LA FAMILLE DANS LE CIEL
Madame ,
Vous voudriez savoir, en particulier, ce que devient la famille dans le ciel , si Dieu l'y recompose , et si l'espoir d'y posséder vos parents est une consolation que vous puissiez goûter sans crainte , sans scrupule et sans imperfection.
Pouvez -vous en douter, lorsque tant de saints personnages vous l'affirment par leurs exemples comme par leurs paroles?
Dieu a couronné de gloire et d'honneur la famille chrétienne , et il fait briller sur S3n front le reflet des trois principaux mystères de notre religion. Voyez -vous par où elle commence? Par un sacrement qui est le signe sacré de l'union du Yerbe de Dieu avec la nature humaine , de l'union de Jésus-Christ avec son Église, et de l'union même de Dieu avec l'âme juste. Qui Ta dit? Un grand pape, Innocent III *. Voyezvous par où elle se continue? Maris, aimez vos femmes, comme Jésus- Christ aima lEglise et se livra pour elle; par là même aussi , femmes , aimez vos maris comme l'Église aime Jésus -Christ et se livre pour lui. Qui l'a dit? Le grand apôtre saint Paul [Ephes,^ V, 25). Voyez-vous par où elle s'achève? Par des relations d'origine que
1 Innocent HI, Prima coUedio Decretalium, titul. XL, epist., t. I, p. 600; édit. Baluz.
les anges nous envient, tant elles rappellent celles de la Trinité et nous procurent de joies; car l'homme est de Fliomme, comme Dieu est de Dieu : Homo est de homme, sicut Deus de Deo, Qui Ta dit? Un grand docteur, saint Thomas d'Aquin ^
Mais le souffle de la mort serait-il plus puissant pour détruire ce chef-d'œuvre, que la vertu n'aurait de force pour en conserver réclat?Et puisque Tamour est fort comme la mort [Cojit, ^yiii^ 6), est-ce que la charité de Dieu , qui créa la famille , est-ce que la charité de l'homme, qui en sanctifie l'usage, ne pourrait ou ne voudrait pas refaire pour toujours, dans le ciel, ce que le trépas a défait pour \\\\ temps sur la terre?
Tertullien disait : ce Dans la vie éternelle Dieu ne séparera pas plus ceux qu'il a unis, qu'il ne permet leur séparation dans cette vie inférieure. La femme appartiendra à son mari , et le mari possédera ce qu'il y a de
^ Saint Thomas, Summ,, 1» p., q. 93, art. 3.
principal dans le mariage, le cœur. L'absence de toute relation charnelle ne lui fera rien perdre. Un mari n'est-il pas plus honoré quand il est plus pur * ? )>
Celui qui nous a donné ce précepte : Que r homme ne sépare point ce que Dieu a uni [Matth.y\w^ 6), nous donne aussi l'exemple. Le Yerbe a contracté avec l'humanité un divin mariage : a-t-il répudié son épouse en montant au ciel? Il l'a fait asseoir avec lui à la droite de Dieu , le Père tout-puissant. L'Homme-Dieu a une mère, bénie entre toutes les femmes : a-t-il dédaigné de lui faire partager sa gloire? x\près l'avoir associée à sa passion sur la terre , il lui a fait partager les joies de sa résurrection et les splendeurs de son triomphe, en attirant après lui dans les deux son corps comme son âme. Jésus -Christ avait donné à quelques hommes le nom de frères : les a-t-il méconnus plus tard? 11 a reconnu ses apôtres au martyre qu'ils ont enduré pour lui, et il
^ Tertuliien, Ds Monogamia , cap. x.
S en fait reconnaître ci Téclat dont il les environne lui-même dans la cour céleste.
Mais le Fils de Dieu , qui a voulu recomposer ainsi , autour de lui , sa famille par nature et sa famille par adoption , ne voudrait-il pas recomposer de même, dans le paradis, cette chrétienne et religieuse famille, qui est la vôtre et qui est aussi la sienne? 11 le veut, et le ciel offrira un spectacle non moins touchant qu'admirable.
