L AMITIE DANS LE CIEL
Madame,
Au delà du cercle étroit de la famille, r amitié peut étendre le vaste cercle de nos affections. L'Homme-Dieu voulut avoir des amis sur la terre, et il a daigné les réunir autour de lui dans le ciel. A son exemple, les plus saints personnages ont laissé déborder Tamour de leur cœur ; tous ont eu des amis choisis entre mille, et tous se sont
CINQUIÈME LETTKE 131
réjouis à la pensée de les reconnaître et de les aimer encore dans le repos éternel.
Aussi ont-ils écrit d'admirables pages sur la Yraie et parfaite amitié, qui est toute spirituelle. Je ne vous en citerai qu'une seule, qui tient à notre sujet. Elle est du bienheureux Éthelrède ou Aëlrède, contemporain de saint Bernard et abbé de Tordre de Cîteaux, en Angleterre. C'est une conversation avec un ami.
Aëlrède. Supposons qu'il n'y ait plus que vous en ce monde, et que toutes les délices, avec toutes les richesses de l'univers, soient devant vous, or, argent, pierres précieuses, villes entourées de murs, camps fortifiés par des tours, vastes édifices , sculptures et peintures. Supposons encore que vous soyez rétabli dans l'ancien état, et que toutes les créatures vous soient soumises comme au premier homme. Je vous le demande , est-
ce que sans un compagnon toutes ces choses pourraient yous être agréables?
Galtei\ Non, certes.
Aëirède. Mais si vous aviez un compagnon unique, dont vous ignorassiez la langue, dont vous ne connussiez pas les mœurs, dont le cœur et Tesprit vous fussent cachés?
Galter. Si par quelques signes je ne pouvais obtenir qu'il fût vraiment mon ami, j'aimerais mieux n'avoir aucun compagnon que d'en avoir un pareil.
Aëirède. Mais s'il y avait quelqu'un que vous aimassiez autant que vous-même, et qui vous aimât aussi, sans que vous pussiez en douter, autant que lui-même, toutes les choses qui auparavant vous semblaient amères ne vous deviendraient -elles pas douces et suaves?
Galter, Oui, certainement.
Aëirède. N'est- il pas vrai encore que plus vous auriez de tels amis, plus vous vous estimeriez heureux?
Galter. C'est très vrai.
Aëlrcde. Voilà précisément la grande et admirable félicité, dont nous espérons jouir au ciel. Dieu opérera, Dieu répandra, entre lui-même et la créature qu'il aura élevée dans le paradis, entre les degrés ou les rangs qu'il aura distingués , entre tous les élus qu'il aura choisis , une si grande amitié, une si grande charité, que l'un aimera Fautre comme soi-même. Il résultera de ce mutuel amour que chacun se réjouira de la félicité d' autrui, comme de sa propre félicité. La béatitude de chacun sera ainsi commune à tous , et la somme de ces béatitudes sera propre à chacun. Là aucune pensée ne sera cachée , là aucune affection ne sera dissimulée. Telle est réternelle et véritable amitié, qui commence sur la terre et s'achève au ciel ; qui sur la terre appartient à un petit nombre, parce que les bons y sont en petit nombre , mais qui au ciel appartient à tous, parce que tous y sont bons. Ici-bas il est nécessaire d'éprou-
ver nos amis, parce que les sages et les fous sont mêlés ; là-baut ils n'ont pas besoin d'être éprouvés, piiisqu ils jouissent d'une perfection angéliqae et presque divine.
Faisons-nous donc de semblables amis, que 'nous aimions comme nous-mêmes, qui nous découvrent tous leurs secrets, auxquels nous découvrions tous les nôtres, qui soient fermes, stables et constants en toutes choses. Car pensez -vous qu'il se trouve, parmi les mortels, quelqu'un qui ne veuille pas être ainsi aimé?
Galter. Je ne le pense pas.
Aëlrède. Si vous voyiez quelqu'un, vivant au milieu d'un grand nombre d'hommes et les tenant tous pour suspects, les craignant même comme s'ils voulaient attenter à sa vie , n'aimant personne et croyant n'être aimé de personne, ne le regarderiez -vous pas comme le plus malheureux de tous?
Galter. Oui, comme le plus malheureux de tous.
Aëlrède. Vous ne nierez donc pas que le
plus heureux ne soit celui qui habite et repose clans le cœur même de ceux au milieu desquels il \it, qui les aime tous et qui est aimé de tous, sans que cette très suave tranquillité soit amoindrie par le soupçon, ou chassée par la crainte?
G aller. Très bien et très vrai.
Aëlrède. S'il est difOcile que tous obtiennent ce bonheur dans le présent, du moins Tavenir nous le réserve; et au ciel nous nous estimerons d'autant plus heureux, que nous avons sur la terre un plus grand nombre de pareils amis. Avant -hier je faisais le tour du monastère, pendant que mes frères assis ensemble formaient la plus aimable couronne; et, comme si j'avais été au milieu des délices du paradis, j'admirais les feuilles, les fleurs et les fruits de ces arbres mystiques. N'apercevant dans cette multitude personne que je n'aimasse, et personne dont je n'eusse l'assurance d'être aimé, je fus inondé d'une joie si grande qu'elle surpassait tous les plaisirs
de ce monde. Je sentais que mon cœur s'écoulait en tous , et que le cœur de tous s'écoulait en moi, en sorte que je disais avec le Prophète : « Oh ! qu'il est bon, oh! qu'il est agréable de vivre ensemble comme des frère^ [PsaL cxxxii , 1 ) * ! );
Ces sentiments du bienheureux Éthelrède justifient ces paroles d'un auteur plus récent : <( Ah! si j'avais des expressions assez tendres et assez fortes pour décrire la douceur de ces amitiés chastes et spirituelles qui auront lieu dans le ciel , où l'on ne s'aimera que par l'esprit , et pour expliquer ces tendresses toutes saintes que les bienheureux auront les uns pour les autres, et ces communications amoureuses où les vapeurs impures de la chair et tout ce commerce honteux des sens n'auront point de part : quels plaisirs et quelles délices ne ferais -je point ressentir aux âmes pures, qui n'aspirent qu'à la jouissance de ces affections célestes, lesquelles feront une
^ B. Aelrediis, De spiritali amicitia, llb. in.
des grandes félicités de l'autre vie, parce qu'elles seront mêlées de la jouissance de Dieu même , et des douceurs ineffables de ses divins einbrassements ! Que peut -il y avoir de délicieux aux sens , qui mérite d'entrer en comparaison avec ces plaisirs? Si une amitié sincère, honnête, fidèle, innocente, fait souvent toute la douceur de cette vie, quel fruit tirera-t-on de ces amitiés d'esprit qui se pratiqueront dans le ciel, accompagnées de toutes ces circonstances? Et si un ami sur et fidèle peut rendre ici- bas un autre homme heureux, quel sera le bonheur de la vie éternelle, où tous les bienheureux seront de véritables amis ^ ? ))
Or une des joies de ces vrais amis sera de se reconnaître dans l'Église du ciel, comme c'est une de leurs joies dans l'Église de la terre que d'épancher leur cœur dans le sein l'un de l'autre .
1 p. Rapin , La Vie des pi^édestinés dans la B, éternité y chap. IX.
