‹ Au cercleChapitre 38 sur 41 · VIENNE · texte numérisé non relu

VIENNE

La société viennoise a conservé, jusqu'en nos temps, quelque chose de la calme et paisible ordonnance si radicalement détruite en France par nos révolutions. La hiérarchie se maintient honorée, Les haines de classe à classe, la jalousie sociale sont presque inconnues.

Sans doute, le bouillonnement populaire gronde en Autriche, comme partout ailleurs. Mais les rancunes d*en bas ne visent pas le privilège nobiliaire universellement respecté, ne tendent pas à l'unification des catégories. L'on-

ÉTRANGElî 287

vrier voit un exploiteur dans le manieur d'argent, dans celui qu'enrichissent l'usure ou l'accaparement financier. Ce sentiment se confond assez volontiers avec sa rage antisémitique. Mais il accepte sans récrimination que les services rendus dans le présent ou dans le passé soient récompensés par des privilèges honorifiques ; et l'échelle des castes se maintient par le consentement général.

On peut même dire que le peuple tient à la magnificence extérieure de l'aristocratie, comme au décor naturel d'une grande nation, d'une grande ville. 11 connaît chaque famille patricienne, ses palais, ses équipages; il a l'orgueil de cette représentation fortunée; quelque chose lui manque, quand la livrée des Goloredo, des Fûrstenberg, des Liechtenstein, des Esterhazy ou des Schwartzembergfait défaut dans quelque défilé de gala.

Bien plus, les grands, qui ne fraient pas volontiers avec les classes intermédiaires, qu'on a parfois accusés de morgue hautaine à l'égard de la bourgeoisie ou de la petite noblesse, se montrent très accessibles et très bienveillants

quand il s'agit du pauvre monde. Sans descendre jamais à la familiarité, ils se font, en général, aimer de leurs serviteurs, de leurs ouvriers, de ceux qui manquent, de ceux qui souffrent; et, s'il leur reste peu de bonne grâce en faveur des catégories moyenneSjC'estqu'ils en dépensent beaucoup au service de leurs égaux, des étrangers et des petites gens.

Dans les rangs mêmes de la noblesse, le classement s'est hiérarchiquement gardé. Nous nous figurons difficilement, nous qu'a grisés la confusion égalitaire, cette sélection rigoureuse, cette possession d'état non contestée, qui, au point de vue héraldique, renferme chacun dans sa sphère bien tranchée, ces gradations très scrupuleusement établies, en dehors des inégalités de fortune.

On a dit, avec une irrévérence répubUcaine, qu'à Vienne, dans les cérémonies de la cour, comme en toute circonstance, chacun connaît son rang et prend naturellement la place qui lui appartient, comme un cheval va tout droit à sa stalle, dans une écurie bien réglée. Si l'image est peu courtoise, l'idée est juste.

Ainsi, personne n'est convoqué nommément au Biirg, au palais impérial : un journal spécial que reçoivent tous les intéressés annonce simplement les cérémonies, leur nature, leur date et leur heure. Dès lors chacun sait ce qu'il a à faire, s'il a rang, et quel rang. Il est attendu, sans qu'aucun conflit de préséance soit possible.

Pour avoir là ses entrées, il faut compter dans son ascendance directe deux cents ans de noblesse authentique et prouvée; cette traditionest si inviolable que l'empereur, voulant admettre dans son entourage des personnes qui ne remplissaient pas la condition voulue, a dû recourir, par respect du principe, à une singulière (iction : il a annobli rétrospectivement le bisaïeul ou le trisaïeul défunts, de façon que tel petit-fils se trouvât soudain pourvu du cortège d'ancêtres qui ouvre la porte de la cour.

Les millions tournent autour de cette porte et l'assiègent; leur poussée l'entre- bâille à peine : les Rothschild à cette heure ne sont pas encore reçus officiellement!

Les fonctions mêmes qui, par leur élévation,

confèrent le droit de cour, en dehors de tout privilège de naissance, ne retendent pas à la famille du dignitaire. Ainsi la femme d'un ministre, si son origine personnelle ne lui donne pas accès, n'accompagne pas de plein droit son mari. Il faudra qu'on imagine, pour lui épargner toute humiliation, quelque biais agréable, en lui attribuant une charge d'honneur dans^la suite de l'impératrice ou d'une archiduchesse!

Ce n'estpas que ces castes sociales si distinctes soient fermées, inaccessibles. Il y a des aspiralions, il y a des familles qui montent. Mais le sens national porte les plus ambitieuses à franchir, pour leur compte, les barrières si bien gardées, plutôt qu'à les abattre sans profit pour personne.