Comme la première personne de Fauguste Trinité se penche vers la seconde et lui dit : Tu es mon Fils : je t'ai engendré aujourd'hui (Act.^ xui, 33); et comme la seconde dit à la première , avec l'accent de la piété filiale : Mon Père, Père juste, Père saint, que ceux qui m'ont été donnés par vous soient un comme nous sommes un , vous en moi, et moi en eux {Joan.^ xvn, 11, 22-25): ainsi une créature humaine se penchera vers une autre créature humaine, pour lui dire avec attendrissement : Mon fils , mon enfant 3 ma fille! et du cœur de celle-ci
montera vers celle-là ce cri d'amour : Mon père ! Comme le Fils unique de Dieu se réjouit de pouvoir dire à une femme : Vous êtes ma mère ; de même dlnnombrables élus tressailliront d'allégresse en disant aussi à une femme : Ma mère !
Or, s'il était vrai qu'au ciel les membres de la même famille ne se reconnussent pas , Jésus ne reconnaîtrait plus Marie et n'en serait plus reconnu. N'est-ce pas horrible à penser et à dire? et un pieux auteur n'était-il pas mieux inspiré , lorsqu'il écrivait : (( La très sainte Yierge conserve intacte son autorité de mère sur le corps de son Fils, Notre -Seigneur, même après la résurrection et l'ascension; car son droit est inaliénable et perpétuel. Après avoir pris plaisir, durant sa vie mortelle, à se soumettre à Marie , Jésus se plaît encore à se montrer son fils dans l'immortalité bienheureuse , et à la reconnaître pour sa mère. Nous en avons la preuve dans ces nombreuses apparitions, où il s'est fait voir
SOUS la forme d'un enfant entre les bras de sa mère, et même s'est donné h quelques saints par ses mains virginales. Dans la gloire , les parents conservent un soin continuel de leurs proches, et particulièrement de ces enfants qui sont une partie d'eux-mêmes , et, pour ainsi dire, d'autres eux-mêmes. Il est donc indubitable que la Mère de Jésus a la pensée perpétuellement attachée à tout ce qui touche le corps de son cher Fils, dans Vobscurité du sacrement, comme dans les splendeurs de la gloire. Du haut du ciel elle le suit de l'œil et du cœur, en tous les lieux où il se trouve présent , sur la terre , par la consécration eucharistique *. »
L'éternelle durée de cette tendresse maternelle et de cette piété filiale, explique et justifie le beau titre de Notre-Dame du Sacré-Cœur, donné à Marie par nos contemporains. (( En prenant la nature humaine, a dit M^ l'évêque de Rodez, le Verbe
1 De Machault, Le Trésor des grands bieiis de la T.-S, Eucharistie y >;at. de la T.- S. Vierge, UI^ p.
divin s'est approprié tous les éléments qui la composent, dans Tétat de perfection à laquelle l'éleva Tunion bypostatique , debuitper omnia fratribus similari {Heh\, n, 17). Notre-Seigneur possède, dans le degré le plus émment, le sentiment de Tamour filial 5 l'un des plus nobles du cœur liumain, et loin de s'en dépouiller depuis sa résurrection et sa glorieuse ascension, il l'eût dilaté , fortifié , élevé à la plus haute puissance, s il était permis de le dire, dans son état de transfiguration bienheureuse, où il est assis à la droite de son Père. De là, il est facile de conclure que l'auguste Vierge Marie possède sur son Cœur divin un souverain pouvoir, qu'elle en est véritablement la Dame ou la Reine ^ »
Cette certitude d'une union spéciale avec nos parents, dans l'éternité bienheureuse,
1 Notice sur V association en V honneur de N.-D. du Saci^é-Cœur, n^ 1.
est une consolation si pure et si douce que les saints eux-mêmes en ont fait leurs délices. Par tous les vents du ciel , de Forient , du midi, de l'occident et du septentrion, nous arrivent des voix qui témoignent de cette vérité.
L'Allemagne nous présente, parmi beaucoup d'autres, le B. Henri Suzo , religieux de l'ordre de Saint-Dominique. 11 s'appelait Henri de Berg ; mais il préféra le nom de Suzo, qui était celui de sa mère, pour honorer sa piété et se la rappeler sans cesse*.
