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PESTH

Une nation serait bien osée, qui revendiquerait le monopole du patriotisme. Ce sentiment, le plus large après le sentiment religieux, germe el s'épanouit sous toutes les latitudes.

Il faut toutefois reconnaître que l'histoire du passé et celle du présent confirment la fière prétention du peuple hongrois à la pratique ardente de cette haute vertu. Les luttes armées d'autrefois pour la conquête de l'indépendance, la fédération d'aujourd'hui entre la Hongrie et l'empire voisin, — fédération toute défensive et

que personne n'entend laisser dégénérer en absorption nationale, — ont exalté dans le royaume la notion du particularisme, avec le dévouement énergiquement vivace qu'engendre l'idée sans cesse présente d'une nationalité distincte et séparée.

Ce peuple, toujours éperonné, comme aux jours héroïques d'Arpad, de Saint-Pista,de Jean Hunyade et de Mathias Corvin ; jaloux de perpétuer ses traditions, ses gloires, sa langue même et sa musique spéciale, au rythme étrange qui tour à tour caresse et déchire, entend surtout et veut passionnément rester lui-même, affirmer sa vie propre, se garantir obstinément contre les intrusions du dehors.

Magyars jusqu'à la moelle, ils le furent tous, petits et grands; aux temps des vieux triomphes, comme sous la domination de la maison d'Autriche, subie la rage au cœur pendant plus de deux siècles! Les petits, alors, pleuraient sur leurs sillons; les grands s'isolaient farouches dans leurs demeures espacées, ou se dispersaient à travers l'Europe, demandant aux lointaines capitales les ressources intellectuelles et sociales

que ne pouvait leur offrir leur patrie, conquise et humiliée.

Mais, au premier appel, tous accoururent, heureux et frémissants, pour se grouper, se compter, et resserrer entre eux le lien national, avant de tirer l'épée pour l'indépendance!... Ce fut l'aurore du grand jour!

Cet appel, il restera l'honneur du comte Etienne Széchényi. En 1835, il jeta le premier fondement de la restauration nationale en fondant un Cercle national^ le Nermeti-Casino.

Le grand patriote magyar comprit que, pour la conquête de la liberté, le concours de toutes les forces vives était nécessaire; que le contact intime et habituel de l'aristocratie hongroise avec les autres éléments nationaux, dans la capitale nationale, créerait une armée redoutable. Il voulut rattacher au sol de la patrie la noblesse errante, égrenée, ou attirée par l'impératrice Marie-Thérèse à la cour de Vienne; la retremper, fortement unie, dans son vrai milieu; la ramener ainsi à la langue et aux coutumes fidèlement gardées par les classes sédentaires; refondre en un corps compact des éléments désa-

grégés, et cimenter l'alliance de toutes les forces nationales, dans une visée que dessinaient déjà les aspirations patriotiques.

C'est dans ce but que fut fondé par lui le cercle de Pesth ; but aussitôt compris et salué avec enthousiasme. Les nobles Magyars se groupèrent avec empressement autour du comte Széchényi. Leur association d'ailleurs ne constitua pas un centre exclusif et fermé. Bien au contraire, les statuts portent que « peut être admis tout Hongrois de bonne vie et mœurs, pourvu d'instruction et d'éducation ». Des avocats, des industriels fraternisèrent avec les magnats. Ce fut là comme le berceau delà nouvelle Hongrie. Et, quand vint l'heure des revendications armées, de ces luttes sanglantes qui ont arraché une esclave à l'Autriche en lui rendant une sœur, la Hongrie était prête, parce qu'elle était une ; tous ses citoyens, comtes, marchands et laboureurs, triomphèrent côte à côte, ou moururent la main dans la main !

Le principe qui a inspiré la fondation du cercle de Pesth, du Casino national, explique sa composition, telle qu'elle existe encore. Ainsi nous y trouvons, à côté des magnats, des représentants de toutes les professions libérales, et cette petite noblesse des comitats qui vil de la terre ou des emplois administratifs, et tous les membre de la Chambre des députés, qui font partie du Club, de plein droit.

