‹ Au cœur de l'Afrique, 1868-1871Chapitre 12 sur 251 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

couche de sable du fond de la vallée, nos membres fatigués trouvèrent le repos. Dans le silence de la nuit, les étoiles nous versaient, avec leur lumière, un doux encouragement. L'air, imprégné des effluves du camphre, du thym, de la menthe, de toutes les senteurs balsamiques, nous enveloppait d'arômes avec lesquels n'auraient pu rivaliser nul produit du parfumeur, et qui ne sauraient être surpassés en aucun point du globe. Les plantes qui exhalent ces parfums vivifiants sont d'humbles herbes alpestres, parmi lesquelles une pulicaire venait en première ligne. Sans bruit et pareils à des ombres, les chameaux glissaient dans la vallée, jouissant de la pâture qu'ils y trouvaient en abondance, et qui leur semblait d'autant plus savoureuse qu'ils venaient de la côte, où, pour eux, tout n'était que pénurie, salure et amertume.

Un calme solennel régnait partout. Nulle voix discordante : ni le hurlement des bêtes de proie, ni le cri funèbre de l'oiseau de nuit ; rien que le chant délicat du grillon qui nous berçait; et je m'endormis d'un sommeil paisible.

Les montagnes situées entre Souakin etSingate, sont l'habitat d'un si grand nombre de plantes remarquables que, par cela seul, elles mériteraient d'être visitées. Au milieu de toutes ces richesses, le regard est d'abord attiré par les dragonniers et par les euphorbes que leur aspect rend si curieux. Ils prospèrent sur les sommets les plus élevés; mais ils croissent également à deux mille pieds plus bas.

Comme si dans leur transport d'un monde à un autre on en avait laissé tomber çà et là quelques-uns, les dragonniers, ou dracénas, appartiennent à ces types de végétation qui n'occupent sur la terre que des espaces extrêmement restreints. Les premiers qui furent observés sur le continent d'Afrique étaient ceux que l'on rencontre dans les montagnes où nous sommes, et ils ne s'y trouvent que dans une aire de quelques milles carrés.

N'ayant pas plus de quinze à vingt pieds de hauteur, les dragonniers de Nubie sont des nains en comparaison de leur frère d'Oratava1; mais sous tous les autres rapports, il n'y a que fort

1. Mesuré en 1799 par M. de Humboldt, ce dragonnier avait soixante-cinq pieds de hauteur et quarante-cinq de tour au-dessus des racines. Suivant Ledru il en aurait soixante-quatorze à la base. « En 1402, à ce que l'on disait, Béthencourt lui avait trouvé les mêmes dimensions. On peut d'après cela, ajoute M. de Humboldt, se faire une idée de son ancienneté; et qu'on n'oublie pas que le dracena croit avec une lenteur

peu de différence, — des distinctions subtiles, — entre eux et ceux des Canaries.

Les Hadendoas et les Bicharines appellent le dracéna To- Omba ou T'Ombct. De ses feuilles ils tirent une filasse grossière, dont ils font des cordes. En juin, on donne aux chameaux les grandes tiges de ses fleurs, qui sont pour eux un excellent fourrage, tandis que pour les chèvres elles constituent un poison mortel.

Un trait remarquable de cette partie de la montagne est la grande quantité de plantes grasses qui en décorent les rochers ; décoration nécessaire aux flancs nus de ses gorges, et dont les formes rigides sont en parfaite harmonie avec le caractère de ses pentes abruptes, de ses rocs stériles.

Môme en Abyssinie, l'euphorbe et l'aloès ne se trouvent jamais à une hauteur moindre de quatre mille pieds. Ici on les rencontre à un niveau bien inférieur.

Outre le kolkoual géant, quatre petites variétés d'euphorbes, et quelques stapélies remarquables, ressemblant aux euphorbes charnues, prospèrent à la cime des montagnes. Dans leur société croît une plante bizarre, que l'on dirait appartenir à la flore infernale, la caraïbe [bucerosia) dont les branches, en forme d'ailes, sont épineuses et dentelées sur les bords comme la crête d'un dragon. Cette ramure fantastique porte des bouquets de fleurs brunes de la grosseur du poing, et qui exhalent une odeur révoltante et nuisible. La plante elle-même est gonflée d'un suc blanc et visqueux de nature vénéneuse.

Impossible d'énumérer toutes les variétés de la flore de cette région; nul espace n'y suffirait; mais je dois parler du seleb (Sanseveria) , dont les feuilles tendres et charnues fournissent aux nomades du pays la matière des cordes avec lesquelles ils attachent leurs paquets sur les chameaux. Par leur forme peu éloignée de celle du courbatch, ces feuilles doivent évoquer de pénibles souvenirs chez le pauvre Nubien qui les rencontre, et à qui elles rappellent le fouet des Turcs.

Si richement ornés des espèces les plus rares sont tous ces rochers; si nombreuse, si variée est l'exhibition de tous ces

excessive. » Malgré son âge, le colosse n'en produisait pas moins des fleurs et des fruits. Voy. Tableaux de la Nature, traduction française de Galusky, t. II, p. 17 et 98. Depuis lors, le dragonnier d'Ortava a perdu l'une de ses maîtresses branches, que lui a enlevée l'ouragan du mois de juillet 1819. Il n'en continue pas moins à fructifier.

{Note de Vauteur.)

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