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BRUXELLES

Les trois cercles principaux de Bruxelles sont V Union j le Parc, le Cercle artistique et littéraire.

Ce dernier, fondé par quelques jeunes gens, il y a environ trente-cinq ans, dans les constructions, alors nouvelles, de la galerie Saint- Hubert, occupa ensuite la Maison du Roi, monument historique situé en face de l'Hôtel de

ville. Il s'est ensuite transporté sur le beau square qu'on appelle le Parc.

Il se compose surtout d'avocats et d'artistes. C'est un centre intellectuel, très vivant, où les expositions de tableaux et d'aquarelles, les concours d'art, les concerts, les conférences littéraires sont fort en bonneur.

Mais les amis du sage progrès regrettent unanimement que l'institution ait sensiblement dévié; qu'une association, digne, en principe, de toutes les sympathies, se soit rapidement abandonnée aux tendances soi-disant lihéraleSy et ait, par conséquent, éloigné d'elle les éléments les plus distingués de la société belge.

Sans doute, ces opinions affectent ici une allure moyenne et tolérante : on trouverait, sur les listes des conférenciers, surtout sur les anciennes, certains noms propres à rassurer les gens comme il faut, celui notamment de M. du Sartel, un gentilbomme de cœur, de goût et de talent, envisageant, dans son discours, la charité au point de vue chrétien : le cercle invite même, chaque année, la Cour à inaugurer solennellement ses expositions artistiques.

Mais ces apparences, plus ou moins courtoises, ne trompent personne : l'un des membres les plus influents, les plus anciens du club, M. Charles Rogier, l'a imprégné de son esprit; or le président du Congrès de 1830 est le vieux coryphéedu/i6ém/^sm^ belge. Quantàla tribune, elle a été le plus souvent livrée aux orateurs nationaux ou français qui représentent, à divers degrés, les théories delà Révolution; M. Deschanel, M. Jules Simon y ont été spécialement goûtés, ainsi que M. Richepin et Sarah Bernhardt.

Aussi la bonne société belge apprécie-t-elle les efforts artistiques du cercle, mais se voit-elle contrainte d'y abandonner presque exclusivement la classe bruyante et agitée qui frise d'assez près la couche républicaine. La bonne société a ses salons spéciaux.

Bruxelles, en effet, possède deux cercles,

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presque égaux en nombre, où sont inscrits tous les membres de l'aristocratie belge.

L'un, le Cercle du Parc, emprunte sa désignation au lieu qu'il a d'abord occupé. Presque aussiancien que le royaume, il date de quarantedeux ans. Il est propriétaire de son hôtel.

Son président honoraire est S. A. R. le comte de Flandre, frère du roi. Son président effectif est le comte de Rhodes, succédant au prince de Ligne.

Au scrutin d'admission, qui a lieu tous les dimanches d'hiver, il suffit d'une boule noire contre quatre blanches pour que le candidat soit ajourné.

L'autre, le Cercle de V Union, a été fondé en 1865. Il a pour président le comte de Borchgrave d' Aliéna, succédant au comte de Marnix. Depuis quelques années, il ?>' embourgeoise, et le baccarat y fait ravage, procurant à la caisse du cercle environ deux cent mille francs. La banque est tenue d'ordinaire par quelques habitués, formant presque une société spéciale entre eux. Il faut, pour être admis à V Union, réunir les trois quarts des suffrages. Les élections ont lieu

.le dernier jour de chaque mois, en hiver, avec une cerlaine solennité.

Ainsi le ballottage s'opère au moyen de boules. Autant d'urnes que de candidats. Chaque urne a deux compartiments, peints, l'un en blanc, l'autre en noir; elles portent le nom d'un candidat, celui de ses parrains, et un numéro d'ordre. Chaque électeur signe lui-même, avant de voter, la liste d'émargement. Quatre délégués doivent dépouiller ensemble le scrutin. Procédure qui en impose!