L'empereur actuel a créé des nobles. Il est d'ailleurs à remarquer que, s'il a fait ainsi quelques heureux, il a fait beaucoup de malheureux et surtout de malheureuses. En effet, voici, dans la haute administration, un bon vieux chef de service : il est commandeur d'un ordre impérial, considéré, méritant; il sollicite un titre ; l'empereur le lui accorde; il est baron! Il en

ïiieurt ordinairement de joie. Les filles — on sait qu'elles foisonnent, — se trouvent réduites à une petite pension. Elles eussent malgré cela trouvé ménage dans leur milieu normal de haute et honorable bureaucratie. Mais la chose n'est plus possible ; elles sont nobles ; elles ne peuvent déchoir; il faudrait qu'un seigneur voulût épouser leur pauvreté ; elles n'en trouvent point ; elles végètent filles et baronnes, rageuses ou résignées jusqu'à la mort, suivant leur caractère. Ces nobles de fraîche date sont fort nombreux. De mauvais plaisants, ont représenté, par anticipation, saint Pierre demandant au bon Dieu l'entrée du paradis pour un défunt :

— Qui est-ce?

— Seigneur, c'est François-Joseph.

— Son état?

— Seigneur, il a régné trente ans, et plus.

— Qu^a-t-il fait?

— Seigneur, il a fait douze comtes.

— Est-ce tout?

— Oh! seigneur, il a fait aussi des barons, beaucoup de barons... douze cents... douze mihe... on n'a pas pu compter!

Établir que tous ces nouveaux venus, sortis de la banque et des bureaux, soient reçus à bras ouverts par l'ancienne aristocratie, serait chose difficile : on ne leur conteste pas leur rang, mais on les y laisse, assez isolés, entre la roture et les catégories supérieures, qui fraieront certainement avec eux... dans deux cents ans.

Au milieu de cette société si nettement, si résolument sectionnée, le salon du cercle est le seul où se pourraient rencontrer au moins tous ceux que rapprochent le genre de vie ou la situation de fortune. Mais les habitudes exclusives suivent les Viennois jusque-là. Les deux grands clubs aristocratiques sont loin d'être terrain neutre et champ banal.

Le plus ancien est VAdelige-Casino, qu'on nomme aussi Casino de la noblesse. Il date de soixante ans. Le droit d'entrée est de deux cents

florins, la cotisation annuelle de cent cinquante florins.

Au point de vue de la composition, il est demeuré pur : la haute noblesse s'y est cantonnée sans mélange, avec une obstination que les vieilles dames ont applaudie.

On y trouve les grands noms de la monarchie, comme le prince Frédéric et le prince Henri Liechtenstein, le comte Zichy, le prince de Salm; et un seul roturier, M. Bendaschi, dont l'admission, tout exceptionnelle, a fait grand tapage.

C'est le cercle des pères et des oncles.

Quant aux fds et aux neveux, ils ont déserté, après quatre ou cinq ans d'essai, ce cénacle respecté; ils ont fondé, à l'instar de Paris, un Jockey-Club, qui est, à cette heure, le cercle le plus brillant et le plus renommé de la capitale.

±)i AU CERCLE

On vient de lui louer un palais très confortable, construit pour lui, et sur ses plans.

Le sport ayant été le prétexte et le premier lien de l'association, les nobles Hongrois, éleveurs passionnés, cavaliers de naissance, sont naturellement les membres les plus actifs du comité, et abondent au cercle. Les comtes Edmond, Élémer, Geyza et Arthur Batthyany, trois princes et six comtes Esterhazy, les comtes Aladar et Geyza Andrassy, les comtes Andor, Georges, Paul, Tassilo, Yilmos et Wenzel Festetics, les comtes Emerich et Kalman Hunyady, les comtes Gyula et Pista Karolyi, les comtes Geyza, Louis et Anton Apponyi, les comtes Bêla, Edmond, Rudolf et Louis Zichy, représentent, avec vingt autres, le fier et riche patriciat hongrois, qui jette, en ce moment, son éclat suprême, car il vient d'abdiquer, de se mutiler

lui-même, en votant, à la Chambre des magnats, la suppression de cette aînesse qui garantissait sa forte perpétuité.

Puis voici les vieux noms historiques de l'Autriche : Thurn et Taxis, Clam-Galas, Liechtenstein, Auersperg, Metternich, Fiirstenberg, Montecuculli. N'oublions pas ce vaincu, qui perdit la bataille, mais qui sauva l'honneur, à Sadowa, le vaillant Péjacsévich.

Voici un autre soldat, un zouave de Pie IX, le comte Ch. X,.. Se souvient-il de 1867? Il arrivait à Rome, tout jeune, tout chevaleresque et tout bouillant. De la gare, sans prendre même le temps d'aller s'agenouiller sur le tombeau de Saint-Pierre, il se fait conduire au bureau des engagements, place Saint- André, puis aux bureaux d'armement et d'équipement, dans le Transtévère, puis, improvisé soldat, à la ca-

serne de Sora, il se présente au sergent de semaine :

— Que dois-je faire à cette heure?