Cette vertueuse mère mourut le vendredi saint, à la même heure que Notre- Seigneur. Henri étudiait alors à Cologne. Elle lui apparut pendant la nuit, toute resplendissante de gloire : « Mon fils, lui dit-elle, aime de toutes tes forces le Dieu tout-puissant, et sois bien persuadé qu'il ne t'abandonnera jamais dans tes travaux
^ Œuvres du B. Henri Suzo, traduites par Cartier, avant-propos, p. xiii.
et tes peines. J'ai quitté le monde ; mais ce n'est pas là moarir, puisque je \is heureuse dans le paradis, où la miséricorde divine a récompensé l'amour immense que je portais à la passion de notre Sauveur Jésus-Christ. — 0 ma sainte , ô ma tendre mère, s'écria Henri, aimez-moi toujours dans le ciel, comme vous Tavez fait sur la terre, et ne m'abandonnez jamais dans mes afflictions ! »
La bienheureuse disparut; mais son fils resta inondé de consolation ^ .
Une autre fois il vit Tâme de son père, qui avait vécu très attaché au monde. Elle se montra toute souffrante et tout affligée , lui faisant comprendre par là les peines cruelles qu'elle endurait dans le purgatoire, et lui demandant le secours de ses prières. Henri répandit des larmes si ferventes qu'il la délivra bientôt, et elle revint le remercier de son bonheur ^
1 Œuvres du B. Henri Suzo^ traduites par Cartier, Vie, n« 39.
- Ibid,, Vie y n» 8.
Les Gaules, presque autant que l'Italie, pourraient revendiquer l'Ange de l'école. L'àme de saint Thomas d'Aquin n'était point desséchée par la science ; mais la charité conservait dans son cœur une place distinguée à ses frères et sœurs selon la nature.
Pendant qu'il était à Paris, une de ses sœurs lui apparut pour lui dire qu'elle était en purgatoire. Elle demanda un certain nombre de messes, espérant que la bonté de Dieu et l'intercession de son frère la délivreraient des flammes. Le saint conjura les étudiants de prier et de dire des messes pour l'âme de sa sœur. Dans la suite , lorsqu'il était à Rome , elle lui apparut de nouveau , lui apprit qu'elle était délivrée du purgatoire et jouissait de la gloire du ciel , par la vertu des messes qu'il avait dites ou fait dire* a Et pour moi , ma sœur, s'écria Thomas, ne savez- vous rien? — Pour vous , mon frère , répondit-elle , votre vie est agréable au Seigneur. Vous viendrez
bientôt me rejoindre; mais vous aurez un diadème de gloire plus beau que le nôtre. Gardez seulement ce que yous avez. — Et mon frère Landalphe, où est-il? — 11 est en purgatoire. — Et mon frère Rajnald?
— - Il est en paradis, parmi les martyrs, parce qu il est mort pour le service de la sainte Église ^ , ))
En Espagne, nous rencontrons saint François Xavier partant pour les Indes , et passant près du château de ses pères. On le pressait d'y entrer, on lui représentait que, quittant l'Europe pour n'y revenir peut-être jamais, il ne pouvait se dispenser honnêtement de rendre une visite à sa famille et de dire un dernier adieu à sa mère, qui vivait encore. 11 suivit le droit chemin , et répondit seulement qu'il se réservait à voir ses parents au ciel, non en passant et avec le chagrin que les adieux causent d'ordinaire , mais pour toujours et
^ Ada sanctorum, vu martii, Yita sancli Tliomae, auctore GuUlelmo de Thoco, cap. vin- m° 45.
avec une joie toute pure ^ Nous rencontrons Fillustre réformatrice du Carmel , la séraplîique Thérèse de Jésus. Derrière les grilles de son couvent, malgré Taustérité de sa vie, elle cultivait en son cœur les pures affections de la famille ; et elle espérait que le Dieu, qui promet le centuple à quiconque quitte tout pour son nom [Mattlt,, XIX , 29 ) , lui rendrait au centuple dans le ciel ses bien -aimés parents, en centuplant pour eux son amour.
