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BERLIN

Deux Cercles sportiques, à Berlin, rappellent, d'assez loin, l'organisation et la composition du Jockey-Club de Paris : le Steeple-chase-Club et V Union-Club.

Le premier s'est donné pour mission d'encourager les courses d'obstacles.

Les officiers s'y peuvent inscrire, sans affronter l'épreuve du scrutin; les cotisations sont modestes: cinquante inarcks, c'est-à-dire moins de cent francs pour le droit d'entrée; même

somme pour le versement annuel. Cependant ce

Cercle n'a pu réunir encore que cent cinquante membres.

Le second, V Union-Club, beaucoup plus favorisé, est situé sur la Schadow strasse. Il encourage tous les genres de courses et l'élevage du • cheval en Allemagne.

Son président d'honneur est l'empereur luimême.

Il a ses commissions, diversifiées à l'allemande, notamment celle desharaSy et celle delà statistique des haras.

Il compte trois cent quatre-vingts membres qui paient environ trois cents francs par an.

Le roi Albert de Saxe en fait partie, ainsi que beaucoup de souverains, aujourd'hui presque honoraires.

Le duc Victor de Ratibor est président de Y Union-Club, qui, s'il n'offre pas précisément les agréments sociaux des Cercles parisiens, déploie du moins un zèle systématique et raisonné pour son œuvre quasi-militaire d'amélioration chevaline, et dépense, en encouragements de toute sorte, les deux tiers de son revenu.

Mais le Cercle principal de Berlin, celui qu'on pourrait assimiler peut-être à V Union de Paris, sans outrer la comparaison, est le Grand casino delà noblesse, fondé en 1840. Il est situé sur le Pariserplatz.

Le Grand casino de la noblesse, où la cotisation annuelle se monte à deux cent cinquante francs environ, représente fidèlement, dans ses éléments principaux, la composition de Faristocratie actuelle en Allemagne.

L'empereur et roi en estle présidenthonoraire.

Autour de son nom se groupe un vrai bataillon de petits et grands vassaux, qui gravitent humblement autour de l'astre tout-puissant : ils sont au moins représentés au Cercle par des personnages de leurs familles. Voici d'abord les Altesses royales, les princes de lignées encore souveraines :

Le prince Georges de Prusse, neveu de l'cm-

pereur à la mode de Bretagne; général commandant les lanciers de Poméranie;

Le prince Guillaume de Bade, fils du grand-duc régnant Frédéric, et, par sa mère, petit-fils de l'empereur; général prussien;

Le prince F'rédéric, un Hohenzollern de la branche cadette, fils de ce vieux prince Charles- Antoine, qui, en abdiquant sa souveraineté, en 184-9, au profit de la branche aînée, c'est-à-dire de la couronne prussienne, ouvrit carrière aux appétits du monstre ; colonel de dragons prussiens.

Le prince Auguste de Wurtemberg, cousingermain du roi régnant, Charles P', colonel de lanciers prussiens;

Les princes Henri XI TI, Henri XVIII et Henri XIX de Reuss; majors-généraux prussiens;

Le duc Paul deMecklembourg-Schwerin, frère cadet du grand-duc actuel François III ; chef d'escadron de hussards prussiens.

Le prince Léopold, fils et héritier du duc régnant Frédéric d'Anhalt; lieutenant aux dragons de la garde prussienne.

Puis les Altesses Sérénissimes, les médiatisés, les princes de Furstemberg, de Hohenlohe, de Biron-Coiirlande, de Hatzfeld, de Salm, Radziwill, de Putbiis, de Solms, de Lichnowski, et vingt autres, aujourd'hui généraux, majors ou dignitaires civils à la cour impériale !

