CHAPITRE VI
Les Bongos ont donné à cette caverne le nom de Goubbihi, qui veut dire sous la terre. J'essayai de m'introduire dans plusieurs de ses crevasses; mais chaque fois il me fallut bientôt reculer : ou l'ouverture devenait trop étroite, ou j'étais arrêté par la multitude de chauves-souris qui me volaient au visage; ou bien j'étais suffoqué par l'ammoniaque, dont les effluves rendaient tout progrès impossible. Je me convainquis néanmoins, par plusieurs coups de feu, de la grande étendue de ces fissures, qui, à pou de chose près, étaient remplies de guano.
Enchanté de notre expédition, nous revînmes à la zèriba, où le gouverneur continua à m'amuser avec la susceptibilité de son âne, qui l'avait obligé de revenir, ce qu'il regrettait vivement. Je lui offris cent thalaris s'il voulait passer une nuit tout seul dans la caverne. Il ne fut pas moins brave, moins disposé que la veille à tout pourfendre : « Jamais il n'avait eu peur. » Je modérai son enthousiasme en lui suggérant que son âne valait peutêtre plus de cent dollars, et que certainement la précieuse bête ne résisterait pas à l'humidité nocturne. Cette observation eut pour résultat de lui faire repousser la gageure. Si je raconte le fait, c'est pour montrer quelle espèce de héros sont ces voleurs de bétail, ces chasseurs d'hommes. A eux s'appliquent littéralement les vers de Dante, où il est question des gens « qui derrière les fugitifs sont gonflés de rage; mais qui deviennent aussi doux que des agneaux si les fugitifs, venant à se retourner, leur montrent les dents, ou leur tendent la bourse. » Contre les noirs au cœur faible, ils sont pleins de bravoure; mais en face des Chillouks ou des Baris, tout leur courage disparaît.
A Koulongo se trouvent de grandes plaines couvertes d'arachides dont les chacals viennent en foule déterrer les amandes, qu'ils croquent avec délices après en avoir enlevé la coquille. Le chacal, le bachohm des Nubiens, canis variegatus, est l'un des quadrupèdes les plus communs du pays des Bongos. Sa taille est celle d'un renard de grosseur ordinaire ; sa couleur, pareille à celle d'un loup, ayant le dos et la queue noirs. En allant dans la plaine au po'nt du jour, on est à peu près sûr d'y trouver les chacals se régalant d'arachides. J'ai tué plusieurs de ces animaux avec du gros plomb, et j'ai pris soin de leurs dépouilles, qui m'ont donné de belles fourrures.
Le bachohm fait de grands dégâts dans les basses cours ; même plus de mal que le chat sauvage, qui n'ose pas s'aventurer si près des huttes.
De Koulongo je revins à Guire, dont je n'élais pas plus loin que d'Addaï. Sur la roule, à une demi-lieue environ de notre point de départ, se trouvaient les restes d'une ancienne zèriba de Ghattas. La vue en était frappante. Après avoir traversé la masse des grandes herbes, nous arrivâmes à un champ de sorgho qui s'était ressemé tous les ans, et dont les chaumes, d'une longueur de vingt-deux pieds, en faisaient assurément la plus haute céréale qu'il y eût au monde. Cette taille extraordinaire était probablement due aux substances fertilisantes qui avaient couvert le sol, et dont le dépôt s'était accru d'année en année. Différentes parties des palissades étaient encore debout; elles dépassaient à peine les herbes environnantes. Des courges, des calebasses, des concombres avaient envahi les ruines, qu'ils recouvraient d'une végétation folle. Les charpentes coniques des toitures, privées de leurs supports et de leurs chaumes, gisaient par terre, semblables à d'énormes crinolines; et, servant d'appui aux tiges feuillues des citrouilles, elles formaient des berceaux d'une ombre épaisse. Un calme étrange enveloppait ces lieux déserts, et donnait à l'immense solitude l'air d'être frappée de magie. Pas un chant d'oiseau; à peine un bourdonnement d'insecte. Il semblait que la nature se complût dans une domination incontestée, ou que la malédiction d'un prophète se fût appesantie sur cette demeure, abri de la violence et du pillage.
Vers la fin de juillet tous les bambous fleurirent. Le grain qu'ils donnent ressemble un 'peu au seigle; il est comestible, et, parfois en temps de disette, il a suppléé à l'insuffisance de la récolte ; malheureusement, dans cette partie de l'Afrique, il est rare que le bambou fleurisse. A l'époque de la maturité, les épillets, réunis à leur base, forment un groupe de la dimension du poing, qui rappelle les anciennes masses d'armes, hérissées de piquants. Les grandes panicules ramifiées, que constituent ces groupes, sont d'un aspect remarquable.
A une lieue et demie environ de Koulongo, et à la même distance de Guire, est le village de Gourfala. On n'y arrive qu'en traversant des marais, où parfois la boue est si profonde qu'il me fallut changer de vêtements à plusieurs reprises. Quand la peau est à nu dans ces fondrières, elle n'a pas seulement à subir les attaques d'une quantité de larves et d'insectes, pour la plupart dégoûtants, mais elle est affreusement lacérée par les herbes tranchantes. Ces blessures, d'ailleurs très-douloureuses, sont lentes à guérir, et ont souvent des résultats sérieux. Chez les Nubiens-