‹ Au cœur de l'Afrique, 1868-1871Chapitre 11 sur 251 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

vaporeux. Éclairée par les rayons verticaux de la lune, la mer figurait un ciel renversé, où des légions d'êtres mystérieux, de couleurs diverses, de formes confuses, s'agitaient sans bruit; et le calme de l'air, le silence ininterrompu de cette nature spectrale, augmentaient la magie de ces clairs de lune fantastiques.

Le soir du troisième jour, à une heure avancée, nous entrâmes dans le port de Souakin. Cette ville qui, autrefois relevait directement de la Turquie, avait été cédée trois ans auparavant au khédive, ainsi que Massaouah et la côte adjacente. Dans ce court espace de temps elle avait fait des progrès remarquables. Formé par la nature pour servir de port au Soudan Égyptien et à l'Abyssinie, Souakin néanmoins n'avait pu grandir tant que son adminislration lui était venue d'Arabie et de Constantinople. Sa prospérité actuelle n'est même que relative ; le gouvernement vice-royal continue à l'entraver par les droits énormes qu'il impose au commerce, voire à celui qui se fait enlre Suez et cette place. Surveillant d'un œil attentif l'état anarchique de l'Abyssinie, il voudrait transférer le centre de ses intérêts à Massaouah ; mais le trafic du Nil par Berber prend une activité croissante ; or, de cette ville à Souakin la route n'est que deux cents milles; tandis que de Massaouah à Khartoum il y a juste le double, ce qui rendrait incompréhensible le transfert en question.

C'était la quatrième fois que j'abordais à Souakin, et je fus accueilli par le gouverneur comme une vieille connaissance. Il envoya immédiatement retenir les chameaux dont j'avais besoin pour continuer ma route. Lui-même se proposait de quitter la ville le lendemain pour se rendre à sa résidence d'été, située dans les montagnes voisines.

Quatre mois devaient s'écouler avant que je pusse m'éloigner de Khartoum, la navigation du Nil-Blanc ne pouvant commencer au plutôt que dans le courant de décembre. Je résolus de combler cet intervalle par une tournée dans les montagnes du sud de la Nubie; ce qui aurait l'avantage de m'accoutumer à la fatigue et à la chaleur, sous un climat inoffensif, avant de m'exposer à la malaria des provinces du haut Nil. C'était justement la saison où les vallées, comprises entre la mer Rouge et le fleuve, me promettaient un riche butin; et j'espérais être dédommagé de la peine que j'allais prendre par les trouvailles que je devais faire hur les hauteurs. En outre, comment ne pas quitter Souakin, véritable fournaise, pour gagner l'horizon, où les vapeurs qui

enveloppaient les montagnes d'un voile gris, annonçaient que des pluies rafraîchissantes en avaient fait le meilleur séjour.

Le soir, par intervalles, des éclairs rompaient l'obscurité, et l'on entendait les grondements lointains de la foudre.

Mon départ eut lieu le 10 septembre, au point du jour. Après (feux années de repos et de confort domestique dans une ville d'Europe, on ne se trouve pas commodément sur le vaisseau du désert; notre première étape fut une série d'épreuves. La plaine, bien que très-unie, était couverte d'énormes quartiers de roche, de couleur noire, brillant au soleil, et surchauffés, qui rendaient la marche excessivement pénible. A neuf milles environ de notre point de départ, nous nous arrêtâmes à l'ombre misérable d'acacias desséchés, qui ressemblaient à des carcasses de parasols, retournés et non recouverts. Comme au désespoir, ils tendaient leurs branches nues vers le ciel, et paraissaient l'implorer, lui demandant une averse. En cet endroit, l'eau renfermée dans nos outres, exposées au vent, descendit bientôt à dix degrés centigrades au-dessous de la température ambiante.

Cette plaine côtière, bien que le niveau en paraisse égal, s'incline évidemment vers le rivage ; car à une distance de quelques heures, la ville s'aperçoit comme un point situé dans un fond.

Au delà de ce point blanc, s'étend la mer qui va se perdre à l'horizon.

Les montagnes parallèles à la côte ont une altitude moyenne de trois mille à quatre mille pieds de France, avec des pics dont le sommet peut en avoir cinq mille. Parfois leur aspect est celui d'une muraille, qui surgit de la plaine; ailleurs ce sont des piles de rochers, groupés d'une façon pittoresque au-dessus les uns des autres, sur plusieurs rangs, non moins pittoresquement disposés.

Sortis du promontoire où notre première course avait eu lieu, nous longeâmes la clôture d'une vallée, flanquée sur les deux rives d'une pente de granit; et le lendemain, après douze heures de persévérance, nous atteignîmes la première passe de la montagne, située à trois mille deux cent dix pieds au-dessus du niveau de la mer.

Rien de plus agréable que cette ascension qui nous faisait sortir de la chaleur humide et suffocante de la plage. Chaque bouffée de l'air vivifiant, qui circulait autour de nous, semblait nous rendre une énergie nouvelle. Le charme d'un pareil changement fut surtout apprécié quand vint le soir. Étendus sur la

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