Un soir, Thérèse se trouvait si souffrante qu'elle ne croyait pas pouvoir faire oraison, et qu'elle avait pris son rosaire pour prier verbalement , sans aucun effort d'esprit. Que va faire Notre-Seigneur pour la consoler? Elle-même nous l'apprend par ces paroles : « Quelques instants s'étaient à peine écoulés , qu'un ravissement vint avec une irrésistible impétuosité m'enlever à moi-même. Je fus transportée en esprit
1 Bouhours , La Vie de saint François Xavier, 1. I^r.
au ciel , et les premières personnes que je vis furent mon père et ma mère *. »
Vous savez, Madame, qu'une pareille faveur fut accordée à Mademoiselle Acarie, qui fut plus tard carmélite dans ce même monastère de Pontoise, où Tune de vos sœurs prie pour vous et se sanctifie parmi les filles de sainte Thérèse , et qui est maintenant honorée sous le nom de la bienheureuse Marie de l'Incarnation. Elle vit un jour son époux, mort depuis un an, au milieu des saints du paradis ^
Dieu se plaît à prendre le cœur de réponse chrétienne , comme il prit le pain au désert (il/a/T^ VI, 41), pour le multiplier en le bénissant , autant de fois qu'il lui donne d'enfants qui sont afféimés de son amour, et qu'elle en doit rassasier pour la gloire du Seigneur, comme pour sa propre félicité,
1 Vie de sainte Thérèse, écrite par elle-même, chap. XXXVIII.
2 Boucher, Histove de la B. Marie de Vlncarnation, publiée par M^ Tévèque d'Orléans, liv. VI, chap. vi, t. 11, p. 264, 265.
Sainte Thérèse approuve une pieuse (lame qui , pour avoir une postérité , pratiquait de grandes dévotions et adressait au Ciel de ferventes prières. « Donner le jour à des enfants qui , après sa mort , puissent louer Dieu, était la supplication qu'elle adressait sans cesse à sa divine bonté. Il en coûtait à son cœur de ne pouvoir, après son dernier soupir, revivre dans des enfants chrétiens , et offrir encore par eux au Seigneur un tribut de bénédictions et de louanges. )>
L'austère carmélite dit d'elle-même :
(( Je pense parfois, Seigneur, que vous vous plaisez à répandre sur ceux qui vous aiment la faveur si précieuse de leur donner, dans leurs enfants , de nouveaux moyens de vous servir* » Elle dit encore : « Je m'arrête souvent à cette pensée : Lorsque ces enfants goûteront au ciel les joies éternelles et s'en verront redevables à leur mère, par quelles actions de grâces ne lui témoigneront-ils pas leur reconnaissance , et de quel
redoublement de bonheur le cœur de cette mère ne se sentira-t-il pas tressaillir à l'aspect de leur félicité ^ ! »
Yoilà ce qu'ont pensé, voilà ce qu'ont dit de la famille recomposée dans le ciel , des saints qui ont droit à l'auréole de la virginité, et qui passèrent en religion presque toute leur vie. Gardez-vous donc de croire que l'enfant qai , dès ses premières années, se consacre à Dieu pour toujours, oublie son père , sa mère , ses frères et ses sœurs. Au contraire, son cœur devient le réservoir de la charité. Si, par les ouvertures des passions, elle s'échappait de tous les autres pour n'y laisser que l'indifférence et l'oubli, le sien garderait ce précieux trésor, pour le répandre sans cesse par tous les canaux de la vertu. Le religieux le plus âgé, comme le plus jeune, est souvent entendu par son bon ange durant le silence du sacrifice ou de la prière , disant au Seigneur : Mémento y souvenez -vous de mes parents
^ Le Livre des fondations y ch. xx, xxii, xi.
qui sont encore vivants; mémento, souvenez-vous de mes parents qui sont déjà morts; et bénissez les uns comme les autres par delà tout ce que mon cœur peut désirer.