Il est peu d'assemblées aussi mêlées, quant à la qualité des personnes, à la fortune, à la situation sociale ; il en est peu d'aussi homogènes par le sentiment, par l'aspiration commune, l'amour de la patrie hongroise, qui se traduit selon les nuances très accentuées des partis politiques, mais qui ne varie pas.

Tous viennent fidèlement, assidûment; tousse tutoient, comme à la C4hambre des députés. Cette

saine camaraderie, léguée par les pères à leurs fils, s'est créée sur les champs de bataille et dans les Diètes provinciales. Elle fait du Club une grande famille, une famille qui se ramifie dans la nation tout entière.

Tous se montrent jaloux do l'honneur cUi cercle, de ce corps national auquel tous sont attachés, comme par un lien maçonnique. Y toucher, c'est offenser la nation dans sa prunelle; et il n'est pas sans exemple qu'un malheureux, coupable d'avoir failli au devoir, ait dû fuir au loin l'indignation de ses collègues, poursuivi quelquefois jusqu'au fond de sa province par des vengeurs acharnes qui, l'épée à la main, lui ont demandé raison de sa faute, lavant dans son sang la lâche de son indignité!

On comprend dès lors quel rôle une telle institution joue dans la vie sociale de la Hongrie, quelle influence elle exerce et quelle place elle occupe à Pesth. Elle est comme le cœur de la patrie.

La patrie! toute cette jeunesse, pauvre ou dorée, vit et pense pour elle, veut la servir, la fortifier, la rehausser. Les plus brillants viveurs

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n'abdiquent jamais ce souci au profit de leurs plaisirs. Les uns sont députés, très actifs, très occupés; les autres dirigent, dans leurs comi- (ats, le mouvement de l'opinion, visant, par l'élude et l'énergie, à quelque rôle sérieux et utile. Les souvenirs de l'histoire nationale remplissent toutes ces âmes ardentes qui vivent de chevaleresque enthousiasme, qui appellent l'occasion des grands dévouements, et que n'ont point glacées la sceptique atonie, l'égoïsme cynique des races vieillies. Si ces ardeurs étonnent, en plein xix° siècle, elles inspirent du moins une singulière estime pour le peuple jeune et fort qui brûle de cette flamme persévérante et qui défend son cœur contre l'assoupissement des nations usées!

Lacotisation annuelle, au Casino de Pesth, est de cent vingt florins; le versement d'entrée est de deux cents florins.

Les salons, situés rue de Hatvan, sont magnifiques et meublés avec luxe. La cave est de premier ordre. La table rivalise avec celle des premiers cercles européens.

C'est le soir, après la séance du Parlement, que les sociétaires affluent. La réunion n'est même guère complète qu'après le dîner, beaucoup de députés allant modestement chercher ailleurs une table moins coûteuse et ne paraissant au cercle qu'au moment du café, dans la grande galerie contiguë à la salle à manger. Les cigares sont excellents, renommés : le comité les fait venir directement de la Havane.

Les propos sont fort animés. Le Hongrois naît chasseur, cavalier... et galant : le chapitre des dames, après celui des chevaux, a donc son importance dans la conversation. Les causeurs estiment sans doute qu'ils restent ainsi dans l'esprit du règlement; le Cercle ayant été créé, on s'en souvient. . . pour rapprocher tous les éléments de la nation.

Mais les élégants ne se bornent pas à apprécier les mérites respectifs de leurs belles compatriotes: les nouvelles politiques, les débats de la Chambre

occupent bientôt toute l'attention et remplacent les cancans de la ville. Les ripostes se croisent, la discussion s'échauffe : i! est même arrivé qu'elle se vidait gaillardement le lendemain matin sur le pré, au Varosliget, bois de Boulogne de Pesth.