Saint Ambroise le pensait, lorsqu'il commentait ces mots de Notre-Seignear : a Vous (( êtes mes amis, parce que je yous ai réc( Yélé tout ce que j'ai appris de mon Père. » [Joan., XV, 15.) « Par ces paroles, dit-il, le Sauveur nous a donné la forme d'amitié que nous devons suivre. 11 faut que nous révélions à notre ami tous les secrets qui sont dans notre cœur, et que nous n'ignorions pas les siens. Ouvrons-lui donc notre cœur, et qu'il nous ouvre le sien. Un ami n'a rien de cache. S'il est sincère, il répand son esprit , comme le Seigneur Jésus répandait les mvstères de son Père ^ »
Il le pensait aussi cet humble et saint prêtre de nos jours, qui fut un grand apôtre sans sortir de son pauvre village, où la foule le visitait vivant et le visite encore après sa mort. Yoici une de ses consolantes paroles : (( Avec qui serons-nous dans le ciel? Avec Dieu qui est notre père, avec
1 Saint Ambroise, De OfficiiSy lib. HI, cap. xxii, no 135.
Jésus-Christ qui est notre frère, avec la sainte Yierge qui est notre mère , avec les anges et les saints qui sont nos amis. Un roi disait avec regret à ses derniers moments : (( 11 faut donc que je quitte mon c( royaume ponr aller dans un pays où je (( ne counais personne! )> C'est qu il n'avait jamais pensé au bonheur du ciel. Il faut dès à présent s'y faire des amis , afin de les retrouver après la mort ; et nous n'aurons pas peur, comme ce roi, de ne connaître personnel )>
Le Sauveur lui-même n a-t-il pas dit : « Employez les richesses injustes à vous faire des amis , afin que , quand vous viendrez à manquer, ils vous reçoivent dans les tabernacles éternels? » [Liic^ xvi, 9.)
(1) Le curé d'Ars, Vie de J^-B. Marie Vianney , par Alfred Monnin, livre IV, chap. xv, homélie pour le dernier dimanclie de raiinée.
Il VOUS semble peut-être que jusqu'ici j'ai seulement parlé de cette amitié générale, qui existera dans le ciel entre tous les saints, comme elle existe sur la terre entre tous les gens de bien qui se connaissent et s'apprécient, et plus encore entre tous les religieux qui vivent dans la même communauté. Mais tout ce que j'ai dit ne s'applique-t-il pas, avec plus de raison, à cette fleur d'une spéciale et sainte amitié, que le temps voit quelquefois germer entre deux cœurs par la vertu du sang de Jésus- Christ? Croyez fermement que cette fleur, après avoir fait vos délices sur la terre, continuera de répandre son parfum dans la bienheureuse éternité, pour embaumer la cour céleste et donner aux saints une joie de plus.
Les docteurs regardent même comme essentiel à lamitié de pouvoir nous suivre
ainsi jusque dans le sein de Dieu. L'affection qui ne saurait entrer où rien de souillé n'entrera, est indigne du nom d'amitié. On connaît le mot de saint Jérôme : « Amicitia qiide desinere potest, vera niimqiiam fuit : l'amitié qui peut finir ne fut jamais vraie \ » Dès qu elle ne peut être éternelle, elle n'est pas réelle; dès qu'elle ne mérite plus de durer toujours, elle n'est qu'apparente ou impure. La vraie, la sincère, la vertueuse et sainte amitié survit à toutes les séparations de la mort , pour réunir dans les hauteurs des cieux , au sommet de la béatitude, les cœurs et les âmes qu'elle unissait dans cette vallée de misères et de larmes.
Qui n'a \\\ ces lignes où saint François de Sales considère la véritable amitié comme le prélude et l'avant- goût du ciel? «: Si votre mutuelle et réciproque communication , dit-il , se fait de la charité, de la dévotion , de la perfection chrétienne , ô Dieu ,
1 Saint Jérôme, Epist.j, I class., epist. m, n° 6»
que votre amitié sera précieuse ! Elle sera excellente parce qu'elle yient de Dieu , excellente parce qu'elle tend à Dieu, excellente parce que son lien c'est Dieu , excellente parce qu'elle durera éternellement en Dieu. Oh! qu'il fait bon aimer sur terre comme Ton aime au ciel, et apprendre à s'entre chérir en ce monde comme nous ferons éternellement en l'autre ! Le baume délicieux de la dévotion distille de l'un des cœurs en l'autre , par une continuelle participation, si bien qu'on peut dire que Dieu a répandu sur cett(^ amitié sa bénédiction et la vie jusqu'aux sitcles des siècles. Jamais cette chaste amitié ne se convertit qu'en une plus parfaite et pure union d'esprits, image vive de l'amitié bienheureuse que l'on exerce au ciel ^ . »
Le fondateur et la fondatrice de la Yisitation sont eux-mêmes un exemple de cette amitié bienheureuse. Saint Vincent de Paul
^ Saint François de Sales, Introduction à la vie dévote^ niQ part., chap. xix et xx.
en fut le témoin, dans une vision célèbre qu'il raconte en ces termes : cr Cette personne (lui-même), ayant eu nouvelle de l'extrémité de la maladie de notre défunte , se mit à genoux pour prier Dieu pour elle ; et immédiatement aprjs, il lui parut un petit globe comme de feu , qui s'élevait de terre et allait se joindre, en la supérieure région de l'air, a un autre globe plus grand et plus lumineux , et les deux réunis en un s'élevèrent plus haut, entrèrent et se répandirent dans un autre globe infiniment plus grand et plus lumineux que les autres ; et il lui fut dit intérieurement que ce premier globe était 1 ame de notre digne Mère (sainte Chantai), le second, de notre bienheureux Père (saint François de Sales), et l'autre l'essence divine ; que Fàme de notre digne Mère s'était réunie à celle de notre bienheureux Père, et les deux à Dieu, leur souverain principe. De plus, la même personne, qui est un prêtre, célébrant la sainte messe pour notre digne Mère, incontinent
qu il eut appris la nouvelle de son heureux trépas, et é^ant au second Mémento^ où Ton prie pour les morts, il pensa qu il ferait bien de prier pour elle; et vit derechef la même vision , les mêmes globes et leur union ^ »
N'ayez donc aucun scrupule, quand la mort vous enlève une amie , de vous consoler en répétant : Elle ne m'oublie pas, elle prie pour moi, elle veille sar moi, nous restons unies!
Ainsi se consolait saint Grégoire de Nazianze après la mort de saint Basile, son parfait ami : (( Maintenant , disait-il , Basile est dans les cieux. C'est là qu'il offre pour nous ses anciens sacrifices, et répand pour le peuple des prières nouvelles. Car, en s'en allant, il ne nous a pas quittés tout à fait. Parfois même il vient m' avertir par des visions nocturnes, et il me reprend lorsque je m'écarte de mon devoir ^. »
^ Abelly , Vie de saint Vincent de Paul, t. Il , ch. vir. 2 Saint Grégoire de Naziauze, Ovatio xliu, n» 80.
Ainsi se consolait saint Augustin, lorsqu'un de ses amis avait été transporté par la mort dans le sein d'Abraham. (( C'est là, s'écriait-il, que mon Nebridius est vivant, lui mon doux ami, lui votre enfant adoptif, ô Seigneur. C'est là qu'il vit, c'est là qu'il boit la sagesse autant qu'il en est avide. Pourtant je ne pense pas qu'il soit enivré de cette sagesse jusqu'à m'oublier. Et comment m'oublierait-il, puisque vousmême, Seigneur, vous dont s'enivre mon ami , vous vous souvenez de nous ^ ? »
Ainsi se consolait un saint évêque écrivant à un saint pape, en prévision même de la mort qui ne pouvait tarder à les frapper : (( Souvenons- nous l'un de l'autre, partout et toujours prions l'un pour l'autre, adoucissons nos peines et nos angoisses par notre mutuel amour; enfin, si l'un de nous , par un effet de la bonté divine , précède l'autre dans le ciel, que notre amitié dure encore auprès du Seigneur, et que
^ Saint Augustin , Confess,, lib. IX, cap. m, n*' 3.
notice prière ne cesse de solliciter la miséricorde de notre Père, en faveur de nos frères et de nos sœurs ' . »
Vous pouvez aller encore plus loin. Après vous être consolée d'avance, en quelque sorte, par le ferme espoir que votre amie prierait plus efficacement pour vous, si la première elle montait aux cieux , vous vous réjouirez à la pensée de l'y rejoindre, et vous lui direz : « En paradis nous serons ensemble , oui ensemble , près de Dieu : alors combien plus nous nous aimerons! »
Mais peut-être se trouvera-t-il quelqu'un qui essaye de refouler violemment tous ces intiment s d une àme aimante , en vous adressant ce reproche : a Quoi ! relever votre courage et vous exciter à soutenir généreusement les combats de ce monde, en partie par l'espoir de vous reposer au ciel
^ Saint CyprieD, Epist, lx, Cornelio, fin.
sur le cœur des personnes que vous aimez, n'est-ce pas une manifeste et grossière imperfection? »
Répondez que les plus grands saints furent sensibles , comme vous et plus que vous, à cette espérance, et qu'ils désirèrent jouir encore dans l'éternité des chastes embrassements de leurs amis. L'apôtre des Indes et du Japon en faisait l'aveu au fondateur de la Compagnie de Jésus.