Heureuse mère, qui avez pu donner à Jésus deux de vos fils et deux de vos filles, pour la gloire de son Nom et Tamour de son Cœur, ne craignez pas que ces enfants soient infidèles au quatrième commandement. Fruits détachés de la famille, les religieux se retournent souvent, par la force même de leur tendance à la perfection de la charité, vers Farbre qui les porta, pour rhonorer et pour le bénir. Toutes les bénédictions, temporelles ou spirituelles, qu'ils lui obtiennent de Dieu, ne seront connues que dans le ciel.
Mais j'oubliais que j'ai promis de parcourir en entier Thorizon de l'Église, pour
VOUS montrer sur tous les points la conformité de sentiments et de langage.
En Afrique, voici saint Cyprien, qui fut élevé dans le paganisme, et qui n'embrassa la continence qu'après sa conversion. Devenu évêque de Carthage et destiné au martyre, il dut consoler les fidèles de la mort dont les menaçait une maladie épidémique. Que dit-il? Il leur adressa des paroles que rÉglise romaine rappelle à ses prêtres, dans T octave du jour solennel où nous célébrons tous les saints :
« Puisque nous vivons ici-bas comme des étrangers et des voyageurs, soupirons après le jour qui nous ramènera dans notre demeure, et qui nous réintégrera dans le royaume des cieux. Quel est celui qui, étant exilé, n'aurait pas hâte de rentrer dans sa patrie? Quel est celui qui, pressé de retourner par mer auprès des siens , ne désirerait pas ardemment un vent favorable, afin de pouvoir plus tôt embrasser ceux qui lui sont chers? Notre patrie, c'est le para-
dis, et les patriarches, nos ancêtres, nous y ont devancés. Hàtons-nous donc, et courons pour voir notre patrie et saluer nos ancêtres ! Nous sommes attendus par un grand nombre de personnes qui nous sont chères; nous sommes désirés par une foule considérable de parents , de frères et d'enfants qui , désormais assurés de leur immortalité, conservent encore de la sollicitude pour notre salut. Aller les voir, aller les embrasser, ah! quelle joie tout ensemble pour eux et pour nous ^ ! »
Chez les Grecs , à Constantinople , un des champions les plus intrépides de Forthodoxie contre les iconoclastes de rOrient, saint Théodore Studite, était entré en religion, à l'âge de vingt- deux ans, sous la conduite d'un oncle maternel, auquel il succéda dans la supériorité. 11 eut le bonheur de faire, devant tous ses religieux, réloge funèbre de sa mère, éloge que le
1 Saint Cyprien, De Mortalitatc , fin. — Brev. rom., octave de la Toussaint , leçons 4 et 5.
cardinal Mai a traduit et publié, éloge qu'un cœur aimant ne peut lire sans une profonde émotion. Dès qu'il avait appris sa maladie mortelle , il lui avait écrit une lettre affectueuse et consolante , où il va jusqu'à dire : (( 0 ma mère , si je n'étais retenu que par des chaînes de fer, mon amour pour vous les briserait, et vous auriez la joie de me voir encore. Mais, vous le savez, d'autres liens me retiennent, liens que j'étais indigne de porter; et je puis seulement me faire représenter auprès de vous, par quelqu'un qui vous est agréable et cher^ ))Dans réloge qu'il en fit, il rappelle que cette mère vraiment chrétienne allait tous les soirs, quand ses enfants étaient couchés, faire sur leurs membres le signe de la croix; il raconte comment elle entraîna avec elle dans la vie religieuse son mari, trois frères de son mari, ses trois fils et sa fille ; il dit avec quelle docilité elle fut plus tard soumise à lui-même. Théodore ter- ^ Saint Théodore Sludile, Eplst., lib. I, epist. vi.
