‹ Au cœur de l'Afrique, 1868-1871Chapitre 111 sur 251 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

logue à celui dont nous parlons, y ont fait créer des rizières sur une étendue considérable. La nature elle-même a eu soin d'indiquer ce produit, et semble dire qu'il ne faut pas le négliger. Dans tout le pays qui est au sud de la rivière des Gazelles, le riz du Sénégal vient spontanément, et je lui ai trouvé partout plus de qualité qu'aux meilleures sortes de Damiette. Pendant la saison pluvieuse, le riz sauvage [oryza punctata) borde beaucoup d'étangs de ses franges d'épis rougeâtres; il s'y développe d'une manière excessive; mais personne des zèribas n'en fait la récolte et le grain tombe dans l'eau. Je n'ai pu avoir ma petite provision que parce que les Baggaras et quelques habitants du Darfour en avaient mis de côté.

Pour compléter cette revue de l'agriculture du district, nous avons à parler de trois autres céréales. Après le sorgho, vient le penicillaria, le doukhn des Arabes, auquel on attache une grande importance, et que Ton cultive ici sur une plus grande échelle que dans le nord du Soudan. Semé après le sorgho, il est mûr un peu plus tard.

Comme second remplaçant de celui-ci, les indigènes ont Véleusine coracana, que les Arabes appellent téléboun et les Abyssiniens lokousso. On ne cultive cette graminée que dans les terres les plus pauvres, où le sol est trop humide pour donner quelque chose de meilleur. Le grain en est petit, généralement noirâtre, et recouvert d'une enveloppe à la fois épaisse et dure; sa farine, . d'un goût désagréable, ne fait qu'une mauvaise bouillie ; toutefois elle produit une levure qui convient mieux à la fabrication cle la bière qu'à celle du pain. Non-seulement les Niams-Niams qui sont les principaux cultivateurs d'éleusine, mais encore les Abyssiniens emploient régulièrement cette levure pour fabriquer leur bière.

Entre le sorgho et le penicillaria, nous devons placer le maïs,

qui n'est produit que modérément, et que l'on cultive en général,

comme plante potagère, dans le voisinage immédiat des cases.

■ Les Madis, tribu des Mittous, paraissent être les seuls qui aient

des champs de maïs d'une certaine étendue.

Un trait distinctif de toutes les céréales de cette région est de donner une farine avec laquelle il est impossible de faire de véritable pain. Tout ce que l'on peut obtenir de la pâte fermentée que l'on compose avec cette farine, est le kisséré des Arabes, sorte de galette très-mince, souple et coriace, que l'on fait cuire dans la poêle, à la façon des crêpes. Si la fermentation est allée

AU CŒUR DE L'AFRIQUE. I — lô

jusqu'à faire lever la pâte au degré voulu, et qu'on mette eette pàtc au four, elle s'j divise et ne vous laisse que des parcelles desséchées. Si, au contraire, la fermentation est insuffisante, vous avez une masse compacte et indigeste ; tel est le pain des naturels, qui, après avoir pétri leur pâte, l'enveloppent de feuilles, et la font cuire dans les cendres. En général, c'est un de leurs travaux quotidiens.

Les froments de la vallée du Haut-Nil, voire les grosses variétés d'Abyssinie, sont dans le même cas; cela peut provenir de la faible proportion d'amidon sôluble que renferment toutes les céréales des tropiques, quel que soit d'ailleurs le total de la matière amylacée qu'elles fournissent. La présence du gluten ou son absence ne fait rien à la chose, au moins pour le sorgho, dont les meilleures espèces sont plus riches sous ce rapport que le froment européen.

Outre les céréales, les légumineuses jouent un rôle important dans les cultures de ces peuplades. Le catyang (vigna sinensis) est fréquemment cultivé par les Dinkas, ainsi que par les Diours, et plus encore par les Ghillouks. Les Bongos lui préfèrent le phaseolus mungo, qu'ils appellent bokkoua, et dont la graine petite et dure, qui ressemble à du poivre noir, est cependant un pauvre manger en comparaison du catyang. Des représentants de ces deux espèces se trouvent presque partout, en Afrique, à l'état sauvage, et montrent qu'ils sont indigènes. Le meilleur de tous ces haricots est le phaséole lunaire (phaseolus lunatus), qui se présente sous diverses couleurs : jaune, brun ou blanc, •et qui pour la forme est pareil au nôtre, mais dont la gousse est très-courte et renferme rarement plus de deux graines. 11 est cultivé par les Bongos et par les Dinkas, et très-largement par les Mittous et par les Madis.

Deux autres plantes de la famille des légumineuses se rencontrent chez toutes ces peuplades; ce sont la voandzia., dont la graine tachetée a la forme d'un pois, et Y arachide, qui l'une et l'autre fructifient sous terre. Répandues dans les deux mondes, où elles habitent la zone tropicale, ces deux plantes ont leur domicile naturel en Afrique. La première est, de tous les légumes, celui que les Bongos cultivent le plus. Seul, dans chaque gousse, le pois qu'elle donne est farineux; mais il ne s'amollit pas en cuisant, et par cela même est très-indigeste. L'arachide, ou pistache de terre, est encore plus commune; il est fort peu d'endroits où elle ne soit pas cultivée. Comme valeur, elle égale à

Page 1