(( Vous dites , écrivait saint François Xavier k saint Ignace , vous dites , dans l'excès de votre amitié pour moi , que vous désireriez ardemment me voir encore une fois avant de mourir. Ah! Dieu seul, qui voit l'intérieur de nos cœurs, sait quelle vive et profonde impression a faite sur mon âme ce doux témoignage de votre amour pour moi. Chaque fois que je me le rappelle , et cela m'arrive souvent , mes yeux se remplissent de larmes involontaires; et si l'idée délicieuse que je pourrais vous embrasser encore une fois , vient se présenter
à mon esprit (car, quelque difficile que cela paraisse d'abord , il n'est rien que la sainte obéissance ne puisse effectuer), je me trouve un instant surpris par un torrent de larmes, que rien ne peut arrêter ^.. Je prie Dieu que, si nous ne devons pas nous revoir ici-bas, nous jouissions ensemble dans l'heureuse éternité du repos qu'on ne peut trouver en cette vie^.. C'en est fait, nous ne nous verrons plus sur la terre autrement que par lettres ; mais dans le ciel , ah ! ce sera face à face ! Et alors , comme nous nous embrasserons"! »
Qui donc, en effet, pourrait dire les transports que deux amis vertueux éprouveront éternellement l'un pour l'autre dans le ciel, après s'être animés mutuellement ici -bas à la perfection et avoir vérifié cette parole de l'Écriture : ce L'ami fidèle est un remède qui donne la vie et 1 immortalité,
1 Lettres de saint François Xavier^ traduites par A. M. F., t. H , p. 203 , lettre XGHl , n» 3.
2 Ibid., 1. 1, p. 161 , lettre XMII, n^ 4. 2 lbid.,\. 1, p. 8, lettre II, 11° 1.
et ceux qui craignent le Seigneur trouvent un tel ami? » [EccL, vi, 16.)
Écoutez , sur cette amitié des saints , un auteur qui mérite d'être cité encore une fois :
Ici -bas notre cœur, dominé par les impressions sensibles et ne jugeant le plus souvent que par elles , ne se rend pas toujours un compte exact des délices de cette union surnaturelle des âmes. Il les admet bien sur le précepte de la foi, mais elles lui sont un mystère ; et d'ordinaire il s'y montre insensible , parce qu'il ne les comprend pas. Quelquefois cependant il se détache du foyer de la grâce divine comme un rayon qui, perçant le nuage des sens, vient éclairer certaines âmes privilégiées et leur donner un avant- goût de ces unions ineffables qui sont , auprès de celles de la nature, ce que serait un parfum émané du ciel auprès des parfums les plus exquis de la terre. On voit parfois , et même ce n'est pas rare dans la vie des saints, une àme
unie à une autre âme par une de ces attrac tions mystérieuses, fortes et sereines, qui étonnent et déconcertent la nature. L'ame qui aime ainsi, voit dans Fàme aimée une compagne d'une beauté inénarrable, dont elle apprécie les charmes sur le type divin en conformité duquel elle a été faite. Elle voit en elle Timage de Dieu, et rien que cette image; elle met tout en œuvre, offrandes, sacrifices, prières, pour obtenir qu'elle devienne de plus en plus semblable au modèle, pour ajouter ainsi à son amabilité et l'aimer davantage encore. Ce sont comme deux sœurs sorties le même jour du côté de Jésus au Calvaire , par le plus douloureux des enfantements.
Dans le ciel, cette parenté spirituelle des âmes aura une gradation analogue à celle de la nature : une hiérarchie de pères, de fils, de frères et de sœurs. Les bienheureux verront un père dans tout homme qui, par l'effusion de son sang, de ses sueurs et de ses prières , les aura de près ou de loin
engendrés à Jésus-Christ; et cet homme comptera autant de fils bien -aimés que d'âmes gagnées par lui à son Dieu. Que cette paternité sera belle ! Combien seront riches les trésors de sa fécondité ! Le monde aveugle prend en pitié ces âmes surhumaines qui , foulant aux pieds les attraits et les séductions de la nature, renoncent aux joies les plus légitimes de la famille ; et il ne voit pas qu'en échange de leur sacrifice Dieu les dotera d'une autre famille , qui leur fera goûter un bonheur et des consolations incomparablement plus douces que celles qu'ait jamais ressenties aucune mère de la terre. Nous en serons les témoins un jour, et nous verrons combien ces âmes étaient plutôt dignes d'envie que de compassion.
La gloire aura aussi sa douce fraternité, formée entre deux ou plusieurs âmes par des liens propres et personnels. Cette fraternité spéciale naîtra premièrement de ces liens qu'une communauté de devoirs, de
règles et de pratiques, forme entre tous les enfants d'un même père ou d'une même mère spirituels. Elle naîtra, en second lieu, de ces liens plus particuliers qu'une communion de bonnes œuvres et de prières forme isolément entre deux âmes, rapprochées l'une de l'autre par un attrait commun vers Dieu, sympathie toute céleste, affection toute divine de deux cœurs se donnant leur rendez- vous dans le Cœur de Jésus, jaloux de la perfection Tun de 1 autre, et mettant toute l'ardeur de leur zèle à la procurer et à r accroître \
Vous avez admiré, Madame, vous avez béni cette fraternité toute spéciale, cette douce et sainte amitié unissant , sous votre regard maternel, deux âmes qui semblaient vous être presque également chères, et qui honoraient la Vierge des vierges plus encore en imitant sa piété qu'en portant son nom. Maintenant que l'une d'elles, votre fille par nature , est remontée au ciel,
^ Marc, Le Ciel, appendice, m® question.
l'autre reste auprès de vous comme une fille par adoption. Sa présence yous est délicieuse, m'avez -vous dit plusieurs fois, parce que vous croyez retrouver en elle votre fille bien-aimée. En paradis vous les retrouverez toutes deux ensemble , vous les retrouverez continuant la sainte intimité de leur affection réciproque, vous les retrouverez rivalisant envers vous de respect et d'amour. Votre propre félicité s'augmentera de tout le bonheur de cette union.
L'homme connaît les ang-es
ou
l'union des anges et des hommes dans le ciel
Madame ,
Dieu ne se contente pas de nous accorder la béatitude essentielle, la \ ision et la jouissance du bicQ incréé qui est lui-même.
11 est si éloigné de nous refuser cette partie de la béatitude accidentelle , qui est la connaissance et l'amour de nos parents
et de nos amis, qu'il multipliera les joies et les plaisirs pour les yeux , la langue , le goût, Todorat, le tact, les oreilles, en un mot, pour tous les sens de notre corps ^ (( Il renouvellera même le ciel et la terre » (/saz.^Lxv, 17. — Apoc,^ XXI, 1), pour que nous jouissions par nos sens, comme par notre esprit, des êtres privés de raison.