mine l'exposé des admirables vertus de cette femme héroïque par ce cri d'un cœur tout filial :
« 0 ma mère et ma fille, ô vous qui fûtes deux fois ma mère, combien, combien je désire vous revoir ! Vous habitez avec tous les saints , au milieu des solennités et des joies du ciel; vous habitez avec nos communs frères, que vous aimiez tant en cette vie. Ah! ne m'oubliez pas, moi qui suis le plus petit de vos enfants ; mais priez, priez pour moi, plus instamment que jamais. Dirigez-moi, affermissez - moi , préservez-moi de tous périls de péché : Visitezmoi par une présence spirituelle, spiritali prœsentia visita, et faites encore pour moi ce que vous faisiez dans mon enfance : conduisez, gouvernez, pressez, avertissez, corrigez, observez comment je me lève, observez comment je me couche, observez les émotions de mon âme et de mon corps, afin qu'après la vie présente j'obtienne d'être avec mes disciples sous votre protection , et
d'occuper une place avec vous à la droite de Jésus-Christ notre Dieu^ »
Cet illustre confesseur de la foi consola souvent des familles affligées. 11 écrivait à un père dont tous les fils étaient morts : (( Vos enfants ne sont pas perdus , mais ils demeurent sains et saufs pour vous, et dès que vous serez parvenu au terme de cette vie temporelle, vous les reverrez joyeux et tressaillants d'allégresse-. «
11 écrivait à une veuve : « Le Dieu qui vous a tirée du néant pour vous donner 1 existence, le Dieu qui vous a conduite à un âge florissant pour vous unir à un homme illustre , saura bien vous unir à lui encore une fois par la résurrection. Regardez donc son éloignement comme un voyage. Ne vous y résigneriez-vous pas, si un roi de la terre l'ordonnait? Résignez -vous -y donc, puisque vous savez que celui qui a or-
1 Oratio xiii, Laudatio funebris in matrem suam, n° 14.
^ Epist.) lib. I , ep. 29 > Leoni orphanotropho.
donné ce voyage est le Roi véritable, le seul Roi de Tunivers. Je vous y exhorte, et j'espère que vous posséderez de nouveau votre mari au jour du Seigneur \ »
Il écrivait à un homme qui venait de perdre sa femme : a C'est auprès de Dieu que vous avez envoyé avant vous une si digne épouse; n est-ce pas assez pour votre consolation? Et qu'est-ce que vous devez chercher maintenant? Vous devez tacher de retrouver dans le ciel, au moment fixé par la Providence, cette excellente compagne qui se réjouira avec vous pendant des siècles sans fin, dans la participation de biens ineffables ^ »
Sans doute , au ciel , les époux venus de la terre sont eux-mêmes comme i^les anges, neqiie mibent^ neque niihentur (Matth. , xxii, 30). Mais, loin de toute volupté des sens, ils goûteront toujours le plaisir pur de l'esprit, et se rappelleront qu'ils furent ici-bas
^ Epist.y 1. n, ep. 110, Uxori Demochari, 2 Ibid.y 1. n, ep. 186, Nicethœ spathario.
non seulement un seul cœur et une seule ame, comme les premiers chrétiens {Act,, vi, 32), mais encore une seule chair, comme nos premiers parents [Gen., ii, 24; — Matth.j, XIX, 6).
En Italie , sainte Françoise Romaine fut mariée, eut des enfants, et, devenue veuve, se fit religieuse.