Ces gens-là ne sont positivement plus de leur temps ! ils vibrent, ils sentent; leur sang bouillonne, ils sont capables d'aimer et de haïr! On dit que nos pères étaient comme eux. Nous y avons mis bon ordre; nous ne nous échauffons plus autant la bile!

Trois directeurs, à la tête du comité. La composition spéciale de l'association exige chez eux un tact tout particulier, dont ils ont maintes fois donné la mesure.

Le comte Pista (É tienne) Karolyi s'occupe surtout du bien-être général. C'est pour ainsi

dire la « maîtresse de maison ». Il règle et administre avec une entente merveilleuse. Les Français connaissent bien cet élégant cavalier qui a si brillamment soutenu à Pau la vieille renommée équestre de son pays. Le comte Karolyi n'est pas seulement le plus correct des gentilshommes; c'est un patriote justement honoré, l'un des membres les plus capables de la Chambre des députés.

Le comte Gyula (Jules) Andrassy est l'ancien ministre des affaires étrangères. Son nom a retenti dans toutes les chancelleries de l'Europe avec un éclat qui n'est pas oublié. Aujourd'hui il refait sa fortune, s'occupe de ses terres, médite sur le passé, sur l'avenir, instruit les jeunes, et attend paisiblement l'heure des services nouveaux. Sera-t-il alors corrigé de son libéralisme?

Enfin le comte Aurèlc Dessewffy, le « Caton hongrois », veille au maintien des règlements et rappelle à l'observation des statuts du cercle les joueurs de baccarat qui oublient trop obstinément l'interdiction fulminée contre les jeux de hasard. Le comte Dessewffy est l'espérance

de la pairie meurtrie par le libéralisme, le chef le plus zélé du a parti agraire » et l'un de ces hardis penseurs qui voient, dans les théories du socialisme catholique, la solution de nos grandes crises ouvrières. Les ennemis du libéralisme souhaitent ardemment que cet intègre et solide champion monte un jour au pouvoir : celui-là ne transigera jamais avec les doctrines malsaines.

Après la tête, voici les membres. Un regard aux principales notabilités du cercle, à ce groupe de jeunes nobles qui mènent de front les élégances de la haute vie avec les préoccupations les plus sérieuses de la politique. Retenez leurs noms : héritiers de la vieille aristocratie hongroise qui a conquis ses titres sur les champs de bataille, ils entendent bien rajeunir euxmêmes, par les services nouveaux, l'honneur de

leurs blasons : leurs noms ont sonné dans l'histoire, mais vous les entendrez de nouveau retentir demain!

Ce gentilhomme de cinquante ans que la jeunesse du Casino, le Casino ifjusag, entoure avec empressement et salue comme son chef, c'est un vaillant soldat de la grande guerre de l'indépendance, le comte Alexandre Karolyi. Député influent, orateur de l'opposition conservatrice et du (( parti agraire », il a consacré son activité à la protection de la Tisza, c'est-à-dire des vastes plaines qui s'étendent autour de Széged. La Hongrie lui devra ces digues puissantes qui garantiront l'avenir contre l'inondation et ses affreux désastres.

Ce grand jeune homme svelte, à la barbe noire, qui parle tant et qui parle si bien, c'est le comte Imre Széchényi. Il connaît la France; il a parcouru le nouveau monde avec le fameux docteur Rodolphe Mayer, pour étudier l'économie sociale. La question des blés d'outre-mer, le système de M. Le Play, l'œuvre sociale entreprise chez nous par M. le comte Albert de Mun, sont matières facilement traitées par ce causeur très

abondant. On lui prédit un grand avenir; non seulement parce qu'il est capable et travailleur, mais aussi parce que l'approbalion des dames n'est jamais nuisible et que celles-ci passent pour goûter beaucoup la conversation du jeune voyageur.

Cette moustache blonde appartient au comte Tivadar (Théodore) Andrassy, fils du ministre, un tout jeune homme plein d'esprit, de talent, déjà très instruit.