Il y a, entre les deux sociétés, cette différence que l'une, le Parc, est ouverte, et sans limitation réglementaire; tandis que l'autre, V Union, ne peut dépasser un chiffre fixé.

Dans l'une comme dans l'autre, il y a trois degrés d'initiation.

Parmi les candidats, on choisit les membres

temporaires; parmi les temporaires, les membres permanents; parmi les permanents, les membres appelés ici effectifs, et là fondateurs.

Dans la pratique, ce laborieux mécanisme n'engendre aucun frottement pénible; car les choses se passent en famille, entre parents ou alliés. La noblesse du Brabant, des Flandres et du Hainaut s'est unie, depuis des siècles, par des alliances entrecroisées qui ont introduit une fraternité générale. Il règne une étroite solidarité entre ces anciennes familles, qui toutes se connaissent, se suivent et se tiennent, très ferrées sur les mutuelles généalogies, portées à l'indulgence, aux bons rapports, par cousinage et par tempérament.

Les dynasties pullulent : on compte au Parc quatorze comtes d'Oultremont, quatre princes d'Aremberg, cinq d'Ursel, six du Ghastel, dix comtes ou barons Van der Straten. Les mêmes noms sont répétés presque autant de fois à V Union.

Un grand nombre d'entre eux ont acquis droit de cité chez nous. Le prince Ernest et le prince Charles de Ligne habitent notre faubourg

Saint-Germain aussi longtemps que la rue Royale de Bruxelles; le prince Emmanuel, le prince Gustave de Groy et le prince Alphonse de Chimay sont aussi Parisiens que Belges; M. Bamberger, M. BicholTsheim, M. de Dorlodot le sont davantage; le baron Armand de Pitteurs est entré dans une famille de Touraine où l'intelligence et la beauté sont sœurs; le marquis de Croix, l'un des fondateurs du Parc, a donné ses deux filles à la France, la marquise de Caulincourt et la comtesse Amédée d'Andigné; il était d'ailleurs Français lui-même : M. de Beyens est fils de ce baron de Beyens qui a acquis chez nous ses lettres de grande naturalisation, non seulement par son long séjour à Paris en qualité de ministre plénipotentiaire, mais par sa grâce courtoise, bienveillante et amie.

A propos de diplomates : les ministres d'An-

gleierre, d'Autriche, d'Italie, de Hollande, de Portugal et du Brésil, résidant à Bruxelles, sont inscrits à V Union ou au Parc; ainsi que le ministre de France, comte de Montebello, assez heureux et assez adroit pour faire parfois oublier au cercle et à la bonne société les origines républicaines de sa rapide fortune diplomatique. Un de ses secrétaires, M. de Gernay, qui a amené à Bruxelles une toute gracieuse jeune femme, a préludé à sa mission par la carrière maritime; il est peut-être, dans la diplomatie hiérarchique, le seul exemple de cette marche

tout exceptionnelle, très justifiée par son mérite.

On ne peut parler du cercle du Parc sans mentionner un groupe de vieillards que les jeunes appellent sans respect : le banc d'huîtres. Ce banc se serre autour de la cheminée monumentale du grand salon. Le doyen est un Anglais.

Venu en touriste à Bruxelles, il y a cinquante ans, et plus, il a, depuis lors, toujours occupé la même chambre à l'hôtel de France : les propriétaires successifs se le passent avec le mobilier.

Par contre, l'élément jeune est très nombreux au même cercle, grâce aux mères de famille qui craignent les écarts de V Union, vulgairement appelé le Bac, et poussent leurs enfants au Parc, où la vogue est au billard pacifique plutôt qu'aux cartes ruineuses. Il y a six billards, toujours occupés. La jeunesse dorée devient d'une jolie force au carambolage, mettant à profit les leçons d'un professeur spécial, illustre même, M.Garnier.

Si l'on ne mange pas au Parc, on y loge : quatre jolis appartements de garçon avec écuries y sont très recherchés.