Un matin , vers le lever de Taurore , la sainte venait de s'éveiller; son cœur était monté vers Dieu, et son regard s'était abaissé sur sa fille, encore en bas âge, qui dormait non loin d'elle. Tout à coup sa chambre fut remplie d'une lumière inaccoutumée, au milieu de laquelle apparut un de ses fils, mort depuis un an. C'était la même taille, c'était le même extérieur que de son vivant ; mais sa beauté était incomparablement plus ravissante. Il s'appelait Évangélista. Ce fils, toujours aimant, s'approcha de sa mère , et la salua avec un respect profond et une grâce charmante. Que fit alors Françoise, transportée d'une joie
indicible? Ce que toute mère aurait fait : elle étendit ses bras avides, pour presser encore une fois ce cher enfant sur son cœur. Et que lui dit-elle? Ce que toute mère aurait dit : « Gardes -tu, mon fils, gardes -ta dans le ciel le souvenir de ta mère , Num matris sitse meminisset in cœlis? — 0 ma mère, répondit Évangélista, voyez si je pense à vous et si je vous aime ! N'apercevez-vous pas se tenant debout, à côté de moi , un autre enfant d'une beauté bien supérieure à la mienne? Il est mon compagnon dans le chœur des archanges ; car je suis au ciel dans le second chœur de la hiérarchie inférieure. Toutefois cet archange est placé plus haut que moi dans la gloire. Cependant Dieu vous le donne, Dieu va vous le laisser pour tenir auprès de vous ma place et la place de ma petite sœur Agnès, qui bientôt s'envolera dans le paradis, et y goûtera avec moi les joies éternelles. Ce céleste esprit vous consolera dans votre pèlerinage , vous accompagnera
assidûment et restera h vos côtes le jour et la nuit, de manière que yous puissiez le voir de vos propres yeux. »
Ce colloque dura une heure; et, avant de la quitter, l'enfant demanda à sa mère la permission de remonter au ciel, en lui laissant T archange K
Si vous avez lu la Vie de Françoise Ro-
maine, celle qu'a donnée au public un noble et zélé catholique de votre province, vous ne pouvez ignorer le rôle important que remplit, auprès de cette sainte femme, l'archange qu'elle devait aux prières d'un fils qui l'avait devancée dans la commune patrie ^
Dieu est toujours admirable dans ses saints [Ps. lxvii , 36). Ce que vous venez de voir montre qu'il ne l'est pas moins par la délicatesse des consolations dont son cœur les inonde, que par la grandeur des épreuves
^ Acta sanctorum, ix martii,Vita sanctae Francisca?, cap. III, n"s 21, 22, 23.
2 Vie de sainte Françoise Roiaaine, par le vicomte de Bussière, chap. vi.
OU des miracles dont il se sert, pour les mener à la perfection ou pour faire éclater leur sainteté. Autour d'eux, a dit un prédicateur français qui fut le confesseur du roi Henri IV, autour d'eux seront leurs parents, leurs amis, leurs alliés et tous ceux qui leur seront égaux en gloire : tous, très nobles, très saints, très sages, très opulents , très affables , très éminen Is , très agréables , de condition , d'heureux tempérament, de belles manières , d'intelligence, de cœur, de discrétion et de toute vertu : tous , lis sans mauvaises herbes , roses sans épines, or sans scorie, grain sans paille, froment sans ivraie.
Et, bien que leur nombre soit grand, néanmoins ils se connaissent tous , et conversent aussi familièrement les uns avec les autres que s'ils étaient en petit nombre.
Le fils alors remerciera son père de la saine instruction qu'il lui aura procurée, et la fille sa mère des bons exemples qu'elle lui aura donnés, ce Dieu vous le rende, ma
chère et très honorée mère, dira la fille, Dieu vous comble à jamais de félicité pour tant de soins que vous avez eus de moi! Vous êtes ma mère et doublement ma mère ; car vous m'avez engendrée quant au corps et régénérée quant h l'âme. C'est par votre moyen que la divine bonté m'a rendue si heureuse. — Béni soit Dieu, ma fille, bénie sois-tu en lui et à jamais! Ta béatitude est un apanage de la mienne, et la mienne est un surcroît de la tienne; aimons le Seigneur et louons -le sans cesse. Heureux le sein qui t'a portée, bénies les mamelles que tu as sucées, et un million de fois plus béni encore celui duquel nous tenons toutes choses ! A lui gloire, honneur, clarté et bénédiction dans tous les siècles des siècles ^ »
Voilà, Madame, le discours que vous
1 Sermons sur les principales et plus difficiles matières de la foi y faits par le R. P. Coton, de la Compagnie de Jésus , confesseur et prédicateur ordinaire du roi, réduits par lui-même en forme de méditations. — Rouen, 1626 , Du Paradis , méditation xxi^, profits n^ 3.
tiendrez, Yoilù le bonheur que vous goûterez autant de fois que vous avez d'enfants. Dieu pourtant ne se contentera pas de vous consoler par les joies de la famille qu'il recomposera dans le ciel; il multipliera encore vos consolations par les douceurs de l'amitié qu'il y transportera.
Les amis se reconnaissent
ou