceixle Bernini se réunissent, avec les notabilités financières, ces grands propriétaires ruraux appelés en Italie les Mercanti di campagna. Beaucoup de députés au Parlement fréquentent le Bernini.
Le Cercle artistique est un jeune et gai cénacle dont les principaux membres sont les élèves de l'Ecole française et ceux de l'École espagnole. Les peintres, les sculpteurs s'y donnent rendezvous. C'est là que s'élaborent ces mascarades monstres, ces décorations, ces cortèges de carnaval, si riants et si artistiques, dont la Rome pontificale a légué l'amusante tradition.