‹ Au cœur de l'Afrique, 1868-1871Chapitre 104 sur 251 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

je brûlai du désir de les connaître. Personne de l'établissement n'avait jamais pénétré dans les grottes maudites, et l'effroi du gouverneur à cet égard fut d'autant plus drôle, qu'il n'en voulut pas convenir. Après avoir longuement discouru sur mon projet et déclaré bien haut qu'il voulait m'accompagner, il finit par demander à l'un de ses subalternes de prendre sa place, lui offrant pour cela une forte gratification. Mais l'engagement qu'il avait contracté vis-à-vis de moi ayant été public, il fut obligé de me suivre; c'était une affaire d'honneur.

Nous voilà en route ; un cours d'eau, profond d'une dizaine de pieds, est à franchir. Comme, par suite d'un mal de jambe, mon compagnon est à âne, il trouve d'ans ce cours d'eau le prétexte dont il a besoin pour se dégager : « Son âne est une bête d'un prix inestimable, et il ne peut pas l'exposer à gagner un refroidissement. »

Après son départ, nous étions encore huit personnes : trois de mes serviteurs, deux soldats, deux guides indigènes et celui qui vous parle. Mes gens, néanmoins, ne se trouvèrent pas en force suffisante pour braver le péril qui nous attendait. Comme nous approchions du lieu redoutable, ils virent des nègres qui travaillaient dans les champs, et les contraignirent, larme au poing, de se joindre à nous.

En quittant Koulongo nous avions gravi une colline. Du sommet de la pente, nos regards avaient embrassé une vaste plaine et aperçu, à une lieue de distance, le point vers lequel nous nous dirigions, ou pour mieux dire, l'épais fourré qui nous le dérobait. Arrivés à l'entrée de la caverne,- nous la trouvâmes bloquée par un amas considérable de terre, dû selon toute apparence à l'écoulement des eaux qui sourdaient en amont. Tout l'extérieur était recouvert d'une telle masse de broussailles que personne n'aurait soupçonné qu'il y avait là une grotte.

On rapportait qu'à l'époque où les premiers Nubiens avaient pénétré dans le pays, ce qui remontait à une quinzaine d'années, plusieurs centaines d'indigènes s'étaient réfugiés dans cette caverne avec leurs femmes, leurs enfants et leur avoir. Ils y étaient morts de faim; et depuis ce jour les esprits irrités de ces malheureux, conservant leur retraite, avaient fait de ce lieu de refuge un endroit plein de dangers. Tandis que nous nous efforcions d'écarter les broussailles, un de mes serviteurs, se rappelant notre affaire avec les ruches du Nil, crut pouvoir en exploiter le souvenir, et jeta le cri : « Les abeilles ! les abeilles ! » que répéta plus

d'une bouche. Mais des coups d'aiguillon sur lesquels ils ne comptaient pas, — soufflets rapides et bien appliqués, — firent tinter les oreilles des crieurs, et chacun avança. Je ris encore en me représentant nos guides, et tous ces coquins, se résignant à entrer dans le fourré; je les vois poussant des soupirs, et, la lance en avant, prêts à transpercer le premier démon qui leur apparaîtrait. Je m'engageai à leur suite dans le sentier hasardeux, où l'obscurité grandissait de plus en plus. Trébuchant au milieu des blocs de pierre, escaladant les uns, rampant entre les autres, nous descendîmes à une profondeur de plus de cent pieds , où nous trouvâmes une espèce de portail de peu d'élévation. Ce portail, ouvert dans le roc, donnait accès à une immense salle voûtée capable de contenir un millier d'hommes.

Au lieu des cris effroyables qui devaient nous assaillir, cris menaçants de spectres courroucés, nous n'entendîmes que le bourdonnement d'innombrables chauves-souris [phyllorhina coffra), et le romanesque de l'aventure s'évanouit tout à coup. Nous nous reposâmes quelques instants à l'ombre de ce frais séjour; puis j'invitai mes gens à prendre part à la scène de conjuration que j'allais faire, et pour laquelle ils étaient on ne peut mieux disposés. Je criai donc de toute la force de mes poumons : « Samiel, Samiel , Afrid ! » évoquant ainsi les esprits du mal , qui se gardèrent bien de paraître. Tout prétexte de frayeur à ce propos ayant cessé, mes compagnons donnèrent à leurs craintes une autre forme, et prétendirent que leur effroi venait des lions dont cette caverne était le repaire. Mais un lit de poussière brune et fine tapissait tout le sol de la grotte d'une couche non moins unie que si on l'eût ratissée. Je demandai à mes gens de m'y faire voir des traces de lion. Ils ne trouvèrent que des vestiges de porc-épic, dont çà et là quelques dards montraient que la caverne avait d'autres habitants que les spectres et les chauvessouris. L'énorme couche de poussière brune était formée de guano, accumulé peu à peu et d'excellente qualité. J'en emportai un sac, qui fit merveille dans mon jardin, où les choux, fumés de la sorte, acquirent des dimensions gigantesques.

Grâce à leur humidité, les parois de la caverne étaient couvertes de larges plaques de mousses, aux formes les plus variées; une véritable surprise dans cette partie de l'Afrique, où ces plantes sont fort rares. Un fouillis d'épines, surmonté d'un réseau de feuillage, enlacé de grandes lianes, emplissait tout le vallon, où débouchait la grotte, et n'y laissait pénétrer aucun rayon de soleil.

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