‹ Au cœur de l'Afrique, 1868-1871Chapitre 110 sur 251 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

mande que cinq ou six mois pour mûrir; mais dans ce district, pour arriver à maturité, il est rare qu'il lui faille moins de huit mois. L'espèce hâtive, de même que l'espèce tardive, atteint communément quinze pieds de hauteur; ses chaumes restent verts, tandis que les autres deviennent ligneux, et tellement forts, qu'on les emploie pour faire des palissades. Quelquesunes de ses variétés donnent presque autant de matière saccharine que le véritable sorgho à sucre; elles sont connues des nègres aussi bien que des Arabes du Soudan, qui en mâchent la tige pour en extraire le jus. Les Bongos et les Diours en expriment la pulpe à l'aide de mortiers en bois, et font de cette pâte une décoction qu'ils laissent réduire jusqu'à consistance de sirop. J'ai retiré de celui-ci un alcool beaucoup plus agréable que celui que j'avais obtenu par la distillation de la semence. Les deux variétés de sorgho ordinaire1 qui abondent ici présentent, sous le rapport du grain, toutes les différences possibles de couleur, de forme et de volume, et produisent la douzaine de sortes que l'on trouve sur le marché de Khartoum. Le prix de ces dernières est fixé d'après celui du fétérîta, grain d'un blanc pur à écorec mince, qui est également cultivé sur les terres des zèribas.

Tous les nègres qui font des céréales la base de leur alimentation attachent la plus grande importance à la culture du sorgho; parmi les peuplades que j'ai visitées, les Bongos, les Diours et les Mittous en fournissent la preuve; tandis que chez les Niams-Niams et les Mombouttous, ce genre de grain est tout à fait inconnu.

J'ai été fort surpris du temps que le sorgho met ici pour mûrir. Les procédés de culture sont peut-être pour quelque chose dans cette lenteur. En quelques endroits on laisse debout une partie du chaume jusqu'à la saison suivante. Ces tiges mortes

1. Dans les descriptions qu'en ont données les voyageurs, le sorgho a une synonymie très-confuse. Il est appelé dourra, caffir-corn ou blé cafre, millet des Maures, canne des noirs, maïs au boisseau. Dourra, qui est le nom arabe, se trouve déjà dans les écrits du dixième siècle. Le mot sorgho est italien, et a une étymologie très-incertaine. Petrus Crescentiis est le premier qui, vers 1300, l'ait appliqué au grain que nous appelons ainsi. Il est très-douteux que Pline lui ait donné le même sens. Les Allemands du Tyrol, qui cultivent fort peu de céréales, ont germanisé le mot sorgho ; ils en ont fait sireh, et les slaves du sud, sirek. En Egypte, cette espèce de sorgho porte le nom de dourra bélédi, ou dourra du pays, pour le distinguer du maïs, qui est le dourra chami, ou dourra syrien. Peu connu en Syrie, où il est rarement cultivé, on l'y nomme dourra, sans épithète. Dans tout le Soudan il n'a pas d'autre nom que celui d'ehche, qui veut dire pain.

se brisent et jonchent le sol; à la première pluie, des rejets partent des racines, et une seconde récolte est donnée par la même souche. Jamais la terre n'est remuée avant la semaille, ce qui peut expliquer, dans une certaine mesure, le retard de la végétation. Avec les petites bêches dont nous avons parlé, on fait dans les champs des trous peu profonds, à un mètre environ les uns des autres; la semence est déposée dans ces trous et recouverte par la terre que le cultivateur ramène et foule avec ses pieds; il a soin de ne pas semer trop épais, en raison du développement qu'atteindra la plante. Ce n'est que dans les premiers mois qu'une espèce de labour est donné au champ, tout juste pour enlever de la surface du sol les mauvaises herbes, qui poussent avec autant d'abondance que de vigueur. Ces herbes sont mises en tas et forment le seul engrais qui soit connu des indigènes. Le sarclage ne se fait jamais qu'une fois ; ce sont les femmes et les enfants qui l'exécutent. Le champ est ensuite livré à son propre sort jusqu'au jour de la moisson. En l'absence de fumure, dont les matériaux sont peu communs dans le pays, une meilleure pratique agricole ne servirait qu'à doubler la quantité de paille, sans aucun bénéfice sous le rapport du grain. La terre qui, en beaucoup d'endroits, se fatigue dès la seconde année, s'épuiserait encore plus vite. Avec un pareil état de choses, tout projet d'améliorer la condition des naturels par l'accroissement de leurs récoltes est une illusion; la partie peuplée de leur territoire ne peut pas nourrir plus d'habitants qu'elle n'en compte aujourd'hui.

J'essayai, à plusieurs reprises, de cultiver du froment dans mon jardin , mais avec peu de succès. Si j'avais eu pour semence du blé d'Europe, il est probable que j'aurais mieux réussi. La mienne venait de Khartoum; c'était le produit des Champs inondés de la vallée du Nil : ce qui avait pu nuire à sa qualité, et ce qui, dans tous les cas, devait la rendre moins propre qu'une autre à germer et à prospérer en terrain sec.

De tous les gouverneurs de zèriba, aucun n'a pensé à introduire dans le district la culture du riz, à laquelle les terrains marécageux, ne pouvant avoir d'autre emploi, semblent convenir à merveille. Mais que peut-on attendre de gens qui n'ont pas su faire adopter aux indigènes un système rationnel pour la carbonisation du bois? D'ailleurs il n'est pas un Nubien qui sache cultiver le riz. Toutefois les expéditions qui sont venues par Zanzibar, et qui ont exploré des territoires où le climat est ana-

Page 1