— Allez dans la cour, avec voire compagnie, éplucher des légumes pour le rata.

— Éplucher??

— Oui. Êtes-voussourd?Éplucher despommes de terre.

Le magnat bondit, le sang lui monte au visage. Il avait prévu la faction, les balles, le sang, la mort; pas les pommes de terre.

— Vous vous moquez ! Je suis prince du Saint-Empire, comte de trois comtés ! Je suis venu demander une épée, non pas un couteau de cuisine !

Ce que répondit le sergent est trop militaire pour que je le transcrive ici. Le fait est que le conscrit récalcitrant débuta au service du Saint- Siège, en prenant le chemin de la salle de police.

Quand on s'est, comme lui, distingué par de longs, loyaux, brillants services militaires, quand on a emporté l'estime et l'amitié de tous ses compagnons d'armes, on peut leur per-

mettre ce plaisant souvenir de la première heure, et le tableau de cette rodomontade si caractéristique.

Un peu moins exclusifs que leurs aînés de VAdelige-CasinOy les membres de l'aristocratique Jockey-Cluh ont scandalisé les purs de Vienne, en entr'ouvrant leur porte à la noblesse de sport et de finance.

Parmi eux, — ils sont quatre cent cinquante, — on trouverait, en cherchant à la loupe, jusqu'à cinq ou six richards, qui ne sont point sortis de la cuisse de Jupiter : quelques Rothschild, et d'autres, fils de pères banquiers, ou brasseurs, mais archimillionnaires.

Ces concessions n'auraient vraisemblablement pas lieu si l'on se contentait du rire et de ces folles causeries que lance si drôlement le comte Sigismond Berchtold, le boute en-train du cercle: mais on joue.

Or on se tromperait beaucoup en cherchant, dans l'admission de quelques ponteurs moins titrés que les autres, une tendance de fusion sociale.

Il ne s'agit pas du tout de mêler les castes, mais seulement les cartes. Ce mariage des grosses bourses avec les grands noms ressemble à celui de la dame de pique avec le roi de carreau; il dure comme la partie et finit avec elle; on ne dit pas que pique et carreau se recherchent ensuite.

Le baccarat fait son bruit dans le monde, surtout quand il est honoré, comme au Jockey- Club viennois, d'un culte ardent et prolongé. Mais, sans discuter ses mérites, il est permis peut-être de contester sa valeur et sa portée, en tant qu'élément de fusion, qu'agent sérieux de fraternité sociale !

Une soirée aux cercles de Vienne, avant de quitter ces salons, où la distinction et la grâce parisiennes se confondent avec une gaieté légère, un entrain facile, qui tendent à disparaître chez nous : salons où le charme enjoué du caractère national, l'exclusivisme presque absolu de la composition, la certitude de ne rencontrer que ses égaux, enfantent une sorte d'esprit de famille tout spécialement agréable.

Nous ne choisirons pas, pour entrer à VAdels Casino, ou, plus exactement, à VAdelige-Casino, la même saison que pour visiter le Jockey- Club.

En effet, le premier de ces Cercles est surtout fréquenté pendant la session du Reichslag autrichien. A cette époque, les grands seigneurs des provinces quittent leurs châteaux et viennent remplir dans la capitale leur mandat de

députés. Le soir, après la séance parlementaire, ils se rencontrent à VAclelige-CasinOj formant des groupes sérieux et causeurs, où l'on discute les événements politiques du jour, où Ton aborde, avec plus de modération ou de courtoisie qu'à la tribune officielle, les questions épineuses qui résultent forcément d'une fédération hétérogène entre nations diverses.

Le Jockey-Cliiby au contraire, brille surtout au printemps, à l'époque des courses. Le mois de mai attire à Vienne toute la brillante jeunesse que passionne le goût du sport élégant

VAdelige s'est longtemps contenté d'un local assez modeste, de salons loués dans la Herrengasse. Mais nous le trouvons installé aujourd'hui dans un superbe palais, construit par les sociétaires, sur le Koloivrat Ring,

Les salons sont aménagés avec un luxe di^ne

de leurs hôtes. Les salles à manger sont élégantes; et la disposition intérieure comporte un certain nombre de petits appartements, qu'occupent les membres célibataires, ainsi que cela se pratique dans certains cercles de Paris et de Londres.

Les salons de conversation ne sont pas très remplis. C'est à l'heure du repas, autour de tables délicatement servies, et dans les salles de jeu, où règne un vvislh fort sage, que l'on trouve les grands anciens de la noblesse impériale.

