‹ Au cœur de l'Afrique, 1868-1871Chapitre 101 sur 251 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Il en est de même pour toutes les expéditions au pays des Niams- Niams. Chaque compagnie a sa route et ses chefs de tribu, qui achètent l'ivoire et procurent les marchés. Nul traitant ne peut s'établir sur la place et prendre part au commerce d'un endroit fréquenté par un autre : de nouveaux marchés ne peuvent s'ouvrir qu'en pénétrant plus avant dans l'intérieur. Ceux-ci, à leur tour, deviennent un monopole, et sont rigoureusement protégés; toute infraction à cette règle ferait naître des luttes sérieuses, qui, néanmoins, ne pourraient être soutenues qu'avec des troupes indigènes, à moins que ce ne fût contre des noirs, les Nubiens refusant toute obéissance à qui voudrait les faire tirer sur un homme de leur race.

Les compagnies ne sont pas moins jalouses de leur droit d'incursion; chacune a son district, où elle seule peut effectuer des razzias. Celui de Ghattas embrassait tout le territoire que traverse le cours inférieur du Tondj. Les années précédentes le chiffre du butin s'était élevé à huit cents bœufs sur ledit territoire; mais cette fois, malgré trois expéditions, le résultat faisait la risée du voisinage : un total de quarante bêtes. Vainement on avait battu la contrée, fouillé le pays des Reks et des Laos; on l'avait fait trop tard. Avertis à temps, les Dinkas avaient pris leurs familles et leur bétail, et s'étaient réfugiés dans des marais inaccessibles. Là, il suffisait de leur nombre pour leur donner l'avantage, même sur des troupes considérables et pourvues d'armes à feu.

D'autres compagnies dont les maraudes avaient été plus heureuses étaient prêtes à céder leur superflu. Le brocantage commença ; des esclaves, des anneaux de cuivre entrèrent dans les marchés ; et autant que possible des billets sur Khartoum, mode de payement très-recherché des vendeurs. Ces gens qui vivaient de rapines, trafiquaient de leurs aubaines; et l'on s'en réjouissait des deux parts. Toutefois, ce commerce a généralement des intermédiaires, et ce sont eux qui profitent de la circonstance.

Quant aux razzias, elles s'exécutent de la manière suivante : — je prends pour exemple la dernière qui se fit alors, et qui fut productive. — Cent quarante soldats accompagnés d'une centaine d'indigènes, alliés ou vassaux, et d'un groupe d'individus sachant flairer toute espèce de bétail, se mirent en marche comme si leur projet était de gagner une autre zèriba. A la tombée de la nuit, l'endroit étant favorable, ils changèrent de route, se jetant sur le côté, ou revenant même sur leurs pas, et voyagèrent toute la

nuit pour atteindre le mourah dont ils se proposaient l'attaque. Ils y arrivèrent au point du jour. Lorsqu'ils en eurent cerné les issues, ils frappèrent sur leurs tams-tams et ouvrirent un feu prolongé. Pour ne pas se blesser mutuellement, ce qui d'habitude est le résultat de leurs décharges, les soldats tirèrent simplement en l'air, et avec des cartouches où il n'y avait que de la poudre. Cela suffit néanmoins pour intimider les gens du mourah, qui se sauvèrent par les brèches que l'ennemi leur ouvrait dans ses rangs. En général, on ne trouve dans les parcs à bétail qu'un petit nombre de domestiques. Les propriétaires, on se le rappelle, habitent des cases plus ou moins éloignées des mourahs, et ne sont guère exposés aux coups des ravisseurs. Mais il n'en est pas de môme des troupeaux: une fois les gardiens partis, les noirs assaillants s'emparèrent de toutes les bêtes qu'ils purent conduire, et les ramenèrent précipitamment, sous la protection des Nubiens.

Pour l'approvisionnement annuel de la zèriba, il faut que le pillage fournisse au moins deux mille têtes de bétail. De ce butin les deux tiers appartiennent à l'établissement. On prélève ensuite la portion destinée aux conducteurs des noirs qui ont pris pari à la maraude , puis celle des surveillants et des chefs indigènes, ce qui est l'occasion d'une orgie. Le reste devient la propriété des soldats, qui en disposent comme ils l'entendent. C'est alors que les affaires commencent. Les instigateurs, les complices et les bénéficiers de cet odieux négoce sont les Ghellabas, marchands d'esclaves, parvenus à s'établir dans chaque comptoir, où sans se déranger ils ont tout le profit de la peine des autres. Ils [tiennent des cotonnades, du savon et des coiffures; brocantent des armes à feu; vendent des miroirs et des oignons, de la verroterie et des anneaux de fer et de cuivre ; peuvent céder quelques nègres, vieux ou jeunes, mâles ou femelles; font commerce d'amulettes et de versets du Coran; ont presque toujours sous la main des bœufs, des moutons et des chèvres. Il y a vraiment peu de choses qui ne rentrent pas dans leur genre d'affaires. Cette année, si mauvaise pour notre zèriba, fut donc pour eux des plus fructueuses; ils se procurèrent à vil prix les parts des maraudeurs plus heureux que les nôtres, et firent avec nous des bénéfices scandaleux.

Quand on voit les ravages commis tous les ans dans les troupeaux des Dinkas, et l'énorme consommation que font les Nubiens, on se demande comment le stock n'est pas encore épuisé ;

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