(( Si les corps , a dit saint Thomas , n'ont rien mérité par eux-mêmes, Fhomme a mérité pour eux : il a mérité que la gloire leur fût donnée, pour augmenter sa propre gloire. Ainsi, lorsque quelqu'un a conquis une nouvelle dignité, il est juste que ses habits reçoivent de plus beaux ornements, en témoignage de sa gloire nouvelle ^. »
Saint Jean Chrysostome emploie deux autres comparaisons : ce Quand un prince royal , dit-il , prend possession du trône paternel, la nourrice qui Fa élevé ne reçoit--
^ BeUarmin, De œterna felicitate sanctorum,lib. IV, cap. v-viii. — Drexelius , Cœlum Beatorum civitas , lib. II , cap. i-v.
2 Saint Tlioaias , Summ., supp. q. 91 , art. 1 , ad. 5.
elle pas de nouveaux biens, de nouvelles faveurs? Or les créatures matérielles sont nos nourrices. Quand un fils doit paraître en public revêtu de quelque dignité, le père n'a-t-il pas soin, par honneur pour lui, de donner à ses serviteurs des vêtements plus splendides ? De même , lorsque notre Père céleste nous produira dans le monde supérieur avec la blanche toge de la virilité, avec les insignes dus à notre rang, il augmentera notre gloire en revêtant d'un éclat incorruptible ces êtres matériels qui sont nos serviteurs K »
Combien plus , avant comme après la résurrection bienheureuse, les saints doiventils jouir de ces purs esprits qui dominent les autres créatures , et avec lesquels nous avons par notre âme une véritable parenté? Déjà nous les aimons et les honorons, alors de plus nous les verrons, et chacun de nous connaîtra son aimable gardien.
Au ciel nous serons placés parmi les
1 Saint Jean Chrvsoslome, l?i Rom.:, hooi- XIV, n° 5.
chœurs angéliqiies, dans un rang déterminé par le degré de nos mérites ou par la nature de nos vertus ^ Le quatrième abbé de Clairvaux, faisant le panégyrique de saint Bernard, Tan 1163, le rappelait aux religieux comme une chose connue de tous, et leur montrait comment son glorieux prédécesseur méritait d'être promu à tous les ordres ou degrés des anges, par les qualités qu'il avait déployées, par les ministères qu'il avait remplis ^
Saint Thomas croit que déjà quelques âmes bienheureuses ont leurs trônes dans les rangs les plus élevés des esprits célestes, et qu'elles y voient Dieu plus clairement que les anges inférieurs ^ Pas un chœur angélique ne sera excepté ; mais tous verront tôt ou tard les hommes remplir les
* Potho presbyter Prumiensis, De Statu domus Dei, lib. IV, cap. XIV. — De Barry, La Dévotion aux anges, chap. III. — Sainte Catherine de Sienne , Le Dialogue, chap. xLi.
2 Gaufridus, Sermo in anniversario obitus sancti Bernardi, n° 18 -21 .
3 Saint Thomas, Siimm., P 2®, q. 4, art. 5, ad 6.
trônes laissés vides par la chute des esprits rebelles. Saint Bonaventure partage cette opinion, et pense que les bienheureux qui n'atteignent pas en mérite le niveau des anges les moins élevés, forment un dixième ordre ou un dixième chœur ^ Là sans doute sont placés ces petits enfants qui, prévenus par la mort, ne purent ajouter aucun mérite personnel à la grâce de leur baptême : anges bénis que leurs mères invoq\ient pour se consoler de ne les plus voir, et qui sont les protecteurs de leurs familles. De quel mal se rendent donc coupables tant de femmes chrétiennes, qui reculent devant les douleurs de l'enfantement ou les peines de Féducation ! Et de quelles joies ne se privent -elles pas ellesmêmes pour toujours, en refusant de peupler ]e ciel de petits anges qui viendraient les saluer, à leur entrée dans la gloire , et formeraient éternellement leur cour!
1 Saint Ronaventure , in Ub. Il Sentent, dist. ÎX, art. unie, q vu.
Pour vous, plus heureuse, vous verrez vos nombreux enfants, vous verrez vos parents et tous ceux que vous aimâtes sur la terre , grossir les rangs des auges et orner peut-être chacun de leurs chœurs.
Puisse cette espérance vous consoler, comme elle consola une mère affligée par la mort des siens!
Dans une vision , sainte Françoise Romaine aperçut des âmes bienheureuses qui montaient, pour aller prendre place au degré que Dieu leur assignait dans la gloire éternelle. Tous les chœurs angéliques que ces âmes traversaient pour se rendre dans un chœur plus élevé , prodiguaient les témoignages de l'amour le plus sincère et de la joie la plus vive. 11 en est toujours ainsi. Mais le chœur où Famé nouvelle* ment arrivée occupe un trône, surpasse tous les autres en éclatantes félicitations et en transports d'allégresse. ]1 entonne un cantique de louanges et d'actions de grâces en Fhonneur du Dieu de bonté, et prolonge
cette douce fête longtemps après qu'elle a cessé dans les autres chœurs.
Depuis cette \ision, toutes les fois que la sainte voulait exprimer cette joie des anges à Tarrivée des âmes bienheureuses, avec cette admirable union de la créature humaine et de la créature angélique, son \isage s'enflammait, et tout entière elle semblait se fondre comme la cire devant le feu^
Avec quelle joie n'aura pas été accueillie, et jusqu'où ne sera pas montée celle de vos filles qui portait le nom de la Reine des anges, et qui fut elle-même un ange de piété, de dévouement et de pureté! Chaque jour elle demandait votre bénédiction , et à la vue de son image votre main se lève encore pour la bénir. Maintenant c'est elle qui chaque jour fait descendre , du haut du ciel, les bénédictions qu'elle demande pour vous au Seigneur, toutes celles que les saints désirent , bénédictions de souifrances
^ Acta Sandoi'um, ix martii, Ada sandœ F7^a?îciscœ, lib. 111, cap. IX, n« 9].
et de croix, mais aussi bénédictions de patience et d'amour. Jouissez donc de son bonheur, il doit être le YÔtre ; car Marie est plus à sa place au ciel que sur la terre , parmi les anges que parmi les hommes.
Ce mélange des hommes et des anges dans les mêmes hiérarchies, dans les mêmes chœurs, nous permet de répondre à quelques ditficultés , dont la solution paraît être dans la ressemblance que nous aurons avec les purs esj)rits.
11 n'existe aucun motif pour lequel nous devions être plus absorbés en la contemplation de Dieu, qu'ils ne le sont euxmêmes. Dès l'instant où ils furent confirmés en grâce, ils jouirent d'une parfaite béatitude, et furent ravis d'admiration devant la gloire et la majesté du Créateur. Ils n'en ont pas été distraits, quand il leur a montré les créatures qu'il produisait, quand il
leur a permis de les contempler et de les admirer, quand il a voulu qu'ils les conduisent et les gouvernent. Ils n'en sont pas distraits non plus, lorsqu'ils nous accompagnent durant notre pèlerinage sur cette terre, pojr nous garder et nous maintenir dans la bonne voie. Ils n'en sont pas distraits enfin, lorsqu'ils s'intéressent à la conversion d'un pauvre pécheur, jusqu'à se réjouir de son retour plus que de la persévérance de quatre-vingt-dix-neuf justes [Luc, XV, 7, 10). De même, dit Ansaldi, si occupés que nous soyons au ciel de la gloire et de l'immensité du souverain bien, nous pourrons encore nous occuper de tous nos amis, et de ceux qui seront restés sur la terre, et de ceux qui partageront notre félicité ^ .
