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SAINT-PETERSBOURG

Dans les grandes villes deTEmpire russe, dans celles notamment qui sont sièges de gouvernements, chefs-lieux de provinces, ou même de districts, il existe un Cercle de la noblesse et un Cercle des marchands.

Ces institutions figurent, avec un certain éclat, aux époques des fêtes officielles. Les témoins du dernier couronnement ont assisté au bal somptueux qui fut donné, en l'honneur du czar nouveau, sacré, dans le palais occupé, à Moscou, par le Cercle de la noblesse.

Mais ridenlité des termes ne correspond, ici, à aucune similitude des choses. Ce qu'on nomme, en Russie, le Cercle de la grande noblesse, le Cercle de la petite noblesse, le Cercle des marchands, ce ne sont nullement des Cercles, au sens exclusif et limité que nous employons.

Il s'agit de centres quasi-officiels et hiérarchiques, où se réunissent les membres de certaines castes; ces édifices sont destinés aux intérêts généraux d'une catégorie ou d'une région. Ils servent, tantôt, de véritables sièges corporatifs, employés pour la déhbéraLion des affaires communes, pour les opérations électorales, pour les assemblées du Zemtsvo élu, parlement au petit pied qui fonctionne dans chaque circonscription depuis 1859; et, tantôt, de salons pour le divertissement des familles, pour les bals, concerts et spectacles organisés en faveur des ayants droit et de leurs invités.

Les dames y occupent une large place; et les fêtes sont celles d'un salon nombreux, d'un Casino, où tout le monde serait chez soi. On y a place et rang, avec tous les siens, par le fait de

sa naissance ou de sa profession, non par la faveur d'un scrutin.

Dans les grandes villes, le Cercle de la noblesse et celui des marchands donnent, donnaient surtout autrefois, des fêtes magnifiques, des redoutes costumées auxquelles se mêlaient souvent les plus augustes personnages, et qui étaient fort appréciées par la jeune société.

En somme, le jour, ces palais sont le théâtre de certains actes civils et politiques que préside le maréchal de la noblesse locale ; le soir, on y peut trouver les plaisirs du monde, la danse, la musique et la compagnie des femmes. Ils n'ont donc de commun que le nom avec les Cercles proprement dits.

Mais s'ils ne peuvent être confondus avec les institutions qui font l'objet de cette étude, il existe, à côté d'eux, de véritables Cercles, dans le sens restreint, européen du mot.

On en trouve plusieurs à Saint-Pétersbourg.

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Le plus ancien, le Cercle classique, qui fut longtemps le seul, date du xviir siècle : c'est le Club anglais. A son origine, on lui a donné ce nom, parce qu'en fait d'associations ainsi organisées, on ne connaissaitalorsque celles d'outre- Manche.

Il occupe, sur la perspective Newski, un très vaste et magnifique hôtel, dont il est propriétaire.

Le nomhre de ses membres est limité à quatre cents. Le droit d'entrée est de soixante-quinze roubles, — trois cents francs; — c'est aussi le montant de la cotisation annuelle.

Durant cent ans, le bon ton exigea que tout noble russe, fréqueiitantlaCour,eût ses entrées au Club anglais. Et, comme ce sanctuaire fermé n'était accessible que lors des vacances produites par la mort, il était d'usage que les grandes

familles fissent inscrire leurs enfants sur la liste des candidats, dès l'âge de dix-sept ou dix-huit ans. Le tableau d'avancement s'épuisait par voie d'ancienneté. Le jeune noble entrait au Club à son tour, après ses devanciers, sans jamais se lasser de son surnumérariat.

La presse est aujourd'hui moins grande : un autre cercle offre, à l'élément jeune et vivace de la haute société russe, des attractions plus joyeuses et plus enviées. Le Club anglais est abandonné aux vieux généraux silencieux.

L'animation ne se manifeste qu'à l'heure des repas : la table, qui est luxueuse, est encore assez fréquentée.

Les ambassadeurs et ministres plénipotentiaires sont admis, de droit, au Cercle ; et les étrangers peuvent y être invités.