La distance est si courte, les mœurs sont si voisines, que les deux grands Cercles belges, comme tenue, diffèrent, peu des nôtres. Ce qui a été dit des cercles de Paris se rapporte à ceuxlà... en tenant compte — sans blesser personne, — des justes proportions.

Mais il est un détail spécial qui caractérise les associations chez ce peuple essentiellement pratique, une marque toute locale qui distingue les cercles de Bruxelles, et qui mérite mention.

On sait y compter, mieux que partout ailleurs; et le positivisme très intelligent de la nation, s'y manifeste par une fiscalité qui divertit les étrangers de passage, toujours d'ailleurs très hospitalièrement, très plantureusement accueillis.

La caisse des deux Cercles ne s'alimente pas seulement par les entrées et par les cotisations

annuelles de cent et deux cents francs . — Non ; elle se grossit intelligemment par une foule de minuscules impôts, très savamment combinés sous forme d'amendes.

Il n'est pas de petits profits négligeables ; nos voisins le savent : ce sont des gens supputants et sensés; ils drainent très exactement les ruisseaux pour grossir la rivière.

Ce code de pénalité fiscale est très explicite : sa fructueuse sévérité ne soulève là-bas aucune réclamation ; c'est la théorie de l'expiation mise en menue pratique.

Voici quelques-unes des mesures en usage. Je connais des Cercles parisiens où leur application stricte créerait un joli revenu.

Avez-vous fumé dans les salons de lecture de VUnio7i? — Péché véniel : cinq francs d'amende (Article 45 des statuts).

Avez-vous fumé dans une salle à manger de V Union? — Autre péché véniel : cinq francs d'amende (Article 45).

Avez-vous introduit dans les salonsdel'ZJmo» un étranger non régulièrement présenté! — Féché grave : dix francs d'amende (Article 39).

Avez- VOUS emporté du Parc un journal ou un livre? — C'est pis : vingt francs d'amende, « exigibles immédiatement » (Article 30).

Avez-vous parlé à haute voix dans le salon de lecture du Pmx ? — Grime : vingt francs d'amende.

Ëtes-vous présent kV Union ou au Parc, après deux heures du matin? — Une misère : cinq francs d'amende « exigibles immédiatement » (Articles 44 et 31).

Mais y êtes- vous encore à trois heures? — Obstination; récidive; vingt-cinq francs d'amende, toujours « exigibles immédiatement » (Mêmes articles).

Ëtes-.vous . membre fondateur ou eiïectif ? Avez-vous manqué à l'assemblée générale du Parc, en janvier, àeV Union, en mars? — Vous êtes frappé d'une amende de dix francs « payable immédiatement » (Articles % et 30).

Ëtes-vous débiteur du Parc? — Votre nom

sera affiché le soixantième jour; vous serez expulsé le quatre-vingt-dixième jour (Article 32). Ëtes-vous débiteur de V Union? — C'est bien une autre affaire! Après un mois de retard, la

dette est tout simplemenl portée au double (Article 29).

Tardez-vous à payer votre cotisation annuelle au Cercle du Parc ? — Votre nom est affiché dans les salons du Cercle. Un mois après, vous êtes expulsé (Article 8).

Avez-vous été admis au Parc et refusez- vous ensuite de mettre à profit votre admission? — Tant pis pour vos parrains. Ils paieront intégralement votre droit d'entrée et votre cotisation (Article 9).

Êtes-vous étranger? — On vous fera de petits abonnements coupés : un mois au Parc, vingtcinq francs (article 14); un mois à V Union, quinze francs; un trimestre, ^rmie et un francs vingt-cinq centimes (Article 15).

Enfin, êles-vous diplomate? — Vous voudrez bien payer votre cotisation au Parc par trimestres. On ne saurait prendre assez de garanties mutuelles, les bons comptes font les bons amis. (Article 12).

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