‹ Au cœur de l'Afrique, 1868-1871Chapitre 102 sur 251 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

j'avoue que pour moi c'est une énigme. Bien qu'ils n'en tuent jamais, les pasteurs perdent beaucoup de bétail, en dehors de celui qu'on leur enlève. Chaque saison, les mouches déciment leurs troupeaux. En outre, leurs vaches ne vêlent généralement qu'une fois, et sont souvent stériles. Par ces observations on arrive à se former une idée, non-seulement de la prodigieuse quantité de bétail que possèdent les Dinkas, mais encore du grand nombre d'habitants que porte leur territoire; car pour surveiller, pour garder, pour soigner ces myriades d'animaux domestiques, objets de grandes attentions, il faut qu'il y ait des multitudes d'individus, correspondant à ceux qui, dans nos sociétés, vivent au jour le jour d'un salaire quotidien.

Une tournée, qui dura du 21 juillet au 4 août, me fit visiter les autres zèribas de Ghattas, zèribas secondaires, et augmenta largement la connaissance que j'avais de la contrée. Quatre lieues faites au sud-ouest me ramenèrent, par une voie que je n'avais pas encore prise, à l'établissement de Guire, où le sésame était déjà en pleine floraison. Dans ce district, le sésame a toutes ses fleurs blanches, tandis qu'au bord du Nil elles sont toutes d'un rose pâle. Cette différence de teinte n'est pas une rareté dans la flore de cette région ; des plantes qui sont ailleurs à fleurs rouges ou bleues, ont ici la corolle blanche, et cela invariablement. Je pourrais en donner une liste assez longue, mais non pas expliquer le fait d'une manière satisfaisante.

Comme toutes mes autres excursions dans l'intérieur, cette petite course se fit pédestrement. Marcher dans les grandes herbes n'était rien moins que facile. Les indigènes y creusent en passant une espèce de ruisseau de la largeur de leur pied ; c'est dans cette ornière que l'on avance, chacun de son mieux, à la file les uns des autres. 11 faut nécessairement suivre la trace qui a été faite, emboîter le pas quoi qu'il arrive. A l'occasion, la rigole devient un cours d'eau alimenté par le drainage des terres voisines. Mais les jouissances que donne une nature luxuriante, le changement perpétuel de la scène, la nouveauté du feuillage, le charme de l'inconnu dédommagent amplement des difficultés de la route, difficultés que la pratique amoindrit de jour en jour,

A notre arrivée, la station de Guire avait assez d'animation. Le commis de la zèriba que les Agârs avaient incendiée au mois d'avril, s'y trouvait alors; et je sus par lui tout ce que les vaincus avaient souffert dans leur fuite. Il y avait là aussi un prêtre du Darfour qui avait autrefois visité le Bornou et la partie occi-

dcnlalc du Soudan. J'eus avec ce prêtre une longue dispute géographique au sujet de la grande rivière des Mombouttous. Le faki voulait qu'elle débouchât dans le lac Tchad; j'affirmais que ses eaux allaient gagner l'Océan. La dispute se prolongea d'autant plus que mon adversaire plaidait, avec raison, pour le Ghary et moi pour la Bénoué.

Dans la discussion, j'avais nommé tous les États qui se succèdent depuis le Darfour jusqu'à la côte occidentale. Mon faki et tous les auditeurs, qui suivaient le débat avec beaucoup d'intérêt, n'en revenaient pas de ce que des localités qu'ils ne connaissaient que par ouï dire, et dont ils savaient à peine le nom, m'étaient aussi familières.

J'eus ensuite, pour la centième fois, à répondre à cette demande : « Pourquoi les Européens ont-ils besoin de tant d'ivoire? » Leur curiosité à cet égard est des plus légitimes; c'est l'ivoire qui maintient la traite et le pillage pratiqués par les Nubiens. J'essayai donc de leur faire comprendre quelque chose aux manches de couteau et d'ombrelle, aux touches de piano, aux boules de billard, à tous les objets auxquels l'ivoire est employé.

Ayant quitté la zèriba de Guire, et fait environ quatre milles, j'arrivai à Addaï, où toute la garnison était livrée pour l'instant à l'art paisible du tailleur. Dans presque tous les pays musulmans le travail à l'aiguille est du ressort des hommes.

De là, une petite lieue me fit gagner Koulongo, où passe une rivière assez forte, dont les bords sont couverts d'une jungle de bambous, littéralement impénétrable. Cette rivière, qui se jette dans le Tondj, à peu de distance d'Addaï, est singulièrement poissonneuse. Les Bongos y font annuellement deux grandes pêches : la première à l'arrivée des pluies, la seconde lorsque les eaux commencent à baisser. La pêche s'y effectue au moyen de barrages établis en amont, d'après un système qui se rapproche beaucoup de celui des Européens; barrages au-dessous desquels sont placés des paniers en forme de nasse et de dimension considérable.

Une grande partie du poisson capturé dans ce cours d'eau est à peu près le même que celui qu'on prend en Egypte ; mais on y trouve quelques espèces étrangères au Nil inférieur; entre autres le lépidosirène, dont nous avons déjà parlé, et différents siluroïdes qui représentent l'ichtliyologie de l'Afrique tropicale. L'un de ces derniers, le kilnoky des Bongos, est assez intéres-

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