Ils y trouvent les gens sérieux, les politiques et les possesseurs des grandes fortunes russes, comme le baron Stiéglitz, le Rothschild du grand Empire, et M. Basilewski, qui a laissé à Paris une somptueuse demeure, un véritable musée, attestant le goût le plus artistique.

Les Français y connaissent aussi le nom du

prince Troubetzkoï, popularisé chez nous par une Égérie du Nord, éclectique et zélée, qu'écoutèrent, dit-on, tel ou tel de nos Numas... trop distraitement sans doute... car elle n'en fit rien de bon !

Nous y trouvons encore le nom du prince Yermoloff. Sa famille autrefois a habité, en Autriche, le château de Froshdorf, qui renferme, pour nous, tant de chers et douloureux souvenirs. Elle a surtout donné à la France une femme supérieure, qui n'est pas oubliée dans la haute société de notre pays et dont on aime à saluer la mémoire, cette gracieuse princesse de Podenas, qui, avec un Français de la vieille roche, avait épousé les sentiments, les affections et les fidélités de notre aristocratie nationale, précieusement légués par elle à des fils qui ne forligneront pas !

Tandis que sommeille, un peu oublié, le Club anglais y celte vieille institution qui a eu ses longs et grands jours, un second Cercle, plus jeune, a recueilli le brillant héritage de la vitalité élégante : c'est le Yacht Club impérial.

Il a été fondé sous prétexte d'encouragement à la navigation de plaisance. Mais ce but spécial a été quelquefois perdu de vue. Le Yacht est surtout resté le centre le plus en vue de la haute vie, et le sanctuaire aristocratique le plus exclusif qui soit en Europe. Ses cent vingt-cinq membres se recrutent dans la plus haute noblesse de l'Empire. La cotisation annuelle est de huit cents francs. Il faut, pour y être admis, réunir les cinq sixièmes des suffrages. Les membres du corps diplomatique, à l'exception des ambassadeurs, sont soumis eux-mêmes à ce rigoureux scrutin.

Le Cercle possède un charmant petit palais, situé sur la grande Morskoi.

Au rez-de-chaussée, le vestibule, que décore un escalier artistique, avec balcon et loggia à l'italienne.

Au premier étage, trois salons, entourés de divans, éclairés sur la rue par de larges baies 1res élégantes. La décoration est sobre, mais d'un effet heureux. La bibliothèque et la salle à manger donnent sur le jardin. Pendant les beaux jours d'été, si lumineux au bord de la Neva, les tables sont souvent servies dehors, sous une vaste tente.

Au second étage, les salles de billard et une autre bibliothèque.

Ceux qui ont eu l'honneur d'être admis dans ce joli cénacle vantent la camaraderie simple et gracieuse qui règne entre ses membres. Tous se connaissent intimement , se rencontrent sans cesse dans le monde, se retrouvent au Cercle en amis, et forment une famille étroitement unie, où s'éclipsent volontiers les distinctions du rang. Les grands-ducs eux-mêmes y viennent conslamm.ent et se mêlent à tous, sur un pied d'éga-

lité qu'ils prenaent gi'aad soin de mainlenir.

Six membres de la famille impériale font en effet partie du Yacht Club :

Deux frères cadets de l'Empereur, LL. AA. IL le grand -duc Alexis et le grand-duc Wladimir, grand amiral de Russie ;

Un oncle de l'Empereur, S. A. I. le grand-duc Michel;

Deux cousins germains de l'Empereur, LL. AA. IL le grand-duc Nicolas Gonstantinowitch, et le grand-duc Nicolas Nicolaïewich;

Enfin un cousin plus éloigné, petit-fils de Nicolas P parles femmes, S. A. I. le duc Eugène de Leuchtemberg, qui a épousé, en 1878, la fille du général Skobelew.

Plusieurs princes étrangers sont également inscrits au Yacht Club : S. M. le roi de Suède, LL. AA. RR. le grand-duc héritier de Meklembourg, le grand-duc héritier de Bade, le comte d'Aquila, le prince de Saxe-AUembourg, les princes d'Oldembourg, les princes Wittgenstein, le prince de Galles et ses deux frères le duc de Gonaugth, le duc d'Edimbourg.