Parmi les plus assidus à la partie: le comte Otto Choteck, le président de VAclellge. C'est un aimable et sémillant gentilhomme, qui dément, par son allure verte et dégagée, ITige accusé par sa tête blanche. Aux belles dames de Vienne il faudrait, dit-on, demander des renseignements précis sur son passé.. . et sur son présent.

A ses côtés : le prince Frédéric de Liechtenstein. C'est l'oncle du prince souverain, Jean de Liechtenstein, et l'un des membres les plus honorés de la Chambre des seigneurs. On ne compte plus les campagnes de cet illustre gé-

néral, et tous rendent hommage à son glorieux passé militaire, ceux mêmes qui regrettent aujourd'hui de trouver en lui le champion actuel du parti libéral au sein du noble Sénat.

Il n'est pas ici-bas d'éclat si rayonnant qui soit exempt de toute ombre. Les adversaires politiques du prince de Liechtenstein n'oubhent pas, quelles que soient les erreurs du présent, le respect dû à cet héroïque soldat, qui ne discutait pas son obéissance, ne marchandait pas son héroïsme, alors qu'il gagnait, sous la mitraille, avec les étoiles de divisionnaire, l'estime de son empereur et la reconnaissance de tous les Autrichiens.

A la même table encore : le comte Ferdinand de Trauttmansdorff, président de la Chambre haute. Gomme grand seigneur, il est le type accompli de la grâce fastueuse ; son palais, ses écuries, son hospitaUté de grand style sont légendaires à Vienne. Gomme diplomate, il a représenté l'empereur auprès de Pie IX, avec une dignité, avec un talent, avec une grandeur que retrouvent dans leur meilleur souvenir, tous ceux qui ont connu l'ancienne cour pontificale.

Gomme président de la Chambre des seigneurs, il donne l'exemple d'une fermeté maîtresse, et d'une droiture qui n'exclut nullement l'habiieté. Chose rare, dans une situation si délicate ; il a su, par son impartialité, éviter les froissements de personnes, sans sacrifier aucun prmcipe, et se concilier l'approbation de tous les partis.

Ainsi, toutes les grandes figures de l'histoire contemporaine se rencontrent ici. Ce sont là les fidèles, les cariatides de VAclelige.

Puis voici l'escadron volant, les nobles provinciaux qu'appelle la session parlementaire. Moins fidèles au wisth, ils viennent, après les travaux du jour, se distraire en causant, plulôt que chercher l'application d'un jeu absorbant. Pour eux ont été créés des abonnements mensuels, moyennant trente florins.

A citer, dans ce groupe :

Le comte Henri Clam-Martinie, le chef reconnu des députés tchèques, toujours debout pour revendiquer les droits des Slaves-Bohémiens. Son intrépidité, ses saillies fines et mordantes, ses grandes façons, lui ont assuré une

influence considérable. Il est très écouté, au Cercle comme à la tribune;

Le prince Louis de Liechtenstein, neveu du général et député de la Styrie. C'est l'infatigable champion du parti catholique au sein du Parlement. On le voit, en arrivant au Club, se diriger vers la salle de lecture, et chercher gaiem.ent les caricatures plus ou moins spirituelles qui abondent sur sa personne, dans les recueils illuslrés. Ses théories sur le socialisme catholique servent de thème aux plaisanteries répétées. Il est plus aisé de rire que de combattre sérieusement des doctrines neuves, hardies, d'apparence inquiétante, d'application périlleuse, — comme tous les contre-poisons, — mais étudiées, en ce moment, des deux côtés du Rhin par des esprits distingués, et appelées peut-être à résoudre le grand problème social de notre siècle;

Enfin, non pas un député, mais un célèbre diplomate autrichien, qu'ont apprécié Rome et Paris, le baron de Hûbner, un catholique autoritaire, celui-là, un écrivain aussi lumineux en français qu'en allemand, un jeune homme de

soixante-quinze ans, en qui brillent, éclatantes, les fleurs de la pensée et les flammes de la foi politique. Tout le monde a lu ses voyages autour du monde. 11 les raconte au cercle, avec autant de charme qu'il les écrit, mêlant aux souvenirs du touriste les considérations du penseur et captivant son auditoire fort tard dans la soirée.

Pour visiter le Jockey-Chih , — à Vienne comme à Paris on dit : le Cluh, tout court, — ne vous trompez pas de porte.

En effet, vis-à-vis de l'hôtel Lobkovitz qu'occupe l'ambassade de France, les Viennois vous montreront avec orgueil un merveilleux palais, dont le luxueux aménagement fait le plus grand honneur au goût, à l'entente de ses ordonnateurs, et surtout du prince Henri de Liechtenstein. La décoration, les services, tout y est sans reproches. Les salles à manger sont remarqua-

bles; — et le chef de cuisine, un fonctionnaire assure d'une vraie liste civile, douze mille florins, dit-on, y régnera dans un superbe empire.