Il se trouve là des princes, des ducs et même des comtes qui ont connu les douceurs d'un règne effectif. Sur une étendue de vingt lieues carrées, de dix lieues, de deux lieues autour de leur résidence, la justice a été rendue par leurs baillis, et ils ont perçu les redevances. J'en ai connu, avant 4860, qui, tout en riant gaiement de leur souveraineté au petit pied, la pratiquaient néanmoins sans déplaisir. Mais, chose frappante, à cette époque même, alors qu'ils bénéficiaient de la situation ancienne, ils attendaient, sans humeur, dans leur burg féodal, le jour prévu de l'unification, la confiscation de leurs droits héréditaires, la perte de leur indépendance fédérale; prêts à les sacrifier, en vue de procurer à la patrie allemande la grandeur et la force qui résultent de la centralisation militaire, de la cohésion politique; élevanl leurs

nombreuses familles dans Texpectative d'une renonciation inévitable. Et, devenus aujourd'hui de simples particuliers, purement et simplement sujets, les égaux du moindre lieutenant, litre ou non, qu'ils rencontrent au Cercle, quand ils viennent, chaque printemps, saluer leur vieux maître à Berlin, ils étouffent les regrets personnels inséparables de toute déchéance, ils se montrent fiers d'avoir apporté leur petite pierre à ce monument de l'unité, qu'ont cimenté les succès de 1870.

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Ces souverains transformés en préfets ou colonels prussiens, et ces souverains qui ne sont même pas préfets, trouvent au cercle, triomphante et choyée, la puissante armée qui symbolise et résume l'empire allemand.

Sur Irois cent trente membres, inscrits au Grand casino, il faut compter au moins cent

cinquante militaires, dont quarante généraux. Le grade est une noblesse qui donne accès dans celte société exclusive.

Tous les noms qui, depuis 1870, ont conservé €hez nous une amère célébrité se rencontrent dans ce salon. Gomme les officiers portent d'ordinaire leur tenue réglementaire, ce rendezvous prend un faux air de conseil de guerre.

Vous y pourriez rencontrer le général-major d'Arnim, le général de Faber, le général baron de Goltz, le lieutenant général de Waldersee, le général de Strantz, le général d'Oppel, les capitaines de Frankenberg et deBlumenthal.

Plaignez les rares Français qui, par devoir professionnel, ont mêlé leur habit noir à toutes ces aiguillettes, les secrétaires de notre ambassade, qui ont dû fréquenter, depuis la guerre les salons du Grand casino, comme le vicomte

Suarez d'Aulan, le comte d'Aubigny, le baron de Plancy: ces années-là devraient, comme des campagnes, compter double dans leur carrière.

Leur situation n'est pas celle des autres diplomates européens qui fréquentent le Cercle, du marquis de Penafiel, du comte Jino-Jacini, du comte de Benomar, du chevalier Van der Hoven, du chevalier de Texera, du marquis de Gregorio, du général de Gaprivi, de MM. de Recéda Suizo-Aoki, GreavesTownley, del Arco et Henry Gadogan.

Assurément les égards élémentaires dus à leur caractère et à leur mission n'ont pas fait défaut à nos compatriotes, dans la société relativement distinguée où les appelait leur rang. Mais quelle situation pénible et humihée, que celle de ces vaincus, exilés dans le camp du vainqueur, en butte à la pitié, ou même aux compliments ironiques de ces témoins intéressés devant notre affolement intérieur, devant noire détraquement national, plus réjouissants encore pour rétranger que ne l'ont été nos défaites!

Un jour, un jeune Français fut obligé de dîner au Club, dans une circonstance spéciale, avec des officiers allemands. Peu auparavant un gala militaire avait réuni, dans la même salle, l'état-major d'un régiment: les drapeaux, les trophées placés pour la circonstance n'avaient pas encore été enlevés. Soudain les yeux du Français rencontrèrent un objet qui figurait dans l'ensemble décoratif, à la place d'honneur, sous le buste du vieil empereur : ils le rencontrèrent... et ils ne le quittèrent plus.

C'était une plaque routière mutilée et ternie, une plaque indicatrice, où les lettres blanches se détachaient sur le classique fond d'émail bleu, une épave de la Patrie française, criblée de balles, détachée de son poteau par Torgueil des hulans, et emportée chez eux comme un pariant mémorial de leur victoire.