Cette même charité qui dans cette vallée d'exil élève l'homme mortel de la créature au Créateur, le fera se pencher des hauteurs de la patrie vers ce monde inférieur quand
^ Ausaldi, DcUa Speranza,. , cap. x.
il sera devenu immortel et glorieux, comme elle pousse les anges fidèles du ciel à la terre, du Créateur à la créature. L'argument qui résulte de cette ressemblance a été développé par saint Bernard : (( Les esprits supérieurs qui dès Torigine sont en paradis , méprisent -ils la terre parce qu'ils habitent le ciel? Ils la visitent plutôt et la fréquentent. Parce qu'ils voient toujours la face du Père céleste, ne s'acquittent -ils plus du ministère de la compassion? Ils n'en sont pas moins tous, comme dit l'Apôtre, envoyés pour exercer leur ministère en faveur de ceux qui reçoivent l'héritage du salut [Hebr.^ i, 14). Quoi donc! les anges vont et viennent pour secourir les hommes ; et les bienheureux , qui sont de notre race, ne nous connaîtraient pas, ne sauraient plus compatir dans les choses où ils eurent euxmêmes à patir! Les esprits, qui n'éprouvèrent jamais aucune douleur, sentent néanmoins nos douleurs; et les saints, qui ont passé par les grandes tribulations , ne re-
connaîtraient plus Tétat dans lequel ils furent ^ ! ^>
L'Ange de l'école démontre que Tun ne nuira pas à l'autre : a ÎS i la contemplation de Tessence divine n'empêchera les saints de sentir les choses sensibles, de contempler les créatures, et même d'agir; ni ce sentiment , cette contemplation et cette action , ne les distrairont de la vue béatifique de Dieu. N'en etait-il pas ainsi de Notre- Seigneur sur la terre *^ ? « Sans rien perdre de cette divine jouissance, les bienheureux pourront converser avec leurs parents, avec leurs amis, avec les anges mêmes, comme les anges conversent entre eux.
Sur la terre une de nos facultés, lorsque nous l'appliquons fortement à un objet difficile , laisse nos autres facultés sans force et sans action. Mais au ciel chacune de nos puissances aura toute la plénitude de la perfection dont elle est capable. L'in-
^ s. Bernard, in Natali sancti Victoris, sermo if, n* 3. 2 Saint Thomas, Summ., Hl» p., q. 84, art. 3, ad 4.
telligence des saints sera éclairée par la lumière de gloire, et leur volonté sera fortifiée par riiabitude surnaturelle de la charité, à ce point qu ils n'auront aucun effort h faire pour ne perdre jamais Dieu de vue, mais que , tout en le contemplant et en Taimant, il leur sera aussi facile de contempler les globes célestes, de converser avec les élus, d'aimer tous les bienheureux, qu'il nous est à nous-mêmes ici-bas facile et naturel en même temps et de voir la lumière , et de converser avec nos proches ou nos amis, et de les aimer tendrement ^
Mais les saints verront-ils les damnés, et les damnés verront -ils les saints? Ils se reconnaîtront du moins au dernier jugement ; l'Écriture ne permet pas d'en douter, puisqu'elle nous montre les méchants s écriant en face des bons : ce Ce sont ceuxlà qui ont été autrefois T objet de nos railleries! Insensés que nous étions! » [Sap.^ v, 3, 4.) Suivant Honorius, les justes ver-
^ Ansaldi, Délia Spe?^a?iza...j cap. x.
ront les pécheurs dans les tourments, pour se réjouir davantage d'avoir échappé à ces tourments. Les damnés aussi, avant le jugement général , verront les saints dans la gloire, pour s'affliger davantage d'avoir négligé cette gloire. Mais après le jugement les bons verront toujours les méchants dans les supplices , tandis que les méchants ne verront plus jamais les bons ^ Il ne J faudrait pas en conclure que la béatitude soit une vision de l'enfer, autant qu'une vision du ciel. Dieu seul peut tout voir à la fois. Les saints, pas plus que les anges, ne contemplent continuellement les simples créatures, ni toutes en même temps. Ils ne voient donc pas sans interruption les horribles tortures des damnés ; le Seigneur en détourne , quand il lui plaît , leurs pensées et leurs regards.
Les anges n'ont aucun linéament corporel, et pourtant ils se reconnaissent entre eux, aussi bien que les trois divines per-
^ Honorius d'Autun, Elucidarium, lib. III, u° 5.
sonnes. Nous ne pouvons nier le fait, quoique nous ignorions le mode. Pourquoi n'admettrions -nous pas également cette reconnaissance entre les âmes des bienheureux, avant la résurrection de la chair? Est-ce que l'âme de Jésus- Christ mort et enseveli , lorsqu'elle descendit dans les limbes, ne fut pas reconnue des patriarches, des prophètes, de tous les justes de F Ancien Testament , dont elle voulait être la consolatrice? Et comment les aurait-elle consolés, si elle nen avait été vue, écoutée, reconnue? On lit même dans une lettre de W Malou , savant évêque de Bruges : a Les âmes dépouillées de leurs corps revêtent des formes intellectuelles , que les intelligences dégagées de la chair peuvent apercevoir, distinguer, connaître. »
Enfin, jusqu'à quel point les saints se connaissent -ils entre eux? L'abbé de Clairvaux dit en général : ce Les bienheureux sont unis entre eux par une charité d'autant plus grande, qu'ils sont eux-mêmes plus
voisins de la charité qui est Dieu. Aucun soupçon ne peut mettre la division dans " leurs rangs , car Tun n\a rien qui soit caché à l'autre : le rayon de vérité qui pénètre tout, ne le soujffre pas^ » Avant saint Bernard, un grand pape avait dit que le cœur des bienheureux sera brillant comme 1 or, et transparent comme le verre, de sorte que chacun d'eux sera plus connu des autres dans le ciel, qu'il ne Tétait de lui-même ici-bas-. Avant saint Grégoire, l'illustre évêque d'Hippone disait aussi : (f Dans cette société des saints, tous verront réciproquement les pensées que Dieu seul voit maintenant. Comme vous voulez maintenant qu'on voie votre visage, ainsi vous voudrez alors qu'on voie votre conscience^... Tous les bienheureux esprits formeront une seule cité , n'ayant qu'un cœur et qu'une àme ; et, dans cette perfection de notre unité, les
^ s. Bernard. I?i Dedicafione Ecclesiœ, sermo i, n° 7.
2 Saint Grégoire le Grand, Moralium, lib. XVUr, cap. xLviii. no 77, 78.
3 Saint Augustin, Sermo ccxlhi, cap. 5.
pensées de chacun ne seront point cachées aux autres *. »
Néanmoins la condition des hommes ne doit pas différer, sous ce rapport , de la condition des anges. Or un savant théologien prouve que ces purs esprits ont un langage qui, sans être sensible ou corporel, est cependant très intelligible; mais que leurs pensées n'arrivent à la connaissance d'un autre qu'autant qu'ils le veulent. Il faut qu un acte de leur volonté dirige cette pensée, ou cette parole spirituelle, vers celui dont il leur plaît qu'elle soit connue- Ils peuvent ainsi parler à l'un sans parler aux autres , sans être entendus ou compris de tous. Car le langage angélique ne paraît être autre chose que la destination ou la direction d'une pensée, par un acte de volonté, vers quelqu'un de ces purs esprits qui seul alors en a connaissance ^
^ De Bono conjugali, cap. xviii, w 21.
2 Petau, De Angelis, lib. I , cap. xii, n^s 7 et M.
Les douceurs de la sainte uuion formée dans la patrie entre les anges et les hommes, nous ont été retracées par les grands génies catholiques.
Saint Thomas d'Aquin nous fait entendre que les anges mettent une partie de leur félicité h régner chacun a\ec le bienheureux qui lui fut confié, à s'asseoir sur le même trône, à se ceindre, pour ainsi parler, d'une même couronne et à ne faire avec lui qu'un cœur et qu'une àme; puisque tout homme doit avoir dans le ciel un ange pour régner avec lui , ou dans lenfer un démon pour le tourmenter : Habebit in regno angehim coni^egnantem , in inferno deemonem punientem ^ .
Saint Bonaventure nous dit que la joie de Fange s'accroît par la béatitude de l'homme qu'il garda, et quant à l'exten-
1 Saint Thomas j Summ., Ip., q. H3, art 4.
sion, puisque le uombrc de ceux dont il se réjouit s'augmente, et quant à l'intensité même. Cette intensité ne s'entend pas, il est vrai, de la récompense essentielle, mais seulement de la récompense accidentelle.