Mais cette installation grandiose est celle de l'avenir. On jouira du palais cet hiver seulement. Vous n'y trouveriez, pour le moment, que les peintres ou les tapissiers.

Depuis sa naissance, le Jockey-Club se contente modestement d'un local assez exigu, situé dans les dépendances du Grand-Hôtel, Le luxe et le confort y laissent à désirer. Il n'existe même aucun service de table : ni salle à manger, ni cuisine. Les habitués trouvent dur d'aller dîner au restaurant ou à l'hôtel.

Dire que tel a été, pendant quinze ans, le plus élégant cénacle masculin d'une capitale aristocratique, c'est faire connaître que la vie du cercle n'a pas pris encore à Vienne le développement, l'intensité que nous lui avons vu, à Paris, et surtout à Londres.

Sans doute, pour un gentilhomme riche, il est de toute rigueur d'appartenir au Jockey- Club. Mais beaucoup d'inscrits s'y montrent très rarement.

Le ton général est moins grave qu'au vieux Cercle. Les traditions de la vieille étiquette, puisées à la cour des Habsbourg, ne se reflètent pas aussi fidèlement ici qu'à VAclelige, La camaderie du sport introduit une allure plus libre, laquelle cependant n'altère jamais la correction des manières, correction innée, invincible, chez l'Autrichien noble.

Dans le groupe des habitués :

Le comte Kalman Hunyady, président du Cercle,^ renseigne ses amis sur la prochaine fête du Burg impérial, où il est second grandmaître des cérémonies;

Le comte Sigismond Bercthold, un compagnon plein de franche cordialité, et qui compte autant d'amis que de convives, ce qui n'est pas peu dire, lance un bon mot inédit; .

Le baron Springer, l'un des premiers sportmen de la haute finance qui aient été admis, sans vieux parchemins, dans le sanctuaire aristocratique au mépris des vieilles classifications du sang et au milieu des commentaires les plus agités, donne à ses brillants amis la cote des chevaux engagés pour les prochaines courses;

La réplique lui est fournie, sur ce point, par les frères Baltazzi, célébrités cosmopolites de tous les hippodromes; par le comte Esterhazy, le plus accompli des cavaliers, et, en même temps, le voyageur le plus instruit, le plus compétent ami des arts;

Enfin le comte Philippe Sternberg, un spirituel dessinateur, montre quelques-uns de ses portraits-charges, fort réussis d'ordinaire, parfois un peu méchants, qu'admirent toujours les amis épargnés.

On fronde gaiement au Jockey, on rit de bon cœur.

C'est là que furent ébruitées, avec une joie malicieuse, les désopilantes bévues de cet ambassadeur nouvelles- couches envoyé à Vienne par une République de notre connaissance.

Un membre du cercle racontait avoir reçu de ce personnage une carte de visite, mentionnant, pour l'édification des nobles Viennois qui l'ignoreraient, le numéro et la rue de son hôtel d'ambassade, à Tienne, Autriche.

Un autre ajoutait que cet invraisemblable diplomate, admis à l'audience de l'archiduc

Rodolphe, avait pris congé, sans attendre qu'on l'y invitât, disant à Son Altesse Impériale et Royale : « Je me sauve. Vous savez: j'emménage et je suis très pressé ! »

Traversons, pour sortir, la salle oii l'on se damne.

D'après le règlement, un règlement formel, les jeux du hasard sont seulement tolérés^ au Jùckey-Cluh.

Cette tolérance est large, très large.

Quand les ponteurs sont suffisamment nombreux, on entame un quinze assez sérieux.

Les Français seraient mal venus à s'en montrer vertueusement scandalisés; car — la chose est constante , avérée, — les plus acharnés joueurs de Vienne, les plus entraînés, les plus entraînants, sont précisément quelques nobles et riches voyageurs, qui ont emprunté leurs habitudes... aux grands cercles de Paris !

Trois cercles moins en vue sont clignes cependant d'un intérêt particulier, parce que nous ne trouvons pas à Paris leurs semblables : le Cercle militaire, le Cercle de la ressource et la Concorclia.

Le Cercle militaire y auquel il faut, pour s'entendre, attribuer ce nom français, — bien qu'officiellement il se nomme le Wissenschaftlicherverein, littéralement la société scientifique, — n'a pas chez nous son exact pendant. Beaucoup d'officiers le regrettent avec raison.

C'est le gouvernement impérial et royal qui a

pris l'initiative de cette fondation, laquelle, d'ailleurs, n'est pas isolée.