25i AU CERCLE

On remarqua bientôt la pâleur du convive, et, en suivant la direction de son regard, on comprit la cause de son trouble. On s'excusa aussitôt de l'involontaire oubli qui avait laissé sous les yeux d'un hôte cet offensant trophée; et un hasard courtois fit même que la plaque routière se trouva presque immédiatement dissimulée sous une draperie.

Le jeune homme n'était pas endurant: il garda rancune à ses amphitryons, bien que l'incident n'eût résulté que d'une maladresse. Il riposta par une piqûre lestement décochée.

Comme on pénétrait, après le repas, dans un salon du Club, pour y prendre le café, l'étranger poussa un cri de surprise, avec un naturel qui fit illusion. On s'empresse autour de lui!

— Comte, qu'avez-vous?

— Pardonnez mon émotion, Messieurs; mais, là-bas... sur cette console... j'ai cru reconnaître... la pendule de ma tante !... Non, je me trompais, décidément... ce n'était qu'une ressemblance!

Cette allusion comique au pillage de certains

châteaux par nos envahisseurs portait juste et cinglait ferme.

Les plus lourds ne la purent pas comprendre, les plus malins ne la voulurent pas comprendre.

Ces coups d'épingle sont rares. On vit ensemble, au Cercle ou dans le monde, correctement, avec la réserve que comportent les souvenirs.

On a remarqué que les rapports des membres du Cercle entre eux s'inspirent des règlements militaires, plus que de cette liberté, à la fois égalitaire et respectueuse, que pratiquent, chez nous, les gens bien nés.

Quand un général et un sous-lieutenant se rencontrent kV Union, au Jockey, la rigueur des formes respectueusement hiérarchiques ne fléchit pas, mais il s'y mêle une nuance spéciale d'aisance salonnière, qui rapproche momenta-

nément les distances. Le tact et le bon goût indiquent à l'un et à l'autre la mesure très délicate de cette familiarité mondaine qu'appelle forcément, en dehors du service, la fréquentation d'une société commune, mais qui ne doit jamais laisser oublier les convenances professionnelles.

Au contraire, à Berlin, le Grand casino de la noblesse représente assez exactement une réunion officielle, un rassemblement commandé. , L'officier subalterne, toujours sanglé dans son uniforme, comme son chef, salue celui-ci militairement, approuve systématiquement ses dires, attend immobile son bon plaisir, et conserve, au salon, cette raideur impassible, automatique, cette attitude gourmée qui est exigée dans le rang prussien. Le Cercle est pour lui une succursale de la caserne.

Aussi n'est-ce pas là qu'il va volontiers chercher le délassement et le laisser aller. Il y a demandé place parce que sa situation de famille et de fortune paraissait Texiger, mais, le plus souvent, il abandonne, avec empressement, les grands salons et billards de h Pariser-Platz aux

\ieux généraux grincheux; ceux-ci vont paisiblement y digérer dans la solitude, sans avoir à craindre qu'un intrus usurpe leur fauteuil préféré.

Le chancelier de fer ne fréquente pas le Grand casino de la noblesse. Mais il y est représenté par les siens , le comte de Bismarck- Bohlen, le capitaine comte de Bismarck, et par des hom.mes d'État, des Excellences ministérielles, comme M. Canphausen, M. Delbenech, M. de Nostitz, le comte d'Eulemhurg, M. Lucius et M. de Schveinitz.

Aussi l'opinion y accepte-t-elle docilement les mots d'ordre du Maître.

L'année dernière, on frondait la Russie, on causait ouvertement d'une campagne sur les frontières de l'Est : on supputait les chances d'une lutte possible de ce côté.

Cette année, le vent a tourné: le Gzar est devenu le frère bien-aimé, et on répète que la politique de l'Allemagne est intimement liée à celle (le Pétersbourg.

vin

La vie à Berlin commence de bonne heure ; mais vous ne trouverez personne au Grand casino de la noblesse avant deux heures.

A deux heures on dîne : peu de convives. Le menu du Cercle est un compromis entre la cuisine nationale et la cuisine anglaise.

Les causeurs arrivent à trois ou quatre heures. A sept ou huit heures tout le monde va souper à domicile; et c'est chose bien extraordinaire qu'une ou deux tables de whist restent éclairées tardivement.

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