Elle s'explique par le bien propre des anges , par le bien des créatures sanctifiées qu'ils aiment tendrement , et surtout par le bien de celle qui leur est plus intimement unie, parce qu'ils furent les ministres de son salut et qu'ils firent pour elle mille bonnes actions. Ils s'en réjouissent et s'en félicitent ^
Alors s'accomplissent, entre Fange gardien et le bienheureux qu'il conduisit, des mystères d'amour que nous ne pouvons ni voir ni comprendre, tant que les ombres d'ici -bas ne sont point dissipées par les splendeurs des cieux. L'esprit fait passer, sous les regards de l'homme, Témouvant tableau de tous ses efforts pour le maintenir
^ Saint Bonaventure, in lib, II Sentent. , dist. XI, art. II, q. 2.
dans le bien et le mener à perfection; il déronle devant lui tout le plan de la Providence dans Tœuvre de son salut. Le saint répond au céleste esprit en témoignant mille fois sa reconnaissance , en rappelant avec quelle confiance il se recommandait à lui, en assurant que cet heureux passé est toujours présent à sa mémoire, et que ces doux souvenirs sont un parfum qu'il . respire encore avec délices, au milieu même des joies du paradis. Souvent, dans ces aimables entretiens, Tange et Thomme se penchent Tun vers l'autre , sous l'impulsion de ce souffle divin qu'on appelle la charité de la patrie, et du cœur de l'un tombent sur le cœur de l'autre les effusions de cette joie pénétrante, qui est comme la rosée du ciel. Ainsi, dans les jardins de la terre, on voit, sous Faction d'un vent bienfaisant, deux fleurs voisines s'incliner l'une vers l'autre comme pour se donner le baiser de paix et mêler leurs trésors.
Le grand poète qui a si admirablement
décrit le paradis a doue encore une fois raison.
D'une part, il montre que les hommes se connaissent entre eux dans le ciel, lors même qu ils ne se sont pas connus sur la terre. Saint Thomas reconnaît son maître Albert le Grand ; mais il connaît aussi Denis TAréopagite, Bède et Isidore. Saint Benoît reconnaît ses disciples, et le prince des apôtres reconnaît saint Jacques; mais le grand abbé de Clairvaux connaît aussi le père de l'humanité, Adam, et le père de rÉglise, Simon-Pierre, avec saint Jean, avec saint Augustin, avec une foule d'autres qu'il ne put connaître ici-bas. D'autre part, les anges et les hommes se connaissent. Saint Bernard connaît l'archange Gabriel, et tous les purs esprits connaissent l'incomparable Vierge qui est Mère de Dieu^
Tantôt ce puissant génie se figure le ciel comme un jardin, où coule un fleuve de lumière éclatante de splendeur, entre deux
1 Dante, Le Paradis, chants x, xxii, xxiii, xxv, xxxii.
174 AU CIEL ON SE RECONNxVIT
rives peintes d'un merveilleux printemps. De ce fleuve de lumière sortent de vives étincelles, qui de toutes parts viennent se poser dans les fleurs , semblables à des rubis enchâssés dans de For. Puis , comme enivrées de parfums, elles se replongent dans le gouffre brillant, et quand l'une y rentre, une autre en sort. Ces étincelles sont les anges, et ces fleurs sont les saints. Tantôt vous diriez qu'il est inspiré par la bénédiction de cette rose , qui nous rappelle toutes les Jérusalem, et qui nous invite à figurer par la joie de l'Église militante la joie de l'Église triomphante ^ Il se représente le paradis comme une rose blanche, exhalant un parfum de louange au soleil qui engendre un perpétuel printemps. Car, parce que les bienheureux venus de la terre sont rangés en cercle sur plus de mille gradins, et que le cercle s'élargit à mesure que les gradins s'élèvent , cet arrangement
1 Innocent lU, Sermo xviii, Dominica Lœtare sive de Rosa,
rappelle la forme de la rose, dont les pétales augmentent de grandeur à mesure qu'ils s'éloignent du centre, où s'épanouissent les jaunes étamines. « Yoilà pourquoi, dit- il, en la forme d'une rose blanche se montrait à moi la milice sainte, que le Christ a épousée dans son sang. Mais les anges, qui tout en volant ne cessent pas de voir et de chanter la gloire de leur Créateur, a\aient la face toute rayonnante de flammes , les ailes d'or, et le reste du corps plus blanc que la neige. Sur quelque gradin qu'ils se posassent, ils y répandaient les douceurs de la paix et les ardeurs de l'amour. Or ils descendaient dans la grande fleur, ornée de tant de feuilles , puis ils remontaient là où leur amour toujours séjourne, c'est-àdire vers le cœur de Dieu, comme un essaim d'abeilles qui tantôt se plonge dans les fleurs , et tantôt retourne là où son travail prend de la saveur ^ »
Madame, vous pouvez sans crainte recou-
^ Dante, Le Pai-adis, chants xxx et xxxi.
rir h ces poétiques images, pour vous représenter la sainte société des anges et des hommes. Quand il s'agit dn ciel et du bonheur qu'on y goûte, toutes les images empruntées à la terre n'exagèrent point, mais restent fort au-dessous de la réalité. D'ailleurs le divin Maître n'a-t-il pas emprunté lui-même une image de la terre, pour nous donner une idée du ciel, lorsqu'il l'a comparé à un banquet? {Luc, xxn, 29.)
Comme les sept fils de Job s'invitaient tour à tour, chacun eu son jour, à un splendide festin [Job^ i , 4) ; de même , en paradis, les enfants de Dieu se convient les uns les autres au partage de leurs félicités. Grand devait être l'amour réciproque des fils de Job, pour qu'ils missent ainsi en commun toutes leurs richesses; mais combien le mutuel amour des anges et des saints ne l'emporte-t-il pas sur l'amour fraternel ! Combien les richesses de Dieu sontelles plus abondantes et plus inépuisables que celles de Job ! Combien le nombre des
enfants de Dieu, dans le ciel, surpasse-t-il celai des enfants dans la plus féconde famille de la terre! Quelle n'est donc pas la magnificence du banquet , auquel chacun des chœurs des anges est convié par chacun des cliœurs des saints, qui sont montés de la yallée de Fexil sur les collines éternelles de la patrie !
Beau ciel , délicieux banquet , où les Séraphins et les Chérubins font circuler, comme une précieuse liqueur et une manne vivifiante, la manifestation des secrets divins, les clartés de leurs contemplations, les ardeurs et les élans de leur charité ; où les Trônes , les Dominations , les Principautés , les Puissances, les Vertus, les Archanges, les Anges et les hommes , patriarches , prophètes, apôtres, martyrs, pontifes, confesseurs et vierges se versent tour à tour au cœur Tun de lautre, comme dans une coupe enchantée qui déborde toujours et toujours conserve ce qu'elle a donné, le vin de Dieu, le vin du savoir et de la pureté,
le Yin de la reconnaissance et de la joie! Ainsi, dans les hauteurs des cieux, sous le regard du père de famille , tous ses enfants 5 et ceux qui sont de purs esprits , et ceux qui seront recouverts d'un voile de chair, se connaissent , s'estiment, se chérissent et s'entretiennent dans une perpétuelle communication, dans un mutuel échange de gloire, de félicité, de lumière et d'amour. Tous ces astres qui brillent au firmament de Téternité, sans jamais redouter d'éclipsé, croisent leurs rayons et leurs feux , s'inondent réciproquement de leur éclat, et semblent nager dans un océan d'ineffables splendeurs. Tous ces instruments animés, qui ne cessent de retentir sous l'impulsion du divin amour, forment une mer d'harmonie^ où les flots se mêlent aux flots, où les ondes plus fortes enrichissent les ondes plus faibles, pour que leurs mouvements, comme des vagues réglées et irrésistibles, envahissent, ébranlent et emportent tout vers Dieu.