Ge dernier y est presque chez lui : 11 a épousé

la giaiide-duchesse Marie-Alexandrowna, sœur de l'Empereur, laquelle a conservé, malgré son expatriation, son titre militaire : elle est colonel du 14'' lanciers russes; comme la grande-duchesse Marie-Paulowna, sa belle-sœur, est colonel du 127' d'infanterie; comme la grande duchesse Olga, sa tanle, est général de la 21« brigade d'artillerie.

Parmi les noms qu'on entend fréquemment au Yacht-Club, les plus connus en France sont ceux des princes Demidoff, Gagarine, Korsacoff, Labanoff, Galitzin, et Menchikoff. De ceux-là, plusieurs se sont acclimatés sous notre ciel, perpétuant parmi nous de grands et nobles exemples, avec de bien gracieux et délicats souvenirs.

Les étrangers admis au Cercle entrent sans réserve dans l'intimité qui réunit tous les membres. Aussi ne les y reçoit-on que si leur rang, leur éducation, leur caractère, leur créent, dans la haute société de Saint-Pétersbourg, une situation exceptionnelle.

Plusieurs de nos compatriotes ont laissé au Yacht-Club des regrets qui les honorent et le

vivant souvenir de leur esprit, de leur gaieté, de leur entrain. Les Russes citent parmi eux le marquis de Faverney, le comte de Nicolaï, le marquis de Glermont-Tonnerre, le comte de Vauvineux, le vicomte Melchior de Vogiié, le vicomte des Garets, le comte François de La Rochefoucauld, le marquis de Nétumières et le comte Ternaux-Gompans.

La vie du Gercle est bruyante et animée.

Les membres paraissent souvent dans la loge qu'ils possèdent à l'Opéra, et passent pour amateurs très compétents des ballets, ils ont maintes fois donné le signal de ces rappels prodigués qui soulignent là-bas le succès des Étoiles, et l'exemple de ces averses fleuries, de ces cadeaux princiers qui récompensent, en Russie, les artistes lyriques.

On sait qu'à l'époque du carnaval, la société élégante organise des parties fines; on se rend, par bandes joyeuses, aux îles de la Neva, où l'on trouve des repas très gais et la danse des Bohémiennes : c'est toujours du Yacht-Club que s'élancent, en ces occasions, les plus fringants traîneaux.

La cuisine de ce Cercle est supérieure à celle du Club anglais: la comparaison, sur ce point, serait même désavantageuse aux grands Cercles de Paris.

Les Cercles de Saint-Pétersbourg offrent à leurs habitués une ressource toute spéciale, un divertissement local qui est fort en honneur, et que nos visiteurs russes regrettent de ne pas rencontrer dans les Cercles do Paris : le jeu de quilles.

Au Cdiih anglais et au Yacht-Club les quilles ont leur temple, construit exprès; une superbe galerie, longue de cinquante mètres, très brillamment aménagée et illuminée, où la société élégante se livre à cet exercice favori, qui développe la souplesse, la force, l'adresse.

Les enjeux sont souvent très élevés. Les joueurs et les parieurs se passionnent autant et plus qu'aux cartes.

C'est le soir, après le dîner, avant de se rendre à rOpéra, que les amateurs se livrent à ce passetemps hygiénique, considéré là-bas comme un sport de grand style.

La partie captive très ardemment les Russes de tous les âges; et beaucoup de grands seigneurs ont atteint, de ce chef, une célébrité qu'ils sont loin de dédaigner.

Je vois déjà les moralistes noter cet exemple, je les entends applaudir à ce plaisir moral et sain.

Mais, au risque de les désillusionner, il faut ajouter, pour tout dire, que cet exercice n'en exclut point d'autres, moins salutaires.

Au Club anglais, on use, il est vrai, modérément des cartes; on se livre peu aux émotions du hasard. On joue paisiblement au piquet, au vieux whist russe, où, selon la mode des aïeux, on marque les points à la craie, sur le tapis même de la table.

Mais, au Yacht-Club, le hasard dispose de très gros enjeux. Le quinze et le chemin de fer ont leurs fidèles attitrés; et les différences de vingt mille louis ne sont pas sans exemple.

Ainsi les quilles ne font aucun tort à la dame dépique: on les courtise successivement; elles vivent en bonne intelligence; et je ne vois pas que le diable y perde rien.

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