Dans toutes les grandes villes de la monarchie, un lieu de réunion analogue, un centre social est mis à la disposition des officiers de tous grades et de toutes armes, lanciers polonais, dragons autrichiens, chasseurs tyroliens, hussards croates ou hongrois.

L'État a fait les frais de l'aménagement. L'ins tallation n'a rien de luxueux; mais elle est vaste et confortable. L'entretien est à la charge des officiers, sur le traitement desquels une petite retenue mensuelle est pratiquée dans ce but. Tous sont inscrits d'office au cercle; et, s'ils ne sont pas tenus à le fréquenter régulièrement, du moins tous participent aux frais, en proportion de leur grade et de leur traitement.

Le nom scientifique que prennent officiellement les Cercles militaires se justifie par leur esprit laborieux et par leurs tendances techniques. Les officiers et même certains professeurs, étrangers à l'armée, y donnent des conférences très suivies, y étudient des questions d'art et d'histoire militaires, y examinent suc-

cessivement les théories ou les faits scientifiques, dans leur rapport avec le métier des armes.

Ainsi la télégraphie des armées a été naguère l'objet de savants travaux. Il s'agissait notamment des communications entre les détachements éloignés, alors que l'établissement d'un fil télégraphique est impossible. Les divers procédés de télégraphie optique — celui, par exemple, qui échelonne entre deux points extrêmes des cavaliers à portée de vue les uns des autres, lesquels se renvoient les signaux sur toute la ligne, au moyen de deux drapeaux rouges portés de leur droite à leur gauche, élevés, abaissés, ou entre-croisés selon l'alphabet convenu, — ont été la matière de théories contradictoires qu'ont suivies de curieuses expériences sur le terrain.

Les conférences faites au Cercle sont rassemblées et périodiquement publiées dans un recueil qui n'est pas sans ressemblance avec notre Bulletin de la réunion des officiers.

Seulement celui-ci est l'œuvre de capacités individuelles que réunissent une commune

étude et de communs intérêts, tandis que la publication du WissenschaflUcfierverein émane d'un foyer hiérarchiquement constitué, d'un groupement réglementaire qui a pour siège le Cercle militaire.

Les officiers des armées impériales et royales apprécient hautement le bienfait de ce rendezvous général, qui leur procure à bon marché les agréments d'une table et d'un salon confortables, avec l'intérêt des études spéciales.

A Vienne, le Cercle mililaire, fondé depuis seize ans, est présidé parle feld-maréchal baron Packenj. Il occupe tout un étage d'un vaste palais.

Avec la salle des conférences, il y a des galeries de fêtes, où la garnison offre parfois, en hiver, des bals très brillants et d'excellents concerts. Même en dehors de ces galas, les officiers mélomanes — c'est le plus grand nombre, — se succèdent souvent au piano, durant toute la soirée.

La bibliothèque, très fréquentée, se compose de dons et d'achats; elle est riche en traités militaires, même en ouvrages scientifiques et

littéraires. Les livres en langue française y abondent et ne sont pas les moins lus.

Enfin les officiers trouvent au cercle une salle spéciale pour le Krieg-Spiel, le jeu de guerre. Cet instructif exercice s'est introduit en France ; mais il est encore peu pratiqué.

La partie, ou plutôt le concours, a lieu solennellement; il a ses juges, son contrôle et sa sanction ; la galerie s'y intéresse très vivement. Une table spéciale supporte une carte géographique sur laquelle manœuvrent des pions divers, qui représentent, selon leur forme et leur couleur, un régiment, un bataillon, un moindre détachement. Chacun des joueurs ne voit que ses propres troupes et celles des forces ennemies que la configuration du terrain permettrait à ses hommes d'apercevoir en réalité. Les troupes plus éloignées lui sont dérobées par une série d'écrans mobiles qui masquent les mouvements et les dispositions du corps ennemi. Il a seulement en main une réduction entière de la carte qui lui est partiellement cachée; il peut ainsi, d'après les dispositions géographiques, exercer sa sagacité sur la stra-

tégie possible, sur les combinaisons de son adversaire.

Tout détacbement qui se trouve, à son insu, tourné, environné par des forces supérieures, ou qui s'est placé sous le feu de batteries convergentes, est réputé mis hors de combat. La victoire appartient à celui qui a su manœuvrer assez heureusement pour réduire successivement à cette impuissance les forces opposées.

Il est bien entendu que les tactiques en présence ne doivent pas être signalées par les témoins de la lutte. Les joueurs n'apprennent les évolutions ennemies que par leurs pions éclaireurs, devant lesquels tombent les écrans quand ces pions approchent d'une force ennemie à telle distance convenue qui est censée la portée de la vue : mais eux-mêmes sont alors réputés hors de combat, si, dans leur exploration, ils se trouvent tournés par un ennemi plus nombreux.