Conclusions pratiques
Madame ,
Tout ce que je vous ai écrit jusqu'ici ne doit pas yous faire oublier que l'essence de la béatitude est la claire yision ou l'intuition de Dieu même.
La connaissance des créatures, ajoutée à la connaissance du Créateur, paraît aux bienheureux moins qu'une goutte d'eau jetée dans F Océan. Ils disent avec le fils d'Amos : « Toutes les nations , toutes les familles des hommes, des anges et des astres, ne peuvent entrer en comparaison
avec Dieu seul ; elles sont devant lui comme si elles n'étaient pas , et ne pèsent pas plus dans sa balance qu unpur néant. » {Isai.y XL, 15, 17.) Ils disent avec le fils de Monique : tf Seigneur, Dieu de toute vérité, combien malheureux est l'homme qui connaît toutes les créatures, et ne vous connaît pas! Combien fortuné est quiconque vous connaît, quand même il ne connaîtrait rien autre ciiose ! Celui qui unit ces deux sciences, celle du Créateur et celle des créatures , ne voit pas augmenter son bonheur par la connaissance des êtres créés; mais vous seul, ô mon Dieu, le rendez heureux ^ »
11 n'en est pas moins vrai, comme je crois vous l'avoir suffisamment démontré, qu'une partie de la béatitude accidentelle réservée par le Seigneur à tous ses élus, consiste dans la connaissance des créatures. C'est un beau sujet de méditation, que le célèbre P. Coton ne craignait pas de proposer à
1 Saint Augustin, Confessioii., l. V, cap. iv, n' 7.
une reine de France \ et qu'un bénédictin proposait aux religieux mêmes, pour les consoler au moment de la mort ^
Les bienheureux savent tous les mystères du passé, et trouvent de la joie dans un spectacle qui trop souvent nous attriste. (( Que dirai-je, écrivait un savant et pieux cardinal en traitant de l'éternelle félicité des saints, que dirai-je du cours des temps et des siècles, depuis le commencement jusqu'à la fin? Quelle volupté n'apportera pas aux élus le souvenir de tant de vicissitudes et de changements , parmi les choses que l'inimitable Providence gouverne avec sagesse et conduit à leurs fins! N'est-ce point là cette impétuosité du fleuve, qui réjouit si merveilleusement la cité de Dieu :
* Sermons sur les principales et plus difficiles maiières de la foi, faits par le P. Coton , et réduits par luimême eu forme de méditations. Du Paradis , médit, xxi, prolits, n° 1-4.
2 Le Religieux mourant , ou Préparation à la mort pour les pei^sonnes religieuses , par un bénédictin de Saint-Maur. Avignon, 1751 . ch, vi, § 5 et 6, t. 1, p. 257... et 266...
Fhiminis impetus lœtificat civitatem Dei? (Ps. XLV, 5.) Qu'est-ce, en effet, que Tordre ou la succession des siècles, qui s'écoulent rapidement et n'interrompent jamais leur cours, si ce n'est Timpétiiosité d'un fleuve qui sans relâche roule ses ondes et les entraine jusqu'à rOcéan , où elles se plongent et disparaissent? Pendant que le fleuve passe et que les temps s'écoulent, beaucoup dUîommes doutent de la providence de Dieu. Parmi ses serviteurs eux-mêmes, il en est qui sont troublés ou gravement tentés , et qui se plaignent de son gouvernement. Car cette rapidité du fleuve cause souvent de grands dommages aux bons , et de grands avantages aux méchants, puisqu'elle enlève la bonne terre aux champs du juste, pour la transporter sur les champs de l'impie. Mais, quand les temps auront achevé leur cours et que le fleuve sera entré dans la mer, les saints liront clairement, dans le livre de la divine providence, les raisons de tous les bouleversements et de
toutes les révolutions. Alors rimpétuosité de ce fleuve , représentée par le souvenir, réjouira la cité de Dieu par delà tout ce que saurait dire la langue d'un mortel \ »
Mais, suivant lexpression de Bossuet, « dans le miroir infini de la divine essence, où Ion voit tout, les âmes bienheureuses découvrent principalement ce qui touche les personnes qui leur sont attachées par des liaisons particulières -. »
C'est ce que prouvent surabondamment tous les témoignages que j'ai rapportés, au lieu de parler par moi-même. Je l'ai fait pour qu'il vous fut plus facile de yous consoler en vivant ainsi, pendant quelques heures, dans la compagnie et même dans l'intimité des saints et des docteurs, dont le cœur fut toujours si sensible et si compatissant. Si donc quelqu'un osait vous dire
1 Bellarmin, De JEterna Félicitât e sanctorum, lib. IV, cap. IV.
2 Bossuet, Sermon pour la profession d'une demoiseUe que la reine mère avait tendrement aimée. — Péroraison.
encore qu'au ciel on ne se reconnaît pas, montrez -lui cette nuée de témoins dont parle TApôtre [Hebr., xu, 1), et qui plane au-dessus de Yotre tête. Ce sont tous les savants et vertueux auteurs que je vous ai cités, et beaucoup d'autres que j'aurais pu citer encore. Ils forment une nuée dont le brillant éclat rend témoignage au soleil de la vérité , qui s'est levé sur le monde et qui les dore de ses rayons. Us forment une nuée dont le moelleux et l'obscurité reposent doucement nos regards, et laissent espérer à nos cœurs une pluie féconde en consolations. Leurs contradicteurs forment aussi des nuages , mais des nuages ténébreux et menaçants. Ils accroissent l'horreur de la nuit qui nous enveloppe, et répandent une teinte sombre sur le jour éternel que nous attendons. Ils dérobent à notre connaissance et à notre amour ces astres étincelants, que nous appelons les bienheureux du paradis, et forcent nos yeux à se fixer douloureusement sur des tombeaux, lorsque nous au-
rions le plus grand besoin de les lever vers le ciel , pour y trouver un peu de lumière et de joie. Nier qu'on se reconnaisse au sein de la gloire , près de Dieu , c'est donc faire un grand mal, augmenter la tristesse et jeter dans le désespoir ou l'abattement.
Mais répandre l'importante vérité que nous avons établie, c'est adoucir raffliction , soutenir la piété , ranimer le zèle : ce sont là trois conclusions pratiques qu'il me reste à vous développer.
Peu d'hommes ont eu l'àme aussi sensible à la perte de leurs amis que l'aimable archevêque de Cambrai. N'est-ce pas lui qui écrivait : (c On serait tenté de désirer que tous les bons amis s'attendissent pour mourir ensemble le même jour. Ceux qui n'aiment rien voudraient enterrer tout le genre humain, les yeux secs et le cœur content; ils ne sont pas dignes de vivre. 11
en coûte beaucoup d'être sensible à Tami' tié ; mais ceux qui ont cette sensibilité seraient honteux de ne Tavoir pas; ils aiment mieux souffrir que d'être insensibles ^ »
Voyez cependant comment il savait adoucir sa propre affliction, en consolant les personnes les plus affligées. A la mort du duc de Beauvilliers , son ami , il écrivait à la duchesse : <( Non, il n'y a que les sens et rimagination qui aient i)erdu leur objet. Celui que nous ne pouvons plus voir est plus que jamais avec nous. Nous le trouvons sans cesse dans notre centre commun. Il nous y voit, il nous y procure les vrais secours. Il y connaît mieux que nous nos infirmités, lui qui n'a plus les siennes; et il demande les remèdes nécessaires pour notre guérison. Pour moi qui étais privé de le voir depuis tant d'années, je lui parle, je lui ouvre mon cœur, je crois le trouver devant Dieu ; et quoique je Taie pleuré
^ Hist. de Fénelon, par de Bausset et Gosselin, édit. Vives, 1854, liv. VHI, n» XXUI, t. iï, p. 398.