Il a étudié en Angleterre le fonctionnement du parlementarisme. C'est un député de l'avenir. Ceux qui l'estiment dans son pays ou qui font apprécié, durant son séjour à Paris, regrettent de le voir s'engager dans les voies libérales de son père à l'heure où les aspirations nationales commencent enfm à se diriger plus sainement.

Un sporstman célèbre: le comte Elémer Batthyani. Il connaît tous les hippodromes de l'Europe et des Indes anglaises. Il vient de créer à Pesth le nouveau champ de courses, qui pourrait servir de modèle à tous les établissements de ce genre.

Un veneur intrépide : le comte Samuel Téléki,

compagnon ordinaire de Son Altesse Impériale et Royale rarchiduc Rodolphe dans ses chasses aventureuses : il raconte avec humour et bonne grâce; son auditoire est toujours nombreux et enchanté.

Enfin, saluons, en partant, le comte Gyula Karolyi, un grand seigneur, dans toute la force du terme, et un ministre de demain. Il représente, à la Chambre des magnats, ce grand parti conservateur catholique dont l'influence grandit chaque jour; et, quelles que soient ses velléités de retraite, il ne faillira certainement pas à la tâche que les événements lui préparent. Il a donné la mesure de sa capacité, non seulement dans l'administration de son immense fortune, mais dans l'organisation vraiment magistrale de la Section hongroise de la société de secours aux blessés. Autour du comité central créé à Pesth, le comte Karolyi a institué un sous-comité pour chaque comitat. Dans aucun autre pays, Toeuvre si évidemment utile de la Croix de Genève ne fonctionne si largement.

Avec le Casino, il faut mentionner, à Peslh, un autre cercle, encore très secondaire, mais que certaines tendances pourraient développer tout prochainement : le Jockey-Club.

Ce cercle occupe le même palais que le Casino : il est logé au-dessus de celui-ci, au second étage. Son président est le comte Gyula Karolyi, que nous avons trouvé au Casino.

C'étaituniquement, jusqu'à ce jour, un centre de sport, le siège de la Société des courses. En tant que lieu ordinaire de réunion, il était fort abandonné, les sportsmen faisant commun ménage avec tous leurs amis, au premier étage, c'est-à-dire au Casino.

Mais quelques-uns d'entre eux semblent désirer aujourd'hui s'isoler, se trier et abandonner le vieux grand cercle pour continuer, au

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Jockey-Chth, une société plus exclusivement élégante.

Beaucoup de Hongrois regretteraient que ces velléités fussent suivies d'effets.

Assurément la séparation aura ses agréments ; la jeunesse dorée, si elle déserte le centre traditionnel, si elle émigré au Jockey-Club, y sera chez elle, plus libre, plus raffmée, plus homogène. On pourra jouer gros jeu sans crainte des censeurs. On sera <ï entre soi ».

Mais peut-être considérera-t-on que la scission détruirait l'esprit spécial du casino, entraînerait sa ruine, attenterait à l'union générale, et, par conséquent, aux vrais intérêts de la patrie ressuscitée.

Cette crainte arrêtera, sans doute, les déserteurs.

Ils estiment que le mélange des classes, au Casino, en se développant, en s'accentuant outre mesure, constitue une composition vraiment trop bariolée, et introduit la contrainte, entre groupes trop disparates.

Si cet inconvénient s'est produit, le comité du cercle peut y remédier, en se montrant plus

sévère dans ses choix, en n'admettant que des éléments compatibles, en recevant exclusivement des candidats aptes par leur niveau, par leur tenue, à cette camaraderie fusionnée qui fait le charme et le caractère du casino.

On assure que le comité, déjà, comprend ce devoir nouveau. Puisse-t-il, en ouvrant aux arrivants des portes moins larges, ramener les partants, et prévenir un exode qui trancherait en deux camps l'armée des frères hongrois.

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