Bref, c'est là une image de la guerre moderne, plus directe, plus fidèle que le jeu d'échecs, mais conservant avec celui-ci une certaine analogie.

Le Krieg-Spiel est pratiqué, au cercle, avec

une attention concentrée que marque le silence des témoins, suivant les combinaisons, sans trahir leur impression, notant telle maladresse ou telle habileté, telle précaution ou telle omission de chaque adversaire, puis discutant, après la partie terminée, les causes et les circonstances du succès. C'est la leçon expérimentale, confirmant l'enseignement des cours théoriques. On voit que l'utile ici se mêle à l'agréable!

Le Cercle militaire de Vienne n'a pas d'anûuaire propre : la liste de ses membres est officiellement celle de tous les officiers en garnison ou en résidence autorisée à Vienne. Mais son catalogue, s'il était dressé, serait assurément le plus royal nobiliaire qui fût au monde; car, sans parler des grandes lignées patriciennes, qui fournissent à l'armée impériale et royale leur contingent traditionnel, la première famille de la monarchie, celle de S. M. François-Joseph empereur d'Autriche , roi de neuf royaumes, compte seule plus de vingt officiers de divers grades !

En effet, S. A. I. et R. Tarchiduc Rodolphe, héritier de tous ces trônes, commande, comme

major-général, la 9' divisioD d'infanterie; il est de plus colonel du 19' régiment d'infanterie et du 2' d'artillerie.

Les deux frères de l'empereur, LL. AA. II. et RR. l'archiduc Charles-Louis et l'archiduc Louis, sont colonels du 7' lanciers et du 65' d'infanterie.

Les neveux de l'empereur, LL. AA. IL et RR. l'archiduc François et l'archiduc Othon, sont lieutenants au 32° d'infanterie et au 7^ lanciers.

Parmi les cousins de l'empereur :

Sept sont officiers généraux : LL. AA. II. et RR. l'archiduc Albert, feld-maréchal, inspecteur général de l'armée; l'archiduc Guillaume, inspecteur général de l'artillerie; l'archiduc Léopold, inspecteur général du génie; l'archiduc Jean-Népomucène, major-général commandant la 25' division d'infanterie; l'archiduc Frédéric, commandant la 27° brigade d'infanterie; l'archiduc Joseph, et l'archiduc Ernest, généraux de cavalerie.

Six autres sont colonels propriétaires de régiments d'infanterie. LL. AA. II. et RR. l'archiduc Sigismond (45'); l'archiduc Rénier (59'); l'archiduc Henri (51'); l'archiduc Gharles-Salvator

(77^); l'archiduc Louis (58^) ; et Tarchiduc Ferdinand grand-duc de Toscane (66').

Enfin trois sont lieutenants : LL. A A. II. et RR. l'archiduc Charles-Etienne au 1'' régiment d'infanterie ; l'archiduc Eugène-Ferdinand au 2' hussards ; et l'archiduc Léopold-Salvator au 77' d'infanterie.

A côté de tous ces princes nationaux, l'armée autrichienne peut encore montrer avec orgueil un royal étranger qui porte l'épée pour son service, un simple capitaine au 14' dragons, devant lequel nous nous incHnerons en quittant l'armée et son temple officiel, S. A. R. don Miguel II, infant de Portugal.

En payant ainsi sa dette à la nation hospitalière, l'exilé se prépare noblement aux destinées que lui restitueront peut-être les mouvantes évolutions de la politique européenne. Mais, quelles que soient les réparations de l'avenir, l'Autriche conservera le souvenir des vertus qu'a portées chez elle la royale famille de Rragance, si grande, si digne, si chrétienne dans l'épreuve. Elle n'oubliera ni ces fleurs princières, écloses, si charmantes, au soleil de l'exil, ni ce jeune

fils de roi, debout au milieu de ses sœurs, et demandant, fièrement, à ses hôtes, une épée.

Une autre institution est plus spéciale encore à la ville de Vienne que le Cercle militaire : le Cercle de la ressource, qu'on appelle aussi le Cercle catholique.

Le Cercle catholique de Vienne est le seul, je crois, de son espèce. Il ne s'agit pas, en effet, d'une institution semblable à celles qui portent chez nous cette désignation. Il ne s'agit ni d'un Cercle catholique tel que ceux de la grande œuvre ouvrière si légitimement applaudie en France par tous les hommes qui ont souci de la régénération sociale; ni d'un Cercle catholique organisé pour l'utilité matérielle et morale des étudiants chrétiens, tel que celui du Luxembourg.

Sans doute, le principe fondamental est le

même; c'est toujours l'association, si féconde pour les revendications du bien; mais il se manifeste ici sous une forme propre, qu'on pourrait appeler politique.

Figurez-vous, dans Vienne, un beau palais, très vaste, très attrayant, construit par souscriptions.