amèrement, je ne puis croire que je Taie perdu. Oh! qu'il y a de réalité dans cette société intime ^ ! »
Fénelon écrivait encore h la veuve du duc de Chevreuse : (c Unissons-nous de cœur à celui que nous regrettons ; il ne s'est pas éloigné de nous en devenant invisible. Il nous voit, il nous aime, il est touché de nos besoins. Arrivé heureusement au port, il prie pour nous, qui sommes encore exposés au naufrage. 11 nous dit d'une voix secrète : ((Hâtez-vous de nous rejoindre. » Les purs esprits voient, entendent , aiment toujours leurs vrais amis dans leur centre commun. Leur amitié est immortelle comme sa source. Les incrédules n'aiment qu'eux-mêmes; ils devraient se désespérer de perdre à jamais leurs amis; mais Famitié divine change la société visible en une société de pure foi; elle pleure; mais en pleurant elle se console par l'espérance de rejoindre ses amis dans le pays
1 Ibid,,noxXY, p. 401.
de la vérité et dans le sein de l'amour même^ »
Quoi de plus propre à soutenir la piété que ces affectueuses et intimes relations, qui peuvent s'établir entre nous et nos chers défunts dès qu'il nous est permis d'espérer que , morts dans la grâce de Dieu , ils ne nous oublient pas plus que nous ne les oublions! Sans doute, jouir de la présence du Seigneur et nous entretenir avec lui, même en cette vie mortelle, c'est ce qui nourrit le plus notre piété. Néanmoins converser, traiter, nous entretenir avec les saints du ciel, longtemps et souvent, dès qu'il nous plaît, n'est-ce pas un puissant moyen de nous sanctifier tout à la fois et de nous consoler? Par cet usage ne participons-nous pas, en quelque sorte, au privilège des anges, qui ont de continuels rapports et la plus douce familiarité avec tous les saints? Le souvenir d'un ami ver-
1 Ihid., 11° XXIII, p. 398, 399.
tueux et fidèle que nous possédons en ce monde suffit souvent à chasser loin de nous , avec les ennuis et les tristesses , les tentations, les désespoirs et toutes les mauvaises pensées. Combien plus efficaces et ])lus salutaires doivent être pour notre âme le souvenir, la fréquentation, la conversation même de ces parents et de ces amis , qui voient le Seigneur face h face et jouissent de sa gloire !
Un pieux auteur, le P. de Barry, nous conseille d'invoquer ceux que TÉglise ne désigne point à notre culte, mais qui ont mené une sainte vie sur la terre ou qui du moins ont fait une heureuse mort , surtout si leur amour pour nous fut agréable au Seigneur. Faites-en, dit-il, le catalogue, et une fois par an , ou plutôt une fois par semaine, parcourez ce catalogue en invoquant ceux qui y sont inscrits. Vous n'en désirerez qu'avec plus d'ardeur retrouver au ciel l'heureuse société de ceux qui vous étaient unis sur la terre. Et combien sera
grande Tallégresse de votre cœur lorsque vous obtiendrez de Dieu, par leur intercession, ce que pendant longtemps vous aurez vainement sollicité! Car je ne doute pas que, par leur intermédiaire, nous ne soyons quelquefois exaucés. S'ils nous aimaient pendant leur vie et n'osaient rejeter nos demandes , que ne feront-ils pas maintenant, puisque leur charité est devenue plus ardente et qu'ils sont en grand honneur auprès de Dieu!
Saint François Xavier invoquait souvent les religieux morts dans la Compagnie de Jésus. 11 recourait à tous ceux qu'il avait connus et avec lesquels il avait vécu ; il leur recommandait ses entreprises, les considérait comme ses protecteurs à la cour céleste, et avouait que leurs prières lui étaient d'une fréquente utilité. Saint Louis Bertrand, dominicain, avait composé des litanies entières avec les noms de ses plus chers amis, qu'il croyait être déjà en possession du bonheur éternel, et il les invo-
quait souvent dans ses besoins ^ Un livre publié cette année même (1862) fournit un autre exemple tout semblable. Dans la Vie de M. Emery, neuvième supérieur de Saint -Sulpice, on lit au sujet des anciens prêtres de cette Compagnie qui l'avaient le plus édifiée par leurs vertus : « Dans plusieurs de ses retraites , il prit la résolution de rédiger, d'après la carte des sépultures du séminaire , une note qui lui rappellerait les jours du décès de ceux de ces saints prêtres pour lesquels il avait plus de dévotion, afin de les invoquer dans ces jours avec ferveur et de rendre grâces à Dieu de Féminente sainteté à laquelle il les avait élevés ^^. »
Vous ne pouvez faire' à cette pieuse pratique qu'une objection : « Peut-être mes parents et mes amis ne sont -ils pas au ciel? peut-être sont-ils en purgatoire? » Il est vrai
^ p. de B arry, Sanctum Fœdus cum saiictis cœli ci-tibus, cap. V.
2 Vie de M. Èmery, l^e p.^ n° 52, t. I, p. 195.
que l'Église n'a point dërlaré où ils sont. Mais la prière ne s'égare pas, et, sur le grand nombre de ceux que vous invoqueriez ainsi , quelques-uns certainement sont déjà parvenus au port de la félicité. Plusieurs graves théologiens sont d'avis que les âmes du purgatoire peuvent prier pour nous ; car elles ne sont pas de pire condition que les pécheurs, ennemis de Dieu.
Elles sont même confirmées dans la grâce et l'amitié du Seigneur; elles ont la perfection de la charité , se rappellent tout ce qu'elles nous doivent, et peuvent connaître nos prières par leurs anges gardiens. Et pourquoi ne prieraient-elles pas Dieu pour nous, puisqu'elles viennent bien quelquefois nous prier pour elles-mêmes, comme nous voyous que sainte Brigitte fut priée par l'âme de son mari , qui lai apparut , de faire dire des messes et de distribuer des aumônes aux pauvres ^ ? Sainte
^ Révélations de sainte Brigitte^ liv. des Révélations extra V., ch. lvi.
CatJierinc de Bologne inYoquait fréquemment les âmes du purgatoire, et disait avoir obtenu de Dieu , par leur intercession , les plus grandes et les plus nombreuses faveurs (( Souvent même, ajoutait -elle, ce que pendant longtemps je n'avais pu obtenir par les prières des saints du ciel, je l'ai obtenu dès que j'ai eu recours à ces ùmes souffrantes ' . »
Enfin, que l'espérance de les revoir au ciel , de les reconnaître et d'en être reconnue, ranime votre zèle et vous fasse travailler avec plus d'ardeur au soulagement de ces pauvres âmes, comme à la conversion des pécheurs et à votre propre sancti* fi cation.
Les âmes du purgatoire sont si reconnaissantes de tout ce qu'on fait pour elles,
1 p. de Barry, Sancti/m Fœdus, cap. vr. — Acta sanctorum, die 9 martii. VU a, auctore Grassetti^ cap. xii, u» 118. .
que les personnes qui les ont soulagées reçoivent des preuves de leur gratitude avant d'avoir pu les rejoindre dans le sein d'Abraham. Il fut même souvent donné à sainte Gertrude , qui avait un si grand zèle pour leur délivrance , de voir durant sa vie celles qu'elle avait secourues et de s'entretenir avec elles ^ Un jour, après la cornmunio*ii, Gertrude offrait l'adorable hostie pour le repos des âmes de tous les parents des membres de sa communauté. Elle vit aussitôt sortir des ténèbres un grand nombre d'àmes, semblables à des étincelles ou à des étoiles. « Seigneur, s'écria-t-elle, n'y a-t-il dans cette multitude que les âmes de nos parents? — Je suis moi-même, répondit le Seigneur, le plus proche de vos parents : je suis et votre père, et votre frère, et votre époux. Tous ceux qui sont spécialement à moi deviennent ainsi vos proches et vos alliés, et je veux qu'ils aient part
^ Les Insinuations de la divine piété, \\y,\, ch. xv,