‹ Au cœur de l'Afrique, 1868-1871Chapitre 100 sur 251 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

compare les collections rapportées de Java ou du Brésil avec celles qui nous sont arrivées d'Afrique, on trouvera dans ces dernières moitié moins de plantes que dans les autres. Mais à l'égard des bois, môme pour les espèces de haute futaie, la flore africaine n'est pas inférieure à celle des provinces les plus riches du Nouveau-Monde. Les arbres et les arbustes y forment un cinquième de la production totale, et chez les Bongos la diversité du feuillage es! partout surprenante; il est rare de trouver des terrains couverts d'une seule essence ; ce qui, d'ailleurs, ne se voit jamais que dans les limites les plus restreintes.

L'uniformité que présente l'Afrique tropicale, envisagée dans l'ensemble de sa vaste étendue, ainsi que l'absence de divisions dans la géographie de ses plantes, résulte de l'isolement du pays. Toutes les deux ont pour causes la forme compacte de cet immense territoire, et la ceinture qui en interdit l'accès aux espèces exotiques; ceinture que lui constituent d'une part deux océans, de l'autre deux déserts : le Sahara et le Kalahari. Au nord-est, cette île énorme a trouvé dans l'Arabie une sorte de pont qui l'a rattachée aux stations botaniques de l'Inde ; et cellesci ont grandement influé sur la flore de la région qui nous occupe. La plupart des plantes que l'on y cultive et presque toules les mauvaises herbes qui les accompagnent sont d'origine indienne; le fait est hors de doute ; Robert Brown l'avait annoncé à une époque où l'Afrique centrale était peu connue; sa conjecture équivalait à une prophétie.

J'ai déjà exprimé combien j'étais heureux d'avoir atteint l'objet de mes rêves, heureux de faire de ma vie une idylle africaine. Je continuais à être en bonne santé; jamais je n'avais été plus libre de m'abandonner à mes recherches. Je me sentais seul dans le temple de la nature. Les gens qui m'entouraient m'étaient bien un peu à charge; leur perversité, leur vie dissolue formaient un douloureux contraste avec la pureté du monde végétal ; mais je les oubliais vite, et cela ne troublait guère mon repos intérieur. Lorsqu'on est malade, toute chose est triste; la nostalgie vous prend, vous ne pouvez l'empêcher; mais celui qui, plein de vigueur, peut s'imbiber du charme vivant des grandes solitudes, en gardera un souvenir ineffaçable. Il sent l'empreinte des lieux se graver dans sa mémoire; son imagination y verra plus tard un paradis, et les jours qu'il aura passés là compteront parmi les plus heureux de son existence.

Au mois de juin revint une caravane qui avait été chercher de

l'ivoire dans l'une des zèribas secondaires, sur les rives du Rohl,

à cent trente milles au sud-est. Le véritable point d'embarquement pour les zèribas de cette région est au meclira d'Abou- Kouka, sur le Bahr-el-Djebel (Nil-Blanc supérieur), qui en est moins éloigné que le Bahr-el-Ghazal; mais il régnait à cette époque, parmi les indigènes, un esprit tellement hostile, que la route habituelle n'était pas praticable. Deux mois avant, presque toute la garnison de la principale zèriba de ce district avait péri dans une razzia contre les Agârs, tribu des Dinkas. Le reste de la troupe, informé de cette défaite par des naturels amis, et assiégé par les Agârs, ne voyant pas la possibilité de se défendre, avait abandonné le poste et gagné pendant la nuit une zèriba de Ghattas. Après l'avoir pillée, les vainqueurs avaient incendié la station, qui n'a pas été rétablie. Ce comptoir avait appartenu aux frères Poncet, qui ne l'ont jamais visité. Petherick s'y est arrêté en 1862, lorsqu'il se dirigeait vers Gondokoro, et l'a inscrit sur sa carte sous le nom d'Adaël.

Les nouvelles fâcheuses se répandent rapidement; on sut à Khartoum le désastre en question avant l'arrivée de mes lettres ; et comme les détails en étaient rapportés d'une manière confuse, mes amis furent pendant quelque temps assez inquiets de mon sort.

Cette année-là, une mauvaise étoile semblait influer sur toutes les entreprises de la compagnie Ghattas. Le moment était proche où les agents allaient commencer les déprédations annuelles qui sont leur manière de se fournir de bétail. Pour éviter les querelles qui naîtraient nécessairement de la rivalité des différents groupes, il a été fait une loi de zèriba, qui est à peu près la même pour toute la région. D'après cette loi, tous les territoires qui dépendent de chaque établissement doivent être désignés d'une manière précise. L'accès d'un mechra n'appartient qu'aux personnes qui peuvent établir qu'elles ont le droit d'y prétendre. Presque chaque zèriba a ses avenues séparées, sur lesquelles le propriétaire du comptoir frappe un impôt : toute avenue franche de taxe serait un chemin illicite. Une compagnie dôsire-t-elle faire usage de ces routes, elle doit s'entendre avec les agents qui disposent du droit de passage. Il faut ensuite qu'elle choisisse un guide et un interprète. Même les chefs qui approvisionnent les caravanes attaqueraient ces dernières, si d'abord on ne se les était conciliés en les prenant pour truchements et pour conducteurs.

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