Dans les salles, tout ce qui peut servir au délassement de l'esprit : une table très abondante, des livres, des journaux, des ressources musicales et même d'agréables logements.

Et cette somptueuse demeure, fréquentée à la fois, en même temps, par deux éléments sociaux très différents, mais réunis par la même foi religieuse et patriotique : grands seigneurs et paysans!

Quoi ! des paysans à Vienne?

Mon Dieu ! oui, il s'en trouve, et des meilleurs !

Ils débarquent un jour dans la capitale, avec leur franc langage et le costume de leur campagne, fermiers ou pauvres vicaires ruraux, députés au Parlementpar leurs frères, les braves gens du Tyrol ou de la Carinthie. Ils ont une consigne, un mandat impératif : défendre en-

vers et contre tous l'Église et François-Joseph!

Et d'instinct, un accord s'établit aussitôt entre eux et les nobles seigneurs. Ces simples se sentent en défiance contre le pseudo-libéralisme qui les flatte et veut les gagner à sa cause; leur loyalisme est plus à Taise avec ces grands qui ne les cajolent point et qui n'oublient jam.ais les distances , mais qui aiment sincèrement avec €ux leur Dieu et leur empereur.

Et c'est l'alliance franche, spontanée, de ces humbles avec les seigneurs qui a purgé l'Autriche du gouvernement maçonnique, rendu depuis quelques années le pays à lui-même et à son souverain, rétabli, dans la grande monarchie, un ordre et une paix... que d'autres lui envient.

Cette victoire commune a resserré l'alliance; et le Cercle de la ressoitrce, le Cercle catholique est précisément le lien entre les éléments divers.

Paysans et prêtres de campagne sont chez eux dans ce palais, tout aussi bien que les plus grands seigneurs : il s'y établit, entre les uns et les autres, une sorte de familiarité spéciale qui n'exclut pas le respect. Le prince de Salm ou le comte Pergen y échangeront, pleins do

bonne grâce, leurs idées, leurs sentiments avec un brave homme, dont le libre bon sens, chrétiennement dirigé, les persuadera souvent. Et ces rencontres amicales cimentent la ligue catholique, à laquelle l'Autriche doit son salut!

L'initiateur de cette œuvre d'union, du Cercle de la ressource, est le comte Pergen qui, longtemps ambassadeur à Rome, avait puisé, dans le cœur tout ardent de Pie IX, la flamme d'un zèle militant. Les évêques et les seigneurs ne lui marchandèrent ni leur or ni leur concours; et il a eu la joie de voir le Cercle catholique de Vienne étendre sur les destinées de la patrie entière l'action bienfaisante de son rayonnement!

La prudence conseillerait aujourd'hui de maintenir, dans sa vitalité première, une institution qui a puissamment contribué à libérer l'Empire, à briser le joug du faux hbéralisme.

Ce conseil, s'il faut croire certains Viennois, serait quelque peu négligé; \e Cercle de laressource serait aujourd'hui moins nombreux et moins fréquenté; les grandes dépenses, si généreusement entreprises, ne paraîtraient plus

aussi justifiées; rinstitation perdrait son importance et son utile activité.

Si cela est, c'est une faute : le péril, une fois conjuré, peut renaître; un bon soldat ne laisse jamais ses armes se rouiller!

La Concordia de Vienne est le cercle de la presse. Il mériterait même ce titre plus exclusivement que le cercle désigné à Paris sous ce nom; en ce sens que le cercle parisien admet, avec les hommes déplume, d'autres membres étrangers à la littérature, tandis que la Concordia est un cercle exclusif et professionnel, un groupement que lient seulement les préoccupations d'ordre intellectuel.

Un écrivain français ne peut passer, sans lui adresser un souvenir, devant cette Société bienveillante et courtoise, où les littérateurs français ont toujours trouvé le plus sympathique accueil.

Il ne nous est pas permis d'oublier que les délégués de la presse française ont été reçus à la Concordia, lors du Congrès littéraire international de Vienne, avec une urbanité fraternelle et magnifique.

Les fêtes données à cette époque, les attentions hospitalières dont nos compatriotes ont été l'objet, nous ont fait les obligés de ces écrivains étrangers, si passionnés admirateurs de notre langue et de nos productions littéraires. On parle encore de cette grâce riante avec laquelle les membres de la Concordia pourvurent aux plaisirs intelligents de leurs visiteurs, ouvrirent les trésors des bibliothèques, des théâtres, des musées^ des expositions viennoises, dirigèrent dans la ville et aux environs les explorations intéressantes, devenues de véritables pompes triomphales, que suivait l'orchestre de Farbach, et sur le passage desquelles s'illuminaient féeriquement les tunnels des voies ferrées.

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