CHAPITRE VI
elles se changent fréquemment en ulcères graves; et on les a vues entraîner la perte du pied. Il n'est pas de zèriba où l'on ne trouve des gens affligés de ces plaies. Baker les a observées plusieurs fois chez les hommes de sa bande. Les mêmes effets ne se produisant pas en Nubie, il est probable que la malignité de ces coupures résulte du climat. Voyager à dos de nègre est impraticable pour un trajet d'une certaine longueur, et sur un terrain aussi peu solide. Ce mode de transport, d'ailleurs peu engageant, est presque aussi désastreux pour la blancheur de vos habits que de tomber dans un marais. Or le savon est ici un article de luxe; il faut l'économiser.
Toutes les petites zèribas ne sont guère établies que pour surveiller les Bongos; et les agents qui les administrent sont toujours dans la crainte de voir disparaître leurs nègres. Il est arrivé plus d'une fois que des communes entières ont déguerpi sans rien dire, avec armes et bagages, pour aller s'installer chez les Dinkas, où elles se retrouvaient libres. Si les membres de ces communes voulaient profiter du grain qu'ils faisaient venir, qui pourrait les en blâmer?
Le village de Gourfala porte chez les Bongos le nom de Ngoûlfala, qui est celui d'une ancienne tribu de leur nation. Autrefois séparés en divers clans, les Bongos ne forment plus aujourd'hui qu'un seul groupe.
Ce n'était pas, comme à Koulongo, par la frayeur des esprits que se faisaient remarquer les gens de Gourfala, mais par les effets d'une distillerie importante qu'avait fondée chez eux un vieil Égyptien, l'un des rares individus de cette race qui habitaient la province du Ghazal. Avec son grossier alambic, le distillateur tirait d'un ardeb de sorgho i trente bouteilles de mauvaise eaude-vie. Ce vieillard blême, que l'usage de son affreuse liqueur avait desséché et tanné jusqu'à lui rendre la peau comme du parchemin, était pour ainsi dire le chef d'une société en commandite, dont les agents et les soldats de la zèriba formaient les actionnaires, puisqu'ils fournissaient leur quote-part de grain à l'entreprise. L'appareil consistait en une série de cornues d'argile, reliées par des tubes de bambou. Il était alimenté par une bande d'esclaves femelles, largement obèses, qui broyaient le grain dans des mortiers, et qui, chaque fois qu'elles se reposaient, haletaient à vous rappeler l'épuisement de Cybèle. Le