CHAPITRE VI
reprises qu'il ne mettrait pas plus de cinq jours pour atteindre sa destination. J'étais bien tenté de le suivre; mais j'avais à faire ma correspondance, — mes lettres de toute l'année, — et pour profiter de l'occasion il fallait écrire sur-le-champ.
Les monts Higgou et Chitêta ont reçu des Nubiens les noms qu'ils portent; j'ignore pour quel motif ces noms leur ont été donnés. Dans le langage usuel, Higgou désigne une boîte où l'on serre les menus objets de toilette; Chitêta signifie piment. Ces deux collines sont au midi de Doumoukoû, à quelques lieues du Mundo, si fréquemment cité par Pctherick ; un point dont la situation présente sur chaque carte plusieurs degrés de différence, et qui d'abord fut placé sous l'équateur par ceux qui prétendaient l'avoir visité. Mundo est, en fait, le nom sous lequel les Bongos désignent généralement une petite tribu qui s'appelle elle-même Baboukres, et qui s'est introduite comme un coin entre eux et les Niams-Niams. Sur la frontière de l'est, ils donnent même le nom de Mundos à ces derniers1.
Les Bongos avaient trouvé un refuge parmi les collines détachées de cette frontière; ils s'y maintenaient indépendants, et c'était pour les soumettre que l'on organisait l'expédition dont je voyais les préparatifs. Dans le courant de l'année, les compagnies avaient créé des établissements chez ces mêmes Bongos, postes avancés qui avaient pour but de garantir la sûreté des communications avec le pays des Niams-Niams. Jusqu'alors toute caravane qui se dirigeait de ce côté avait à craindre les attaques des Bongos insoumis et celles des Baboukres. Maintenant toute la région est séquestrée, et forme une espèce de garenne, où les deux compagnies se livrent, sans conteste, à la chasse à l'esclave, dont elles ont le monopole.
Une des plaines voisines, plaine étendue et basse, m'attira par l'exubérance de sa végétation. J'y perdis tout un jour en vains efforts pour me procurer une antilope de la grande espèce que l'on trouve ici, et qui paraît échapper à toute poursuite. Le nombre d'antilopes différentes que je rencontrai ce jour-là fut considérable; mais je jouai de malheur. Quel que fût le système em-
1. Le nom de Mundo est. commun dans ces parages ; en le citant fréquemment, Petherick ne l'a pas toujours appliqué au même lieu: d'oîi la différence de situation. Il parle d'un territoire desMundaris, qui est probablement celui des Baboukres de l'ouest. La carte de son dernier voyage porte, d'ailleurs, un Mundo et un Munda, précisément de ce côté; et celui qui, tout d'abord, avait été mis scus l'équateur, figure dans cette carte par 3° 40' de lat. N. {Note du traducteur.)
ployé, pas moyen d'approcher suffisamment pour tirer avec avantage. Plus d'une l'ois je vis de grandes troupes de leucotis, qui paissaient d'un air calme; dès que j'avançais, chacun de mes mouvements faisait craquer l'herbe, et rendait toute surprise impossible. Me flattais-je de gagner un buisson, j'étais trahi par quelque bote inquiète, dont la vue perçante ne tardait pas à me découvrir. Si j'essayais de poursuivre la harde à la limite des basses terres, où le sol était sec et l'herbe courte, les obstacles devenaient encore plus grands. Là se voyaient des troupeaux entiers d'abou maarifs [antilope nigra), pareils à de grandes chèvres armées de cornes aiguës, et qui, la tête haute, le cou orné d'une crinière, marchaient fièrement dans la plaine; mais à la première alarme, ils décampaient en bondissant. Vainement leurs cornes ridées et noires, surgissant et plongeant dans l'herbe, indiquaient la place où ils étaient; marque fuyante qui nous trompait sans cesse. Vainement nous cherchions à les cerner; l'un de nous prenant la steppe, un autre le fourré, le troisième franchissant le marais pas à pas. Juste au moment où nous allions réussir, l'un de nous tombait dans un creux, ou se heurtait le front contre une branche, ou froissait l'herbe ; et la bande avertie était bientôt hors d'atteinte. On peut juger par ces détails des précautions, des artifices sans nombre, qui sont nécessaires pour chasser pendant la saison pluvieuse. Mouillés jusqu'aux os, les vêtements saturés de vase, n'en pouvant plus, et n'ayant réussi qu'à envoyer un pauvre abou maarif rejoindre ses compagnons sur trois jambes, nous reprîmes le chemin de la zèriba, où nous arrivâmes à la nuit close.
De Doumoukoû, j'avais à faire quatre lieues et demie pour rejoindre mon quartier général. La route, assez intéressante, me fit traverser d'abord des plateaux rocheux, alternant avec des fonds inondés; puis des bois agréables; enfin la steppe, où elle se déroulait en serpentant. Partout du gibier en abondance. Il suffisait d'être à une heure de marche des zèribas pour avoir la certitude que les animaux ne s'inquiétaient nullement du voisinage de l'homme. Pas un des membres de la garnison, dont la vie se dépense de cent manières inutiles, pas un qui ait du goût pour la chasse. Ils craignent la fatigue; et s'ils voulaient en prendre la peine, ils tirent si mal qu'ils ne seraient pas payés de leurs efforts. D'ailleurs, ils préfèrent la très-mauvaise viande de leurs chèvres à la venaison la plus délicate; ce qui probablement vient en partie de l'habitude, en partie de l'aversion que leur inspire la chair